Je ne suis pas un pacifiste ; je suis un réaliste. Une lutte véritable intègre un certain degré de violence, et si mon travail n’en rendait pas compte, il mentirait. Il ressemblerait à ces groupes militants en mousse qui expliquent que le socialisme adviendra quand tout le monde aura décidé d’être un peu plus sympa. [1]

Traduire les poèmes de Sean Bonney, ça n’est pas nécessairement maintenir intact leur contenu ; c’est prolonger leur vérité. Lui-même a souvent écrit ses poèmes « after » : after Baudelaire, Rimbaud, Blanqui, Anita Berber, Pier Paolo Pasolini, Antonin Artaud, Roger Gilbert-Lecomte, Katerina Gogou, Amiri Baraka, Diane di Prima, John Wieners, mais aussi after Marx, Engels (et même, occasionnellement, after les gros titres du jour). Cette liste de noms ne doit pas donner l’impression d’une poésie « citative », surtout si on entend par là une forme de plastronnage culturel ; c’est au contraire une poésie très ordinairement pillarde, qui ramasse ce qu’elle trouve et en prolonge l’usage. Ces noms, ces œuvres sont peut-être des talismans, des protections, mais pas de celles dont on se targue et qui ne servent qu’à la parade. Ce sont des boucliers réels, contre des ennemis réels, contre des projectiles réels susceptibles de causer des blessures réelles.

After, en anglais : à la fois « après » et « d’après » : écrire (d’)après certaines œuvres, c’est s’y appuyer et les poursuivre, se soutenir d’elles et les dépasser. La fidélité aux sources n’est pas fidélité à la lettre, et il faut parfois oublier le nom pour actualiser l’œuvre [2]. Celle de Bonney est vaste, mais toujours concernée par la question révolutionnaire. Une question politique mais aussi poétique, cosmologique, biologique, pharmacologique. L’émeute et la défonce déchirent autant qu’elle recousent, menacent et libèrent, divisent la perception autant qu’elles la concentrent et l’unissent à autre chose. « Le ciel », « le soleil », « la nuit », « la ville », « le corps ». Toute la constellation maudite est là, mais ces motifs obsédants, en apparence massifs, sont en morceaux : la ville et la nuit s’effritent dans les détails d’une flânerie, le ciel est constellé de souvenirs épars et de morts qui parlent, le corps est un équilibre temporaire, une construction précaire « composée de trois aiguilles, quelques pièces de monnaie, un système de nitrates et un truc que des branleurs appelleraient sûrement “une philosophie” » [3].

Auteur de poèmes en vers et de textes en proses (notamment les « lettres » sur « la poétique militante », sur la « poétique » tout court, sur « l’harmonie », « contre le firmament », etc.) publiés presque toujours sur ses blogs [4] avant d’être édités en volume [5], Sean Bonney était à la fois un loup solitaire et nocturne et un animal communiste, un lecteur fébrile et assuré de ses textes en public, l’ami de beaucoup et l’ennemi de ce monde.

(Les dates entre parenthèses correspondent à la publication sur le blog abandonedbuildings.blogspot.com)

D’après un extrait de « Notes on Militant Poetics » (2012) et de After Rimbaud [6] (2010)

Mettons qu’il y ait eu des combinaisons secrètes de mots et de phrases qui avaient le pouvoir de buter les rois à distance. Ces formules ont survécu – elles ont simplement migré sur les panneaux et dans les spots publicitaires, et dans cette migration elles n’ont pas perdu leur efficace singulière ; elles ont simplement perdu leur destination initiale. Elles exercent désormais, dans nos villes et sur nos écrans, le pouvoir – tout fonctionnel – de donner envie de tuer les pauvres. Mais qui serait idiot au point de ne pas voir que ces slogans ne sont qu’une couche de papier glacé recouvrant l’authentique poésie du Capital, dont les véritables formules sont les sentences prononcées par les juges, les condamnations à l’enfermement carcéral ou au suivi administratif, et ultimement, ou peut-être d’abord, aux balles de la police républicaine.

C’est pourquoi il faudrait – en dépit de notre goût pour ces périphéries où tout est géométrie c’est-à-dire guerre civile, où les panneaux publicitaires sont vides ou déchirés, désaffectés parce que posés sur les trajets coutumiers de gens sans le sou – aller se promener de temps en temps dans les hypercentres, quartiers des ministères et des sièges sociaux, pour se mettre à jour en Poésie du Capital. Ces quartiers ont le charme que leur donne nos balades, et ce serait l’occasion, si tu croises un Républicain, d’essayer ta nouvelle guillotine de poche à lame céramique.

D’après « On the hatred of the sun » (2017) [7]

Tous les soirs, depuis quelques semaines, c’est la même chose : le soleil s’écrase sur la Terre, le ciel s’ouvre en deux et tous les détails de nos vies – nos faits divers, nos désirs, nos crises – s’embrasent depuis quelque part derrière l’horizon et volettent dans le ciel, dessinant comme une carte, une vieille carte oubliée dans une forêt humide, où les points et les routes se confondent. Cette murmuration de détritus a presque l’air d’avoir un sens.

Toute la grosse donnée humaine est là, dans le ciel. Il y a ta date de naissance, par exemple, ce point de bascule arbitraire. À côté, peut-être, un agrégat de souvenirs quelconques. Un peu plus loin, les noms qu’on donne à l’amour humain. Mais bientôt cette tendresse se mêle aux cris des victimes du Massacre de Peterloo, à tout un tas de bruits horribles, comme… je sais pas… imagine le bruit que font les chefs d’entreprise devant leur miroir au milieu de la nuit. L’obscurité de ce miroir n’a rien de commun avec l’obscurité et le silence qui règnent dans la bouche de celles et ceux qui se noient, en ce moment même, dans la mer Méditerranée.

Oh oui. Tant de choses à écouter et à voir etc. dans les rêves du soleil mourant.

Heureusement, au bout d’une demi-heure, tout ce cirque cesse, le ciel se ferme, la nuit commence, calme – et nous avons froid. Le calendrier, cette sorte particulièrement ésotérique de musique, a été inventé pour éloigner la peur associée à ce froid. Nous, cette peur, on l’accueille. Qu’est-ce qu’on pourrait faire d’autre, assis dans l’attente que tout se termine ? Réinventer la prière ? Reprends-toi…

Tandis que le soleil tangente la courbe planétaire, on le regarde en face. On est sans sourire, terrifiés. Le soleil se grave dans notre rétine. Ses formes sont répulsives. Là l’hôpital qui brûle. Les fachos qui salivent. Le bourdonnement des murs urbains imaginaires. Quand le soleil décline, ce bourdonnement se fait encore entendre. C’est nos voix. Une grande liquidation cacophonique, avant que la nuit nous réduise au silence entre ses poings.

D’après des extraits de Lamentation (2014)

Parce que nous n’existons pas nos années de naissance sont empilées dans

l’ombre de nos bouches comme des villes imaginaires ou les fosses

du paradis et autres banalités de base

et « nous » fait partie de leur baratin

dans lequel ils espèrent que les gens reconnaîtront ce qu’ils pensent et comment ils pensent

ULRIKE MEINHOF

« nous » les menteurs. « Nous » les serviles, « nous » les dents impériales.

Pas d’oiseaux, pas de costumes pas d’araignées sacrificielles.

Cette histoire nous traverse comme des fantômes.

Des acronymes variés. Nostalgie pour couleur électrique.

Noir et rose meurtre.

Dis ces rats. Dis ces

rats ont des noms et tu les connais. Tu ne connais pas leurs noms. Dis poudre noire dis un tas de choses. Et après, une victoire fasciste, dis ça. Et après. Dis on dirait qu’une porte a été ouverte un instant et on s’est rué vers la porte ou est-ce que les choses se sont ruées vers nous je sais pas et. Dis c’était un nuage de sang en poudre. Dis tu connais leurs noms et après souffre de dessous ces noms et vis et creuse des tunnels dans ces noms et. Demande ce qui arrive aux putain de cœurs brisés

Évite la mélancolie.

Raconte quelques blagues.

Fais sauter stonehenge.

Vole les archives des hôpitaux.

Cache tes ami.es dans l’assurance des morts

pour les faire en exfiltrer vivants.

applique la gravité à ton propre corps

genre de l’eau brute ou plutôt du beurre cru

du beurre de ton corps, oui, voilà

toi, nous, « une force du passé »

& à propos de fleurs :

Qui sont ces juges ? Qui les a mis en charge ? Et de quoi ? Qu’est-ce que c’est que ces trucs dans leurs bouches, ce silence cerclé, cette horloge écrasée, cris des morts et trucs qui volent. La forme humaine, voilà ce qui me fait peur – toute éraflée, monstrueuse ; de la peste accrochée partout, esprit de l’amour, et des spectres qui hurlent, comme des étourneaux, dans les rues de nos villes dévastées.

« It’s Hurt to be Murdered » [8]

Tu sais comme parfois le cycle des rêves en vient à ressembler aux rouages internes du flic solaire. That Lucky Old Sun, etc. Par exemple : c’est la nuit, personne à la ronde, tu te retrouves à défoncer une porte. Comme ça, pour rien, juste : tu frappes. Et là : lumière. Partout. Tout à coup, de nulle part, entouré par des flics qui t’explosent la tête contre tout ça, bam bam, contre la lumière et la porte, ils te traînent, ils t’explosent.

Et on dirait bien que tu cries, hein. Ouais, j’admets que tu cries. Quoi que tu aies pu dire que je pensais, j’étais sûrement en train de le faire. Et tandis que tu cries ça, la flicaille du vivant continue de t’avoiner, de te fracasser la gueule contre le ciel astral et la poussière céleste, jusqu’à ce que tu n’aies plus pour visage qu’un héliographe d’incidents récents, un cri d’antiqueté, un système d’échange. 1 morceau de verre brisé égale sept âmes brûlées. Une maladie mathématiquement transmise. C’est un projet urbain, ça. C’est un angle de rayonnement c’est une carte stellaire, les porcs des enfers et les porcs du plancher océanique.

Tu te réveilles dans ce qui ressemble à une cave. Tu te réveilles et tu penses je suis vraiment dans le cul-de-basse-fosse de l’univers. Tu te réveilles, cerné de flics morts. Ils ne veulent rien. Ils veulent que tu parles et tu portes ta peau à l’envers tu places ta main où était ta bouche et. Tout ce que j’ai, c’est que je sais que je suis un os. Tout ce que j’ai, c’est que je sais que vous, bande de bâtards, vous êtes des fils d’os.

Rien. 1 trou noir égale 1 pied-de-biche. 1 million d’incidents. Tous. Le rire perçant des morts. La douane des morts. Tu ne dors jamais. Tu ne te plains pas. Le matin, en général, tu ne te disposes à rien d’autre qu’à l’oblitération du soleil.

D’après « Où sont passés… ? » [9]

Et tu te réveilles, et c’est le matin, et tu te dis que maintenant « psaume » veut dire « vitriol ». Psaume c’est-à-dire chanson populaire, équation de travail, bruits que tu fais quand tu t’habilles ou que tu bois du café en fixant par la fenêtre le ciel indivis et partiellement objectiviste.

Les chansons : des trous dans le ciel ; dans ces bruits familiers : celles que tu chantes et celles que tu ne sais pas chanter. Certaines sont des monuments. D’autres des oubliettes. Certaines deviendront tes complices, d’autres méritent simplement qu’on les crève. Toutes sont des collisions, et ton corps est toujours à l’intérieur de chacune d’elles exactement au même moment.

Tu te lèves et tu dis que célébrer, c’est la même chose que profaner. Que les chansons viennent à toi au plus noir de la nuit et chacune est un filet à souvenirs, et la plupart de ces souvenirs sont entièrement prédictibles. Beaucoup de chansons sont des flics ; elles ont installé des patrouilles douanières à l’intérieur des souvenirs, ont confisqué ton passeport et l’ont remplacé par un cri continu qui étouffe les mots des chansons que tu connais depuis avant ta naissance. Des chansons toujours pas écrites. Des chansons que tu camoufles dans ta respiration quand tu descends les escaliers et traverse la rue pour t’engouffrer dans la station. Il n’y a plus aucune station. Insignifiantes ces miettes de dévotion symbolique, ces statistiques musicales bredouillantes. Tout ce que tu peux entendre, c’est le bourdonnement qui demeure quand les notes s’éloignent. Tout ce que tu peux voir, c’est la pierre dans ta main. Les feux de la ville qui clignotent derrière le brouillard criblé de flicaille.

D’après la « Lettre sur l’émeute et le doute » [10]

Texte écrit deux ou trois jours avant que « tout commence » (« everything kicked off »). « Tout », c’est-à-dire les émeutes de Londres, du 6 au 10 août 2011.

J’ai revu ma méthode. De fond en comble. Ces derniers temps, presque insensiblement, et croyant pousser radicalement le doute, j’avais commencé à me bercer de l’idée d’une poésie que seul l’ennemi pourrait comprendre. On sait tous les deux ce que ça veut dire. Et puis une nuit de mars, je me baladais sur Piccadilly au milieu des feux émeutiers, et les choses ont changé de lumière.

Les gémissements poétiques de ce siècle n’ont été, en gros, qu’une banale patine de snobisme, de vanité et de sophisme : il nous faut une nouvelle prosodie, et même si je doute qu’une simple émeute suffise, ton refus de quitter la salle de cours certainement pas non plus.

Tu as sûrement raison quand tu dis que je fais un fétiche de la forme émeute. Tu dis : « la non-violence est la clef de voûte de mes conceptions morales ». Tu dis : « J’ai pour moi la fierté de n’avoir jamais inventé d’arme létale ». Et cette nuit où on a électrocuté pas mal de clébards, tu te rappelles ? Courant continu, courant alternatif – pour prouver que le second était moins dangereux. On était gorgés de MDMA cette nuit-là, et pour une fois sous cet empire on a su admettre qu’on n’était ni bons, ni miséricordieux, ni aimants. Mais je dérive.

Le problème avec l’émeute, c’est qu’elle vire trop facilement à l’intensité négative : en brisant les vitrines de notre forme marchande, on s’enferme plus profondément en elle. D’un point de vue extérieur au moins, nous sommes assimilés au prix du verre ou aux heures supplémentaires d’un poulet.

Mais si je peux me permettre de dire de tels trucs, c’est simplement parce qu’il n’y a pas eu de putain d’émeute. Sérieux. Brûler des bagnoles, c’est le minimum. Penses-y. La ville, à mesure que la pression monte, se fait plus chaude et plus profonde. Les électrons, expulsés des atomes, produisent une substance jamais vue sur Terre. Dans de telles conditions, l’hydrogène se comporte en métal liquide et conduit aussi bien la chaleur que l’électricité. Je dirais que si rien de tout ça ne se passe, on perd notre temps. Tu as l’air de penser que tu n’es pas concerné·e.

Inépuisables sont nos réserves d’obscurité, d’ignorance et de sauvagerie. Cent millions de gens ont l’élec et ils croient toujours dans le pouvoir magique des signes et des exorcismes, dans le cauchemar de leurs vies d’esclaves. Ne fais pas genre tu sais mieux. Une poésie que seul l’ennemi pourrait comprendre… C’est encore faire semblant de croire que nous, comme ils disent, y comprenons quelque chose. Qui comprendrait la poésie en étudiant la bave des chiens ? La mer d’hydrogène métallique a une profondeur de centaines de milliers de kilomètres.

ACAB, une comptine (2014)

pour « je t’aime » dis nique la police / pour

« les feux du ciel » dis nique la police, ne dis pas

« recrutement » ne dis pas « trotsky » dis nique la police

pour « c’est l’heure » dis nique la police

pour « mon trajet journalier » pour

« système électoral » pour « infini vent solaire » dis nique la police

ne dis pas « j’ai perdu l’intelligence de mes visions » ne dis pas

« cette faculté humaine tant dénigrée » ne dis pas

« suicidé de la société » dis nique la police / pour « le mouvement

des sphères célestes » dis nique la police / pour

« le globe lumineux de la lune » dis nique la police pour « la fée mab » dis

nique la police / ne dis pas « prélèvement automatique » ne dis pas « rejoignez le parti »

dis « vous dormez pour un patron » et après dis nique la police

ne dis pas « heure de pointe » dis nique la police / ne dis pas

« voici les étapes de mon parcours professionnalisant » dis nique la police

ne dis pas « un grand latté sans crème » dis nique la police / pour

« la force gravitationnelle de la Terre » dis nique la police / pour

« réformons » dis nique la police

tous les autres mots sont ensevelis là-dessous

tous les autres mots sont prononcés quand on dit ça / ne dis pas « petite monnaie »

dis nique la police / ne dis pas « bonne année » dis nique la police

éventuellement dis « réécrire le calendrier » mais après ça, juste

après ça dis nique la police / pour « pierre philosophale » pour

« mariage royal » pour « le travail de transmutation » pour « l’amour

de la beauté » dis nique la police / ne dis pas « voici mon nouveau poème »

dis nique la police

dis pas de justice pas de paix et après dis nique la police


Lettre sur la poétique – (d’)après Rimbaud [Letter on poetics (after Rimbaud) (2011)]

Alors comme ça te revoilà prof. Le 10 novembre était absurde, on a tous été dépassés [11]. Et ce « on » est le même « on » que dans ces poèmes, c’est un « on » contre « eux », et peut-être contre « toi », en ce qu’une rapide collectivisation de la subjectivité implique tout aussi rapidement des portes fermées à clef, des barricades, une définition de soi par l’antagonisme etc. Si t’étais pas là, tu peux pas capter. En tout cas, quelques mois plus tard, ou plus tôt je ne sais plus, je me suis assis pour écrire un essai sur Rimbaud. J’avais été à une discussion à la Marx House, et j’avais été frappé par le fait que tout le monde avait encore la bouche pleine des mêmes vieux mythes : Verlaine etc. nasty-assed punk bitch etc. trafic d’armes, colonialisme, etc. – un peu moins le dernier. Comme s’il n’y avait rien, dans l’œuvre de Rimbaud – ou dans la poésie d’avant-garde en général –, qui puisse être lu comme l’écho subjectif des agitations objectives inhérentes à tout moment révolutionnaire. Je me suis demandé : Quels contours donner à ce qu’on est en train de vivre pour que nous puissions nous y reconnaître ? La forme serait monstrueuse. Mais ce genre de romantisme n’aide pas non plus. Je veux dire : un coup de gueule contre le gouvernement, même livré sous la forme d’un pavé à travers une vitre, c’est loin de faire l’affaire. J’ai commencé à penser que si le mouvement étudiant avait échoué, c’était à cause de ces putain de slogans. Ils étaient affreux. Aussi faibles que des poèmes. Je me suis pointé et j’ai fait des lectures dans les facs occupées, et franchement, j’aurais mieux fait de me bourrer la gueule. J’étais là, debout comme un con, m’apprêtant à lire des poèmes après une prise de parole sur ce qu’il faut faire quand on se fait choper. Je peux pas me leurrer. Je peux pas me faire d’illusions sur le fait que ma poésie a « passé le test », en quelque sorte, parce qu’on l’a plus ou moins appréciée. Tu vois, une fois parvenus à une intelligence politique de la situation, notre haine s’est intensifiée, et on a commencé à se battre, guidés par une froide répulsion meurtrière, et c’est très rare qu’on retrouve cette sensation dans l’art ou dans la littérature. Celle-ci vient de Peter Weiss. Je me suis demandé : Est-ce qu’il y a moyen d’écrire un poème qui (1) saurait, dans la conjoncture actuelle, identifier le moment précis où nous nous trouvons, (2) nommer la tâche propre à ce moment, i.e. un poème qui nous permette de nommer ce moment décisif et (3) d’exercer de la force dans la mesure où on serait parvenu à condenser puis incarner l’analyse concrète de la situation concrète. Je ne parle pas du poème comme pensée magique, pas du tout, mais comme analyse et clarté. Je n’ai vu personne faire ça. C’est quand même vrai qu’il est impossible de comprendre complètement l’œuvre de Rimbaud, surtout Une Saison en Enfer, sans jamais s’être tapé et avoir compris tout Le Capital. Voilà pourquoi jamais aucun poète anglophone n’a compris Rimbaud. La poésie est stupide, c’est vrai, mais la stupidité n’est pas l’absence de capacité intellectuelle ; c’est plutôt la cicatrice de sa mutilation. En mai 1871, la semaine avant le massacre des Communards, Rimbaud martèle son programme poétique. Il a voulu être là, il n’arrête pas le dire. Le « long dérèglement systématique de tous les sens », le « Je est un autre »… il parle de la destruction de la subjectivité bourgeoise, ok ? C’est clair, non ? C’est son appel en faveur de l’imagination poétique, son idée du travail poétique. Évidemment, d’un point de vue policier-réaliste, on peut toujours lire ça comme un petit guide des débordements personnels. Genre, je viens de prendre du speed, puis j’ai fumé un joint et maintenant je vais boire un Pepsi – mais c’est pas pour ça que j’écris ça, et c’est pas de ça qu’il s’agit. Dans le « dérèglement systématique de tous les sens », il s’agit des sens sociaux, ok, et le « je » devient un « autre », c’est la transformation de l’individu dans le collectif quand tout commence à péter. Y’a que dans le monde anglophone, où on ne sait faire rien d’autre que tuer, qu’on doit rappeler des trucs basiques de ce genre. Dans la langue ennemie, mentir est nécessaire. & vu que le langage est probablement le chef des sens sociaux, c’est lui qu’il faut commencer par dérégler. Mais comment y arriver sans devenir des tocards de conceptualistes occupés à essayer de serrer leurs étudiant·es ? Tu sais de quoi et de qui je parle. Pour la majorité des gens, y compris la classe ouvrière, les étudiants et travailleurs politisés sont complètement insaisissables. Pense à ça quand tu dissertes sur la langue rébarbative des avant-gardes. Ou à ceci : l’anti-communication simple, qu’empruntent au Dadaïsme les champions les plus réactionnaires du mensonge régnant, ne vaut rien à une époque où la question la plus urgente est de créer une nouvelle forme de communication à toute échelle, de la plus simple à la plus complexe. Ou à ça : dans les luttes de libération, ces gens qui furent relégués dans les limbes de l’imagination, des victimes de terreurs indescriptibles, mais qui sont contents de se perdre dans les rêves hallucinatoires, sont jetés dans le désarroi, puis se re-forment, et, au milieu du sang et des larmes, ils donnent naissance à des problèmes réels, brûlants. C’est aussi simple que ça : l’être social détermine le contenu, le contenu dérègle la forme, etc. Lis les derniers poèmes de Rimbaud. Ils sont si intensément hallucinatoires, si fragiles, c’est l’écho d’une conscience à bout de forces en train de se désintégrer, l’écho du retour aux affaires courantes après l’intensité insurrectionnelle, l’écho du je collectif reconduit dans la cellule individuelle, le bruit d’un corps en train de geler à mort. La glace polaire, voilà tout ce dont il parle. Ok, j’avoue, ça nous ramène du côté de l’échec romantique, et dans les environs du poète maudit, de tout ce conformisme grossier. Et, de toute façon, notre situation n’est pas la même. On ne s’est jamais emparé d’une ville. Mais on peut peut-être quand même penser poétiquement, au sens où je – et toi aussi j’espère – l’entends, le sens inverse de l’anti-communication bourgeoise. Genre, de tout. De tout ce qu’elle dit. Aborder les idées qui ont été effacées des registres officiels. Et si ça reste incompréhensible, bah, voir ci-dessus. Pense à une époque où ce n’est pas seulement la révolution qui est impossible, mais l’idée même de révolution. Bien sûr, je pense surtout à l’occident, là. Mais tu sais bien : la poésie, en général, ne fait que mimer ce que les ringards nomment « l’incompréhensible », au lieu de l’affronter pour de bon. Là, la phrase a débordé le contenu ; ici, le contenu a débordé la phrase. Je sais pas, j’aimerais écrire une poésie qui pourrait hâter une continuité dialectique dans la discontinuité & par là rendre visible tout ce qui est contraint à l’invisibilité par le réalisme policier, et où le je lyrique – ouais, ce truc-là – puisse (1) être un disjoncteur et (2) un collectif, où la parole directe et l’incompréhensibilité soient seulement possibles comme synthèse susceptible de plier les idées vers l’intérieur et à l’extérieur des limites de l’insurrectionnalisme et de l’illégalisme. Le danger évident, c’est que les idées disparues ne reviendront jamais que « mortes », ou réanimées sous forme de zombies : le terroriste comme utopiste endommagé, chez qui tous les éléments, y compris ceux que la pensée bourgeoise a éclipsés, sont toujours entièrement occupés par celle-ci. Je sais que tout ça n’a pas grand chose à voir avec la « poésie » telle qu’on l’entend généralement, mais alors moi non plus, pas comme ça. Écoute, ne crois pas que je me fous de ta gueule. C’est la situation. Il y a quelque chose comme vingt ans, j’ai largué la « vie normale ». Depuis, je me suis enfermé cette ville absurde, renfermé sur moi, j’ai totalement plongé dans mon travail. J’ai répondu par le silence à toutes les requêtes. J’ai gardé la tête basse, comme on fait dans une situation contre-légale comme la mienne. Mais là-dessus : attaque surprise d’un gouvernement de millionnaires. Tout remonte à la surface. Je ne suis plus moi-même. Je suis en pièces, j’arrive à peine à respirer. Mon corps est devenu quelque chose d’autre, s’est réfugié dans ses plus petites dimensions, s’est dispersé jusqu’à zéro. Et pourtant, en étant arrivé là, il a pris une profonde inspiration, et soudain il s’en est sorti, il a surmonté, il a pu voir son indéchiffrable fonction dans le tout. T’as vu ! Ça, c’était pas Rimbaud, c’était Brecht, mais bon tu vois l’idée. Le 24 novembre, on traînait devant Charing Cross, on était juste là à tenir le mur etc. quand, de nulle part, 300 ados sont passés devant nous, courant à déchirer l’avenue, et criant « Et la rue elle est à qui ? ». On a éclaté de rire. Ce serait vache de pas répondre.

D’après des extraits de Cancer, poèmes (d’)après Katerina Gogou [12]

Par peur qu’on abandonne notre histoire, ou qu’on la vole. Par peur qu’on installe des frontières autour de cette histoire. Par peur qu’on fasse grimper les loyers sur cette histoire et qu’on parle et parle du bon vieux temps en vers réguliers et rimés pendant que les porcs ferment les frontières. Par peur qu’on soit nous-mêmes ces frontières. Par peur qu’on confonde ces frontières avec des chansons et qu’on s’assoie au creux de ces chansons comme si c’était des cicatrices sur nos veines. Par peur que nos cicatrices deviennent une berceuse et qu’on soit changé·es en chiens. Par peur qu’on confonde les chiens et les colombes.

On nous suit. Ils nous chassent, en silence la plupart du temps. En rang, ils nous chassent. Leurs phrases, relativement simples. Nos chasseurs, nos éducateurs. C’est très simple. On ne mentionne pas le silence. Ce qu’on garde dans nos soupirs. Dans nos signaux, dans notre silence. Et chacun de leurs visages change. Et chacune de leur cellule se divise. En grande procession, leurs visages. Leurs leçons sont infinies. Silence, en cercles, nos chasseurs. Comme si nous étions des chiens. Comme si nous aboyions contre les étrangers. Et maintenant ils vont tuer. Le meurtre ne ment pas. Il y a des anges quelque part et ils ont des griffes, des pieds-de-biche.

Par peur on abandonnera notre histoire, ou on nous la volera. Par peur on installera des frontières autour de cette histoire. Par peur on fera grimper les loyers sur cette histoire et on parlera et parlera du bon vieux temps en vers réguliers et rimés pendant que les porcs fermeront les frontières. Par peur on sera nous-mêmes ces frontières. Par peur confondra ces frontières avec des chansons et on s’assoira au creux de ces chansons comme si elles étaient des cicatrices sur nos veines. Par peur nos cicatrices deviendront une berceuse et on sera changé·es en chiens. Par peur on confondra les chiens et les colombes. Par peur des colombes et des cygnes, des corpuscules, des blouses médicales, du silence et de la smack. Par peur on fera ce qu’ils veulent qu’on fasse. Ce que le silence veut qu’on fasse. C’est nous la police aux frontières. Ils savent ce que c’est. Des enfoirés apeurés. Par peur de tout. Nous tous. Merde. Mets-y toi, demain. On n’échappe pas au massacre.

Je vois mes amis comme des merles

crissant depuis les toits

assassinés par la montée des loyers. on survit

au hasard. complètement défoncés

en chanson dans des bouges des squats

avec des pilules et des seringues. pour trouver le sommeil

interprètes. cocos. escrocs.

on se réveille dans les mêmes draps. avec des punaises de lit

des traces de fix j’aime mes ami·es

ce sont des câbles tendus de villes en villes

dans des robes d’emprunt et des migraines

silencieuses. des lignes de speed. de câbles

tendus autour de nos mains. vos cous

saloperies capitalistes. vos cous.

mes ami·es sont des câbles, des merles.

« Confession 2 » (octobre 2019)

quand des gens meurent de faim, la richesse

est un crime. Je n’ai pas envie de débattre.

quand t’as faim, pas de loi qui vaille.

tout ce qui est de verre se casse facilement. des armes

t’en fais à partir de n’importe quoi.

le crime ne doit pas rester impuni.

le sens de la royauté

ça aussi ça se liquide

« Sur des manières de dire au revoir » (2017) [13]

Au quatrième jour de ma maladie, je reste au lit, tourmenté par un souvenir que je n’arrive pas à dissiper : un village au crépuscule, des maisons abandonnées, quelques animaux en train de brûler. Je suis certain de n’avoir jamais mis les pieds dans ce village auparavant. La texture du ciel, le bleu sans nom de la brume, tout a un air d’apocalypse, un air dans lequel je n’aurais jamais pu survivre. Ça m’a un peu rappelé les premières scènes du Temps du loup. Tu sais. Les moments où le père a déjà été buté mais qu’ils n’ont pas encore atteint le terrain vague. Des grandes bourrasques de silhouette. Pas d’abri, pas de nourriture. La mesquinerie en charpie de la campagne. Ça m’a rappelé l’incinération massive d’animaux d’élevage pendant l’épizootie de fièvre aphteuse en 2001. Tu te souviens ? Ils ont brûlé tous les animaux. Je me rappelle avoir vu les images à la télé et avoir répété à tous ceux qui voulaient m’entendre qu’en agissant ainsi, la Grande Bretagne s’était sûrement jeté un sort. Les mathématiques fantômes à l’œuvre là-dedans : petit journalisme de lifestyle hautain + accords de guitare rétro + années 1990 comprimées jusqu’à ce que tout ça soit transformé, dans son sommeil, en villages incinérés, devenus invisibles. Ce genre de choses. De toute évidence, j’avais raison. Mais c’est pas ça qui me dérangeait. C’était simplement la lumière, le bleu sans nom au milieu de cette mémoire sans nom, un point fixe à travers lequel on devait passer – mais on ne pouvait pas. C’est à cela que ressemble la fin du monde, dans Le temps du loup, dont je me dis parfois que c’est mon film d’apocalypse préféré, simplement parce qu’on n’y apprend rien, sinon à ne pas savoir si la fin du monde vient de se produire ou est sur le point d’advenir. Comme une nuit blanche, un regret sans fin, ou un sort que tu as jeté dans une vie parallèle. Tu te sens loin de toi-même, comme cette partie de la terre qui fait aussi partie de la mer. Une tristesse si grande qu’il faudrait inventer de nouveaux mots pour l’exprimer, et, en utilisant ces mots, tout, ou juste toi, disparaîtrait, et tu ne saurais pas dire lequel des deux. Sauf que tu sortirais dans les rues et tout serait silencieux, et il y aurait de nouvelles constellations dans le ciel, et tu saurais qu’elles sont nouvelles parce qu’elles auraient déjà des noms. Les Enfants Qui Sautèrent dans Le Feu. L’Oiseau Étranglé. Le Sang des Chevaux. L’Incinération des Porcs. L’Incendie de la Maison Désertée. Le Discours de Défense d’Émile Henry. Etc. Un météore immense approchera. Il contiendra tous le souvenirs que nous n’avons pas vécus. Tous vos noms jamais prononcés. L’autre moitié du ciel désespérément opposée.


Article publié le 25 Nov 2019 sur Lundi.am