Août 30, 2021
Par Rennes Info
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« De base » – ou la petite apocalypse antivax

samedi 28 août 2021, par Alain Brossat, Alain Naze

Jean-Luc Nancy, in memoriam

En raison des circonstances atmosphériques défavorables, les barricades seront remplacées par les terrasses couvertes (et chauffées en hiver) et la lutte des classes par les apéros en ville et en toute saisons.

L’un d’entre nous lit dans la London Review of Books le compte-rendu d’une récente biographie de Simone Weil [1] et il tombe en arrêt sur un passage où il est question de « Weil’s emphasis on obligations rather than rights ». Cette brève sentence éveille aussitôt en lui un vif écho, en relation tout particulièrement avec l’interminable pandémie covidienne et, plus particulièrement encore, ses derniers développements – l’essor du mouvement antivax. Comme il tente de faire partager sa trouvaille à son fils, ce dernier lui rétorque : « Ah oui, les devoirs avant les droits ?! De base, c’est du pur Zemmour, ça ! » – et le voici renvoyé à son indécrottable condition de boomer viré réac et, du fait même de son âge, intrinsèquement obscurantiste [2].

Eh bien, il entre en résistance, sa LRB à la main, avec aussi, dans le fond de son cerveau vermoulu, le souvenir plus ou moins lointain des cinq ou six livres de l’intéressée qu’il s’est donné la peine de lire – tiens, bonne définition du boomer, à l’occasion : un-une schnock du temps où on lisait encore des livres. Il fait donc remarquer à son fils un détail tout à fait intéressant : en version française, Simone Weil dit : devoirs. Le livre, écrit à Londres quand elle s’activait au service de la France libre avant de mourir d’inanition et dans lequel elle aborde cette question s’appelle L’enracinement – prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain (1943). Or l’auteure de l’article de la LRB, plutôt qu’employer le terme qui, habituellement, traduit « devoir », duty, traduit ici par obligation(s) et, semble-t-il, a tout à fait raison de le faire. C’est ce que montre en effet la réaction de son fils qui, lui, a effectué l’opération inverse, convertissant obligations en devoirs et, par réflexe conditionné, se récriant : ah oui, l’éternelle leçon que nous (les jeunes) inflige la coalition des profs, des donneurs de leçons médiatiques, des élites politiques – obéissez, tenez-vous à carreau, glissez votre bulletin dans l’urne, ne faites pas de tapage nocturne, ne picolez pas, laissez tomber la beuh, aimez la police et pratiquez, en bons citoyens, le tri des ordures ménagères…

Or, ce qu’a parfaitement compris la rédactrice de l’article, c’est que le vocabulaire de Simone Weil a vieilli. Parler de devoirs, en général, cela réveille en premier lieu les disciplines, pas le sentiment éthique. Les devoirs, dans les souvenirs que nous conservons de notre éducation scolaire, républicaine, religieuse, c’est ce qui appelle en premier lieu à l’obéissance voire à la soumission, d’une manière qui se veut inconditionnelle – pas ce qui s’associe au lien social, communautaire ou, plus adéquatement, à l’entre-exposition des subjectivités, des existences individuelles. Certes, le titre de Simone Weil contient bien le terme clé – « envers », mais l’association de celui-ci avec l’exécré « devoir », en tant que celui-ci répand une odeur persistante de catéchisme, en empêche le déploiement dans la sphère éthique et politique, alors même qu’à l’inverse, « obligation(s) » va permettre de ressaisir cette association et d’en explorer les potentialités.

Ce qu’exposent en pleine lumière les égarements du mouvement antivax, c’est le pacte subreptice (mais de plus en plus distinct et compact) qui s’est aujourd’hui établi dans une certaine conscience moyenne entre le motif leader des droits et cette forme d’individualisme hard-discount qui prospère sous nos yeux. A l’évidence, le motif des droits, c’est-à-dire l’approche juridique dans le sens le plus extensif du terme de ce qui formerait l’armature de la citoyenneté et de la liberté des individus, dans les démocraties contemporaines, ce motif se déploie aujourd’hui moins sous la forme d’une charte des droits, de droits fondamentaux, inaliénables et clairement définis, que sous celle de la dissémination et l’extension infinie d’une dynamique (que rien ne semble pouvoir arrêter) de la revendication de droits toujours nouveaux – qu’on songe seulement à l’inflexion propre aux mouvements gays et lesbiens : à l’idée d’une transformation révolutionnaire de la société s’est largement substituée l’idée d’acquérir des droits dans cette société, telle qu’elle est. Tout ou presque est désormais susceptible de donner lieu à un énoncé ou une revendication en termes de droit(s) – à être envisagé sous le signe du droit et placé sous son égide. Cette inflation tend évidemment en rendre de plus en plus nébuleux ce qui se définirait comme le corpus des droits fondamentaux – les fameux droits humains. C’est que pour la plupart de ceux qui habitent la planète en propriétaires, solidement établis dans leur titres et leurs biens, l’accès aux médias électroniques, l’aisance digitale est perçue désormais comme un droit aussi fondamental que l’accès à l’eau potable pour d’autres, tant d’autres – à cette différence près que pour les premiers ce « droit » leur est généralement acquis, alors que pour les autres, l’eau courante et potable à domicile demeure un rêve inaccessible. Dans nos collèges, nos nymphettes réclament le droit de porter des crop tops comme une prérogative inaliénable pour la reconnaissance de laquelle elles sont bien décidées à se battre bec et ongles, tout comme en d’autres lieux et circonstances, le droit aux boissons gazeuses est vécu comme premier et inaliénable – vivre sans sa dose de Coca quotidienne, vous n’y pensez pas ! Se constitue ainsi une population capitalo-compatible, mieux, une population posant comme conditions de sa liberté ce qui l’enchaîne le mieux aux normes du consumérisme ambiant.

La perception ou la subjectivation du droit vient donc ici entrer en conjonction avec les choix, les goûts, les préférences en termes de formes de vie fortement individualisées : je porte les cheveux longs ou courts, c’est mon bon droit ; je suis un inconditionnel de telle marque plutôt que telle autre, c’est mon bon droit ; je regarde telle série à la télé plutôt que telle autre, c’est mon choix, c’est mon droit – et qui saurait m’en empêcher ? Quelque réserve qu’on puisse entretenir à l’égard d’un usage non régulé de la notion d’aliénation, force est de constater que cette référence au « droit » fait de ce dernier le résultat d’un choix purement individuel – au nom de quoi pourrait-on m’empêcher de faire ce que je veux – ce « je » et ce « veux » restent évidemment à interroger.

La pente farouchement individualiste sur laquelle se déploie, parmi « les gens », cette approche aujourd’hui largement dominante du droit (la rhétorique des droits de l’homme demeurant, elle, avant tout, l’inépuisable fonds de commerce des élites gouvernantes, incluant les organisations dites humanitaires) ne dévoile pleinement ses dommageables potentialités que lorsque ce « j’ai bien le droit » d’époque en vient à se formuler, à l’épreuve de telle ou telle circonstance, sur un mode négatif : et si ce vaccin ne m’inspire pas confiance, si je ne veux pas me faire vacciner, si je ne veux pas me plier aux contraintes du passe sanitaire – c’est mon bon droit, on est en démocratie, à bas la dictature sanitaire, etc., etc. – toute cette assourdissante cacophonie d’aujourd’hui, donc.

suite et source :

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Source: Rennes-info.org