Novembre 7, 2021
Par Le Monde Libertaire
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DĂ©but novembre, le Rat noir vous propose de retrouver Petros Markaris et son irrĂ©sistible commissaire Charitos ; puis, un petit tour en Suisse avec Gottfried Keller dans Seldwyla, son village imaginaire ; Les pieds dans le plat avec RenĂ© Crevel suivit du ProlĂ©gomĂšne au 8Ăšme manifeste du surrĂ©alisme de Jehan van Langhehoven qui lui faisant Ă©cho ; Jacques de Lacretelle nous entraĂźne avec son Silberman dans une belle leçon d’antiracisme. Quand bien mĂȘme Lacretelle s’engagea dix ans plus tard, dans les Croix de feu, puis, le trĂšs rĂ©actionnaire et nationaliste Parti social français 
 Un Ă©crivain antiraciste, mais royaliste : Personne n’est parfait ! Ensuite, un petit tour dans La vraie vie d’Adeline Donnadieu et enfin, petite promenade le long du 45Ăšme parallĂšle, avec Chirstophe Dabitch.

Petros Markaris et la publicité meurtriÚre

Petros Markaris, Ă©crivain dramaturge grec est nĂ© en 1937 Ă  Istanbul et vit actuellement Ă  AthĂšnes. Il est notamment connu pour sa sĂ©rie de romans policiers mettant en scĂšne son hĂ©ros, le dĂ©sopilant commissaire Kostas Charitos. Il est aussi le scĂ©nariste du film L’ÉternitĂ© et un jour de Theo Angelopoulos, Palme d’or du Festival de Cannes 1998.

Nous retrouvons donc notre cher commissaire Charitos. Cette fois-ci Ă  Salonique (comme continuent Ă  l’appeler les Grecs), rĂąlant sous la chaleur et l’humiditĂ© estivale de la capitale de la MacĂ©doine. Il est venu assister Ă  la prĂ©sentation de la thĂšse de doctorat en sociologie de sa chĂšre fille Katerina, sur le terrorisme. Il est bien sĂ»r accompagnĂ© de sa femme Adriani, dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ©e dans cette rubrique. Kostas Charitos est particuliĂšrement ravi. Ses collĂšgues athĂ©niens l’ayant toujours critiquĂ© d’avoir financĂ© de si longues Ă©tudes Ă  sa fille chĂ©rie. AprĂšs dĂ©libĂ©ration du jury, elle l’obtient. Durant le retour de la famille Ă  AthĂšnes dans la voiture de Phanis, le petit ami de Katerina, on fait un petit crochet par Volos dansle Pelion chez les parents de ce dernier. Famille typiquement grecque, dans tous ses clichĂ©s, dĂ©crite avec la sagacitĂ© propre Ă  la plume de Petros Markaris. Puis, Phanis et Katerina partent quelques jours en CrĂšte pour fĂȘter le doctorat de cette derniĂšre. Un matin, Charitos est rĂ©veillĂ© par un coup de fil. Son chef lui apprend sans mĂ©nagement que le couple a Ă©tĂ© pris en otage par des terroristes, ainsi que les 300 passagers du navire. StupĂ©faction. Contre vents et marrĂ©es, Charitos et Adriani dĂ©cident de se rendre Ă  La CannĂ©e par le premier vol. Charitos rĂ©ussi Ă  intĂ©grer l’équipe antiterroriste, Ă  conditions de ne pas intervenir directement (Ă©tant le pĂšre d’une des victimes). L’ambiance est d’autant plus tendue que les terroristes ne revendiquent
 rien ! Qui peuvent-ils bien ĂȘtre ? Que veulent-ils ? Le dĂ©tournement n’aurait-il pas les intentions politiques ? Une fois encore, Petros Markaris nous entraĂźne dans cette enquĂȘte pleine de rebondissement oĂč nous ne sommes pas au bout de nos surprises.

Ce qui est plaisant dans les polars de Markaris c’est ses sa façon de nous faire le portrait sans concession des villes dans lesquelles se dĂ©roulent l’action. Ici, Salonique, AthĂšnes et La CannĂ©e. L’AthĂšnes d’aprĂšs les jeux olympiques de 2004, ce grand gĂąchis. Ses bĂątiments sportifs pillĂ©s aprĂšs les Ă©vĂ©nements dans lesquels en prĂ©sent en guenille, se rĂ©fugient les migrants afghans. Nuits athĂ©niennes durant lesquelles fourmillent toute une faune aprĂšs que la chaleur diurne a fait place Ă  la douceur de vivre. Mais surtout le plaisir consiste Ă  dĂ©guster comme des Souvlakia, les considĂ©rations du commissaire sur le gouvernement grec dont les actions ressemblent Ă  celles des tortues, dans un pays oĂč le mavro (le « black ») et l’illĂ©galitĂ© sont plus « art de vivre » que magouille. Mais ce polar est aussi l’occasion pour Markaris de nous montrer combien son commissaire n’est pas aussi rĂ©actionnaire qu’il en a l’air. Ainsi quand il enquĂȘte sur le milieu gay athĂ©nien et interroge la sƓur d’une victime, celle-ci rĂ©pond : « Quand mon pĂšre est rentrĂ© Ă  la maison, il a voulu savoir si mon frĂšre Ă©tait gay. S’il Ă©tait dotĂ© du « bon phallus », s’il Ă©tait un mec, un vrai de vrai, de ceux qui sont dignes d’ĂȘtre grecs ». Il lui a rĂ©pondu que sa vie sexuelle ne regardait que lui. Mon pĂšre l’a passĂ© Ă  tabac. » Aspect hĂ©las encore bien vivant dans la GrĂšce actuel, loin du folklore superficiel rĂ©servĂ© aux touristes, cette GrĂšce encore par trop xĂ©nophobe et homophobe !

Gottfried Keller et les gens de Seldwyla

NĂ© en juillet 1819 Ă  Zurich, Gottfried Keller est le fils d’un maĂźtre artisan ambitieux. Le petit garçon qui n’a que cinq ans Ă  la mort de celui-ci, en est trĂšs affectĂ©. A l’ñge quatorze ans, il est renvoyĂ© de l’école cantonale pour indiscipline. AprĂšs plusieurs tentatives infructueuses dans le milieu de l’artisanat, Gottfried s’intĂ©resse Ă  la politique. Il s’engage aux cĂŽtĂ©s des partisans du « dĂ©veloppement de structures dĂ©mocratiques contre l’état fĂ©dĂ©raliste helvĂ©tique, conservateur et protecteur de la religion ». En 1855, il Ă©crit son premier roman autobiographique, Henri le vert que les critiques comparent Ă  Wilhelm Meister de Goethe. Peu aprĂšs la publication des Gens de Seldwyla en 1856, et traduit en français en 1864, Gottfried Keller s’engage Ă  la tĂȘte de la lutte des ouvriers horlogers de La Chaux de Fond. Il est contraint de quitter la Suisse pour « menace Ă  l’ordre public ». De sensibilitĂ© anarchiste, il traduit la premiĂšre Ă©dition des Ɠuvres de Bakounine en Français et participe activement Ă  l’Internationale. RentrĂ© en Suisse, il est cependant nommĂ© chancelier d’état et apporte au canton de Zurich, entre autres, la dĂ©mocratie directe, les referendums et l’initiative.

L’action des Gens de Seldwyla (Ă©d. Zoe, 26€) se dĂ©roule dans une ville imaginaire, situĂ©e dans un canton suisse. Ses habitants, naĂŻfs, jouisseurs et bons enfants, gentils agriculteurs et artisans Ă©galement capables, selon les Ă©vĂ©nements, de se transformer en « vĂ©ritables monstres de la sociĂ©tĂ© industrielle ». Comme nous allons le constater dans ces petites nouvelles.
Dans le premier tome, Pancrace le boudeur met en scĂšne une famille pauvre et monoparentale dont la sƓur Ether, gentille et taquine, passe son temps Ă  humilier son frĂšre Pancrace dont le seul recours est la bouderie. LassĂ© de l’inactivitĂ© et du manque de perspective dans son village, pas feignant, il part un jour sur les routes allemandes. En chemin il accepte tous les petits boulots qu’on lui propose. A Hambourg, il embarque avec l’armĂ©e pour les Indes orientales et ne rentre Ă  Seldwyla qu’aprĂšs de nombreuses annĂ©es, bardĂ© d’histoires Ă  raconter Ă  sa mĂšre et sa sƓur qui ne pensaient plus le revoir. Mais braves paysannes elles, s’endorment tandis qu’il raconte ! Auront-elles tout manquĂ© ?
RomĂ©o et Juliette Ă  la campagne nous raconte l’histoire de deux paysans seldwiliens, Manz et Marti, qui cultivent chacun leur champ, sĂ©parĂ© par une parcelle abandonnĂ©e. L’un comme l’autre, la convoite. Ce qui va entraĂźner des consĂ©quences terribles pour leurs deux familles, mais surtout leurs deux enfants, Sali le rĂȘveur et la belle et douce, Verni. Leur amour infantile leur permettra-t-il d’affronter les obstacles qui vont se dresser contre eux ?
Mme Amrain et son cadet est l’histoire d’une famille de trois enfants. Leur pĂšre est expulsĂ© de sa carriĂšre de pierre par des spĂ©culateurs et, de dĂ©pit, quitte femme et enfants. Mme Amrain se retrouve seule et met tous ses espoirs dans son cadet, Fritz lui donnant une Ă©ducation Ă  la mode de Charles Fourier. Frtiz se montrera-t-il Ă  la hauteur des espoirs de sa mĂšre ?
Dans Les trois artisans peigneurs, trois compagnons artisans travaillent dans une fabrique de peigne de Seldwyla. Mais, Ă  la suite d’évĂšnements fĂącheux, leur patron doit se sĂ©parer de deux d’entre eux et n’en garder qu’un. Comment choisir le meilleur ? Le petit chat Miroir est un conte philosophique qui met en scĂšne une vieille dame et son chat « qui parle ». Mais celui-ci va ĂȘtre la victime d’un sorcier lui proposant de signer un contrat diabolique. Qui, des deux triomphera ?

Dans le second tome Des gens de Sedwila, la ville a bien changĂ© et ne ressemble plus Ă  ce qu’elle a Ă©tĂ© : ses habitants se sont convertis Ă  la spĂ©culation. Ils sont devenus taciturnes, laconiques et ne rient plus. Gottfried Keller prend donc le parti de continuer Ă  nous raconter le Sedwila des jours heureux.
L’habit qui fait l’homme, l’histoire de Wenzel Stapinski, pauvre petit tailleur venu chercher du travail Ă  Goldach, bourgade voisine de Sedwila oĂč il est entraĂźnĂ© dans une histoire qui le dĂ©passe.
Dans L’artisan de son bonheur un certain John Kabys va ĂȘtre lui aussi entraĂźnĂ© par hasard dans une aventure abracadabrante, conte philosophique comme seul Keller est capable d’en inventer.
Les lettres d’amour dĂ©tournĂ©es nous prĂ©sentent un nĂ©gociant piquĂ© de littĂ©rature et qui va imposer Ă  sa femme de devenir sa muse. Celle-ci, trĂšs peu portĂ©e sur la chose, va bien ĂȘtre obligĂ©e de trouver un subterfuge pour ne pas dĂ©cevoir son fou de mari.
Dietegen a pour thĂšme les affrontements entre les joyeux habitants de Seldwila et leurs belliqueux voisins de Ruechenstein. Affrontements qui vont atteindre le paroxysme et seront nĂ©fastes Ă  l’amour que se portent deux jeunes gens de ces villages ennemis. Encore une trĂšs belle histoire.

Les contes de Gottfried Keller sont, « en plein », magiques. Mais ils ont, « en dĂ©liĂ©s », tous marquĂ©s par son amour des hommes, et fleuris d’une faune et d’une flore particuliĂšrement gĂ©nĂ©reuses, dans les belle vallĂ©es et montagnes de sa Suisse natale. Ses dialogues sont parsemĂ©s des dictons et des coutumes de la petite ville fictive de Seldwyla. Aussi frais et parfumĂ©s que les bonbons suisses aux herbes ! Mais ce qui est tout aussi dĂ©licieux c’est de voir en arriĂšre-fond de chacun des contes, les traces de ses convictions anticonformistes, non-violentes et anticlĂ©ricales. VĂ©ritable enchantement. DĂ©paysement assurĂ©.

René Crevel met les pieds dans le plat

RenĂ© Crevel est nĂ© en 1900 dans une famille de la bourgeoisie parisienne. Il n’a que 14 ans lorsque son pĂšre se suicide, tandis que sa mĂšre le force Ă  regarder le cadavre. Il suit des Ă©tudes de droit et de lettres Ă  la Sorbonne, mais les dĂ©laissent pour se consacrer exclusivement Ă  la lecture et Ă  la poĂ©sie. Il fait la connaissance d’AndrĂ© Breton en 1921, et rejoint le groupe des surrĂ©alistes, impressionnĂ© par son Ă©loquence et ses expĂ©riences de « sommeil forcĂ© ». Mais il en est exclu, notamment pour son homosexualitĂ©. Il rejoint alors Tristan Tzara et le mouvement dada. Membre du PCF, il en est Ă©galement exclu six ans plus tard. Bisexuel volage, ami et amant de Klaus Mann, entre autres, tandis qu’il s’investit dans le CongrĂšs international des Ă©crivains pour la dĂ©fense de la culture en 1935, Breton lui interdit la prise parole et l’en exclus. DĂ©sespoir. D’autant qu’il fait une rechute de tuberculose. Aussi, quelques jours plus tard, il se suicide au gaz dans son appartement, Ă  peine ĂągĂ© de 35 ans.

Pour prĂ©senter Les Pieds dans le Plat de RenĂ© Crevel (Ă©d. Pauvert 20,90€), rien de mieux que de citer quelques phrases du poĂšte anglo-saxon Erza Pound, tirĂ©s de sa prĂ©face Ă  l’ultime ouvrage de RenĂ© Crevel. « Crevel n’a connu que la rĂ©volte [
] Sa gĂ©nĂ©ration n’a pas su le faire connaitre. [
] C’était un Ă©crivain nĂ©. Il est mort. [
] En un sens, Crevel n’a rien inventĂ©, il n’a pas fabriquĂ©. Il a trouvĂ©. » Belle formule. Oui, mais s’il « a trouvĂ© », cela ne l’a pas pour autant empĂȘchĂ© de se suicider Ă  l’ñge de 35 ans, totalement dĂ©sespĂ©rĂ©. MystĂšre ? MystĂšre que son ami et amant Klaus Mann [note] . (qui s’est lui-mĂȘme suicidĂ© Ă  l’ñge de 42 ans) a sans doute le mieux circonvenu dans son In mĂ©morian RenĂ© Crevel, qu’il Ă©crivit quelques temps aprĂšs le suicide de Crevel pour Die National Zeitung Basel. Il y retraça la vie de sa vie et y commenta largement ses Ɠuvres « Ses premiers romans si sarcastiques et dĂ©lirants, tellement visionnaires sur le capitalisme tardif. Sa soif d’amour pour une sociĂ©tĂ© nouvelle. Sa vie difficile. Sous tension, contradictoire. Son courage, mĂȘme face Ă  la maladie. » Puis, Klaus Mann commenta ainsi son suicide : « Il apprit les derniers mois que sa maladie le condamnait inexorablement Ă  vivre. Une vision de torture qu’il n’avait plus pu supporter. Ainsi, avait-il dĂ©cidĂ© de mettre un terme Ă  ses souffrances. »

Mais, Ă  prĂ©sent, mettons Les Pieds dans le plat, dernier livre que RenĂ© Crevel publia avant son suicide, en 1936. Lorsque Klaus Mann en reçu un exemplaire dĂ©dicacĂ©, il Ă©crivit ceci dans son journal : « Son livre est d’un comique effroyable, d’une inventivitĂ© effrayante. Il reflĂšte l’atmosphĂšre des annĂ©es 30. HabitĂ© de protagonistes des plus loufoques et d’autres inspirĂ©s de personnages cĂ©lĂšbres, dont la plupart finissent par se retrouver dans l’esprit du national-socialisme. L’ouvrage s’achĂšve par ce terrible avertissement : « Il fait un de ces froid sur la planĂšte. » On ne saurait mieux dire de ce roman Ă©clectique qui commence par cette phrase : « Du soleil et de la tradition. Une lumiĂšre Ă©clatante et le ferme propos de ne pas se laisser Ă©blouir [
] La mĂ©lancolie aux dents de brouillard ne sait mordre que dans du clair de lune. » Si Les pieds dans le plat est un livre si troublant, cela tient certainement du fait qu’il concrĂ©tise l’aboutissement de l’expĂ©rience surrĂ©aliste de Crevel, avant que celui-ci comme les autres Ă©lĂ©ments indĂ©sirables du groupe, en soient chassĂ© par le « grand gourou » AndrĂ© Breton, parce que « trop diffĂ©rents ». Pour le cas Crevel n’y aurait-il pas eu de la part de Breton un peu d’homophobie ? Dans la forme, Les pieds dans le plat tient souvent de l’expression surrĂ©aliste. Pour le fond, il s’agit d’une rĂ©flexion intense sur le monde. VĂ©ritable coup de gueule, rĂšglement de compte dĂ©finitif envers tout ce qui dĂ©goĂ»tait RenĂ© Crevel dans cette « sociĂ©tĂ© hypocrite de l’entre-deux guerres ». Regard illuminĂ© d’un voyant suicidaire sur un monde factice, une sociĂ©tĂ© de faux-semblants « oĂč les humains ne font que se caricaturer ». Et dire que certains critiques, pauvres fous, n’ont voulu voir dans ce rĂ©cit qu’un « grand pĂȘlemĂȘle dĂ©licieusement embrouillĂ© » 


Le hĂ©ros des Pieds dans le Plat est un journaliste « conservateur parisien » qui ne se prend pas moins pour « le prince des journalistes », Ă  la raideur cadavĂ©rique qui « s’attendrit sur lui-mĂȘme et s’attendrit sur ses souvenirs. Il fond. » C’est Ă  travers lui que nous allons dĂ©couvrir les autres protagonistes du roman. Ce « prince des journalistes » dont la mĂšre « se fit saillir au coin d’un bois et qui pis est : du cĂŽtĂ© pile. Comment l’enfant Ă  naĂźtre n’aurait-il pas subi le contre-coup de cette odieuse violence » Est-ce la cause de son Ă©pilepsie ou le fait que lorsque le pĂšre fut mis au courant de la chose arrivĂ©e Ă  sa « sodomisĂ©e malgrĂ© elle » de femme, il s’engagea dans l’armĂ©e et se fit tuer en hĂ©ros ? Ainsi, l’enfance du journaliste ne fut pas heureuse. Sa mĂšre devenue veuve tombe alors dans la mĂ©lancolie, avant de se suicider en enfonçant une bougie dans « les muqueuses de son palais qui, elles, n’avaient jamais Ă©tĂ© visitĂ©es » ! Ainsi commence la vie du « prince des journaliste ». Devenu orphelin ; il va accĂ©der Ă  la va-comme-je-te pousse Ă  l’ñge adulte, Ă©levĂ© par des cousines. Cet ado qui « croit que le symbole des apĂŽtres est une tasse consacrĂ©e, ou le saint bol, oĂč buvaient Ă  la rĂ©galade les petits amis de JĂ©sus-Christ ». Rendu Ă  l’ñge adulte, pour faire contrepoids Ă  une enfance si particuliĂšre, il se transforme, non sans mal, en un « citoyen-journaliste, respectable et respectĂ© », rĂ©actionnaire « Ă  souhait ». MĂȘme si parfois, le malin lui joue encore des tours, comme dans la scĂšne dĂ©licieuse oĂč Ă  Notre Dame le jour de l’enterrement du PrĂ©sident de la RĂ©publique, il fait nĂ©gligemment tomber son chapeau qui se retrouve entre les cuisses du charmant jeune homme blond se trouvant Ă  cĂŽtĂ© de lui 
 Et c’est grĂące Ă  celui-ci que notre prince des journalistes va ĂȘtre « introduit » dans les hautes sphĂšres du Grand monde. Celle d’une grande dame, Esperanza, Ă©pouse du duc de Monte Putina, « qui a connu du succĂšs dans les trois genres : le genre poule, le genre artiste et enfin, le genre distinguĂ© » Esperanza, l’amie de la Marquise de Sussex (la « Suce-sexe » comme l’appellent les mauvaises langues). Voici donc notre prince invitĂ© dans la villa de cette derniĂšre dans le midi, oĂč va se dĂ©rouler le reste de l’histoire. En compagnie de la majestueuse Augusta, vieille aristocrate qui y rĂ©side, « Habsbourg par le mariage, hongroise par la naissance, tchĂ©coslovaque par le cƓur, paneuropĂ©enne par l’intelligence et presque vĂ©gĂ©tarienne » et de leurs invitĂ©s de la « crĂšme de la crĂšme ». Notre prince des journalistes va idĂ©aliser ces trois femmes, ses « trois grĂąces ». Esperanza qui a gardĂ© son esprit gaulois, Primerose, la beautĂ© fanĂ©e et Augusta, la politique. Nous assistons alors Ă  de magnifiques dialogues entre ces trois femmes, (dont deux ex-poules qui ont du mal Ă  vieillir), leurs maris, Rub, le fils chĂ©tif d’Esperanza qu’elle terrorise et leurs invitĂ©s Ă  cette « grande rĂ©ception capiteuse du capitalisme ». Synovie, la poĂ©tesse « laurĂ©ate de l’AcadĂ©mie des Jeux floraux experte Ă  la dĂ©lectation morose » ; Marie Torchon, romanciĂšre au populisme opportuniste, « comme son nom l’indique ». Un couple d’AmĂ©ricains de passage ; un psychiatre soignant le gratin des institutions. Mais tandis que le dĂ©jeuner peut commencer, grande stupeur, tout s’arrĂȘte : ils ne sont que treize Ă  table ! OĂč dĂ©nicher le quatorziĂšme et qui sera-t-il ? l’homme invisible ? un cannibale ? Don Juan ? Une fois les choses posĂ©es, nous vous laissons la surprise et dĂ©couvrir parallĂšlement le passĂ© cocardier d’avant la guerre de 14, de tous les personnages mis en prĂ©sence lors de ce dĂ©jeuner.

Mais, rapidement Crevel semble s’en dĂ©sintĂ©resser, comme un gosse qui a assez jouĂ©. Il se plonge dans une longue digression politique sur les funestes annĂ©es des « Von Papen et autres qui ont fait la courte Ă©chelle Ă  Hitler ». AnnĂ©es oĂč rĂ©gna l’antisĂ©mitisme en maĂźtre, mĂȘme jusqu’au plus profond des sanatoriums « oĂč les prĂȘtres prĂ©parent le menu des confĂ©rences Ă  l’eau bĂ©nite devant une bourgeoisie cracheuse, qui crache sur elle-mĂȘme et invente dieu ». Longue et dĂ©licieuse parenthĂšse aprĂšs laquelle, RenĂ© Crevel reprend le rĂ©cit du dĂ©jeuner des treize convives qui, n’ayant pas trouvĂ© de quatorziĂšme, se termine en eau de boudin, tandis que chacun s’embourbe. Qui, dans ses dĂ©lires poĂ©tico-hystĂ©riques, qui, psychiatriques, qui encore, nationaux-socialistes. Sorte de Tango de l’apocalypse. Jusqu’à sa conclusion. « La suite Ă  la prochaine guerre », nous dit Crevel comme un immense clin d’Ɠil prĂ©monitoire !

Les Pieds dans le plat. Roman magistral. VĂ©ritable Chef d’Ɠuvre, dont on ne sort pas vraiment indemne. DĂ©licieuse peinture d’une Ă©poque perturbĂ©e, dĂ©suĂšte, des plus « grandes heures d’une Europe des entre-deux ». Caricature de ces aristocrates, de ces demi-mondaines et de ces opportunistes naviguant entre « nostalgie du monde d’avant, avec un zeste de race pure », d’une Europe « dĂ©jĂ  trop usĂ©e » avant l’arrivĂ©e d’une nouvelle coulĂ©e de lave.

Trois petites phrases piquĂ©es ici et lĂ , entre les pages. « Il ressuscite. Mais ressusciter Ă  une chose, c’est mourir Ă  une autre. » / « Ma maman est morte aprĂšs une cĂ©sarienne et c’est pourquoi mon petit frĂšre s’appelle CĂ©sar. » / « L’Anglaise on l’appelle Canari parce qu’elle teint ses cheveux en jaune, elle est si maigre qu’elle fait peur aux hommes » La fin du volume prĂ©sente un dossier qui rassemble deux documents essentiels pour Ă©clairer l’état d’esprit de ce RenĂ© Crevel de 1934, ainsi que six lettres qu’il Ă©crivit au sanatorium de Davos Ă  Tristan Tzara, entre la mi-1934 et le dĂ©but 1935, l’annĂ©e de son suicide.

ProlégomÚne au 8Úme manifeste du surréalisme de Jehan van Langhehoven

Jehan van Langhehoven i la raggazza de la vie Nizza

Si un lecteur du Rat noir venait Ă  lui poser cette question : « Connais-tu un survivant du surrĂ©alisme ou Ă  dĂ©faut un de ses hĂ©ritiers ? », il rĂ©pondrait sans hĂ©siter « Oui, je connais un des derniers ces Mohicans : il s’agit de Jehan van Langhehoven ». Personnage dĂ©jĂ  prĂ©sentĂ© dans cette rubrique, Ă  propos de son Ă©pique Revolvita ! Aujourd’hui, Jehan ressort sa « plume-carabine de foire », « prĂ©texte aux poĂštes Ă  faire des cartons », avec son ProlĂ©gomĂšne au 8Ăšme manifeste, suivi du SurrĂ©alisme racontĂ© Ă  Mamadou Slang et Ă  sa bande au Rendez-vous des amis (Ă©d. L’harmattan, 9 €).

Dans ce petit volume, il nous lance le dĂ©fi de « regarder le soleil ainsi que la mort » en bon « branleux dans la culotte du nĂ©ant » ! Rien de trop « Vite mon arc, mes flĂšches, que je tire dans les horloges ». « Il y a urgence Ă  traverser le miroir et nul bris de verre jamais sur le parquet cirĂ© », nous prĂ©vient-il en prĂ©ambule. Et de nous transporter sur son rythme effrĂ©nĂ©, dans le « redoutable » Paris de 1934, sur les traces de
 RenĂ© Crevel ! Et mettre Ă  sa suite, Les pieds dans le plat. Avec ce « fĂȘlĂ© corrompu d’haleine » : « Oh grands vents qui avez emportĂ© RenĂ© dans les tumultes d’un tuyau Ă  gaz, emportez-moi ». Ainsi fait. Mais Jehan, non content de caresser les rats au passage, nous embarque ensuite sur un « manĂšge-chenille devenu fou » nous perdre sur des hauteurs grandiloquentes, oĂč au hasard de ces pages encore rouges de colĂšre sont citĂ©es ou dĂ©tournĂ©es entre autres « quelques perles aux cochons » lancĂ©es par Breton, Jacques Vacher, Beckett, Hölderlin, Arthur le Rimb’, Lao Tseu, LautrĂ©amont et autres Baudelaire et AimĂ© CĂ©saire, ceci Ă  un train d’enfer, digne de OrphĂ©e de Jacques Offenbach. EnivrĂ©s de vitesse, nous suivons les traces laissĂ©es par les surrĂ©alistes. Dans la seconde partie, Jehan essaye d’expliquer Ă  Mamadou Slang et sa bande au « MĂ©nilmucheux » Rendez-vous des amis « oĂč les canotiers ne sont plus qu’un songe et les frasques surrĂ©alistes des annĂ©es 30, une vague rĂ©fĂ©rence pour un rappeur » qui pourrait bien en ramasser quelques miettes et les faire rimer en Slam. Faire la nique Ă  tous les autres surrĂ©els embourgeoisĂ©s. Ne garder que la Quinte-essence ou la quinte de toux de RenĂ© Crevel, « l’increvable » !

Silberman de Jacques de Lacretelle

Jacques de Lacretelle nĂ© en 1888, passe son enfance Ă  Salonique et poursuit ses Ă©tudes au lycĂ©e Janson de Sailly Ă  Paris. Ami de Marcel Proust, AndrĂ© Gide, Anatole France et Jacques RiviĂšre, il commence sa carriĂšre littĂ©raire en 1920. Membre du Parti social français et journaliste pour la Croix-de-feu, il n’en Ă©crit pas moins Silberman en 1922.

Silberman (Ă©d Folio) de Jacques de Lacretelle est un rĂ©cit autobiographique qui, si on ne peut raisonnablement le soupçonner du moindre antisĂ©mitisme, loin de lĂ , contient tout de mĂȘme çà et lĂ , quelques traces des thĂ©ories « pseudo ethnologique » de Gobineau et autres passages, dont on se serait bien passĂ©, sur l’Italie fasciste. Il n’en reste pas moins, un livre important, de ceux qui ont dĂ©noncĂ© un « antisĂ©mitisme devenu ordinaire » durant ces terribles annĂ©es de l’entre-deux guerres.

C’est la rentrĂ©e des classes. Le narrateur retrouve son lycĂ©e et son meilleur copain, Philippe Robin, fils de notaire que la mĂšre du narrateur se rĂ©jouit qu’il frĂ©quente. Cependant tandis qu’ils se retrouvent, un Ă©cart se creuse entre les deux amis. Le narrateur a passĂ© des vacances on ne peut plus ordinaires chez son grand-pĂšre protestant Ă  la campagne dans le midi. Robin lui raconte les siennes, des vacances de riche qu’il a passĂ© avec son oncle Ă  Arcachon, aprĂšs avoir quittĂ© Houlgate, parce « qu’il y avait trop de juifs » ! Or, il se trouve justement qu’un nouvel Ă©lĂšve leur est prĂ©sentĂ© en ce jour de rentrĂ©e. Il s’agit du petit Silberman que Robin a croisĂ© Ă  Houlgate. En classe d’anglais, le narrateur se retrouve Ă  cĂŽtĂ© de lui et a toute latitude pour l’observer. Ce petit Silberman, Ă©lĂšve brillant qui pourrait sembler un peu crĂąneur, mais solitaire et se mĂ©fiant des autres Ă©lĂšves. Cependant, son Ă©rudition pique la curiositĂ© intellectuelle du narrateur, lui, Ă©lĂšve plutĂŽt mĂ©diocre et l’éveille Ă  une autre perception des choses et notamment de sa passion : la littĂ©rature, son hobby encore mal maitrisĂ© « Voir un marbre remuer ne m’eut pas moins Ă©mu » ! Les deux gamins s’apprivoisent et se rapprochent. Mais Silberman confie un jour au narrateur qu’il n’aurait jamais pensĂ© qu’ils puissent devenir amis. « Pourquoi ? », lui demande-t-il ? « Parce que je suis juif ! » 
 Le narrateur ne l’entend pas ainsi et continue Ă  le frĂ©quenter tandis que Robin l’oblige Ă  choisir entre lui et de dernier. Et il choisit sciemment Silberman. Ce ne lui Ă©pargnera plus rien. Toutes les difficultĂ©s avec les autres Ă©lĂšves de la classe, mais aussi avec ses parents et
 Lui-mĂȘme. Silberman devient la tĂȘte de juif du lycĂ©e, en ces annĂ©es oĂč la Ligue des Français de France triomphe et que son discours antisĂ©mite se transforme en actes. Jusqu’oĂč la violence et la perfidie antisĂ©mite iront-t-elles ? Quelles issues pour Silberman et pour le narrateur ?
Petit livre. Histoire simple. Trop banale de la bĂȘtise d’une jeunesse trompĂ©e car « trop longtemps trempĂ©e dans un bain de haine ».

La vraie vie d’Adeline DieudonnĂ©

Adeline DieudonnĂ©, Ă©crivaine belge, est nĂ©e en 1982. Elle est la fille du pilote automobile belge Pierre DieudonnĂ©. Seule en scĂšne, elle interprĂšte son roman Bonobo Moussaka et Ă©crit son premier roman-thriller La Vraie vie, l’annĂ©e suivante, qui remporte un grand succĂšs.

Dans la maison de cette fillette d’une dizaine d’annĂ©es, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frĂšre Gilles, celle des parents et celle « des cadavres ». Cette derniĂšre, interdite aux enfants, abrite les trophĂ©es de chasse de son pĂšre, « chasseur accompli », c’est-Ă -dire, bĂȘte, mĂ©chant et sanguinaire. « En dehors de la chasse, mon pĂšre avait deux passions dans la vie : la tĂ©lĂ© et le whisky. Ma mĂšre avait peur de lui. Cette femme maigre avec de longs cheveux mous : une amibe soumise. » Seul a grĂące Ă  ses yeux, son adorable petit frĂšre Gilles qui, la nuit vient se blottir dans son lit « J’aimais m’endormir avec sa tĂȘte juste sous mon nez pour sentir l’odeur de ses cheveux. Il riait tout le temps. » La famille vit dans un pavillon de l’affreux lotissement « Demo », mais munie d’un jardin et dedans, les chouchoutes de leur mĂšre : trois biquettes. A la maison « rien n’est drĂŽle. Ni les repas familiaux silencieux, ni les engueulades des parents. Rien. » Heureusement, il y a la gentille voisine, Monica. Un peu fĂ©e et un peu sorciĂšre. Il y a le cimetiĂšre des voitures pour jouer avec les autos cabossĂ©es. Il y a surtout, le rite du vendeur de glace ambulant dans sa camionnette. Mais c’est par lui, ou plutĂŽt par un malheureux concours de circonstance, que la vie des deux gosses va basculer. Rien ne sera plus comme avant. A moins de rĂ©ussir Ă  remonter le temps, comme par exemple, dans le film Ă©ponyme. « Il y a des choses que l’on ne peut pas accepter. Sinon, on meure », dit l’hĂ©roĂŻne, devant la fatalitĂ©. « Et je n’avais pas l’intention de mourir. » Ainsi commence le rĂȘve fou d’une petite fille, trĂšs douĂ©e Ă  l’école en physique, persĂ©cutĂ©e Ă  la maison, mais qui refuse d’accepter l’inacceptable.

MoitiĂ© conte fantastique qui se transforme crescendo, en moitiĂ© thriller La Vraie vie (Ă©d. Poche, 7,40€) est un du chef-d’Ɠuvre du genre. L’intrigue nous est racontĂ©e sur un « train d’enfer » et dans un langage plus que fleuri, parfois d’un rĂ©alisme Ă  faire froid dans le dos par cette petit fille plutĂŽt fantasque et rĂȘveuse qui va se transformer, tout au long de ce rĂ©cit « palpitant », en une jeune fille affranchie, dĂ©terminĂ©e, et sans concession. Mais ce petit livre a surtout la grande qualitĂ© de nous prĂ©senter, sous la plume Ă©nergique et acĂ©rĂ©e d’Adeline DieudonnĂ©, l’autre aspect de son hĂ©roĂŻne. HĂ©roĂŻne d’une sensibilitĂ© Ă  fleur de peau et Ă  l’expression si poĂ©tique, qu’elle est encore capable de nous faire voir le beau parmi ce qui est le moins beau Ă  voir. Et encore moins Ă  vivre ! Mais le plus simple est de lui donner la parole dans quelques petites phrases choisies dans ce merveilleux rĂ©cit :

« Il n’avait pas arrĂȘtĂ© de pleuvoir cet Ă©tĂ©-lĂ . On aurait dit que le ciel Ă©tait en deuil. Que la nature elle-mĂȘme commençait Ă  envisager le suicide »

« Ma mĂšre avait le regard d’une vache Ă  qui on aurait expliquĂ© le principe d’indĂ©termination de Heisenberg »

« Il Ă©tait pĂąle et grassouillet comme si on l’avait incubĂ© dans une bouteille de Coca. Ses sourcils noirs Ă©taient si froncĂ©s qu’on aurait dit un Bounty »

« Cette annĂ©e-lĂ , mon corps avait beaucoup changĂ©. Tout s’était arrondi. Mes seins, bien sĂ»r, mais aussi mes cuisses, mes hanches. Je ne savais pas quoi faire de tout ça »

« Je grignotais chaque instant passé avec lui comme de petits os sur lesquels il fallait prélever chaque fragment de chair »

Azimut brutal de Christophe Dabitch

Christophe Dabitch, Ă©crivain et journaliste indĂ©pendant est nĂ© Ă  Bordeaux en 1968. Documentariste, il est Ă©galement l’auteur de rĂ©cits historiques et de bande dessinĂ©e.

Un panneau d’autoroute indiquant aux automobilistes qu’ils viennent de croiser le 45Ăšme parallĂšle qui traverse la Dordogne. Dont les habitants savent qu’il passe par lĂ , mais sans plus. Christophe Dabitich lui nous, l’explique. L’origine de ce « fil imaginaire » qui passe par le Massif central, puis par la Chine et le Canada avant de revenir Ă  Lacanau. Or, Christophe Davitch et ses trois compagnons de route ont dĂ©cidĂ© de le suivre, ce fil. Non pas en mode « marche militaire » ou « randonnĂ©e de l’extrĂȘme », mais en suivant tout simplement leur propre rythme. En franchissant des graviĂšres, niant les clĂŽtures, contestant par-lĂ , la propriĂ©tĂ© privĂ©e. S’éloignant de plus en plus des bruits autoroutiers. Marche devenue silencieuse, poĂ©tique. Sous le seul regard tendre et profond des vaches dans les prĂ©s. Ou parfois agressifs des boucs. C’est durant cette marche que Christophe Dabitch se rend compte et nous explique dans Azimut brutal (Ă©d. Signes et Balises, 14 €) que contrairement aux idĂ©es reçues, la forĂȘt française regagne du terrain du fait de la dĂ©prise agricole. Ce qui n’empĂȘche au passage, glaner des pommes, des figues et du raisin, sous les yeux parfois rĂ©ticents des vieux qui voient ces marcheurs comme des « cafards colorĂ©s, des envahisseurs, des nomades qui ne laissent pas de traces ».

Mais aussi de belles rencontres avec ces gens qui ont dĂ©cidĂ© de rester au pays, de « revivre une fois les touristes repartis aprĂšs les vacances » et que l’alcool fait parler dans les vestiges de cafĂ©s de villages. Ou d’autres, qui ont dĂ©cidĂ© de venir vivre loin des centres urbains. On surprend mĂȘme l’auteur Ă  crĂ©er un classement des nouvelles populations rurales. Durant ces longues heures de marche en silence qui se prĂȘtent si bien Ă  la rĂȘverie, Ă  la mĂ©ditation et aux souvenirs malgrĂ© les Ă©corchures, les ampoules et les petits bobos. Heures durant lesquelles, Christophe Dabitch, lui, se souvient de la Bosnie et d’autres gens qui eux aussi marchent mais pour bien d’autres raisons
 Au passage de deux talus, il nous raconte aussi la fabuleuse histoire d’Albert Daas le premier « touriste pathologique » qui en 1882 faisait 80 kilomĂštres par jour. Christophe Dabitch cherche encore Ă  connaĂźtre l’origine des lieux dits traversĂ©s, aux noms parfois si bizarres. « Paradis », « Le Corps », « Prends-y-garde », etc. Et puis, encore et toujours ces pensĂ©es profondes que suscite la mĂ©ditation : « La nature est indiffĂ©rente Ă  l’homme, elle n’a pour lui aucune attention ». Ou : « Tout le monde rĂȘve d’ailleurs et ailleurs, c’est partout. » Charmant petit ouvrage Ă  dĂ©vorer, plutĂŽt en marchant !
Patrick Schindler, individuel FA AthĂšnes




Source: Monde-libertaire.fr