Mai 16, 2022
Par Lundi matin
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Un beau jour, je me demande : « Qu’a-t-elle-donc encore à m’offrir, la civilisation, à part l’espérance rance et l’illusion de la prospérité ? »

Et de me rendre compte que j’ai alors bien du mal à trouver une réponse à cette vague question…

Cependant, il y a bien une chose dont j’ai la certitude : cette civilisation moderne, je n’ai rien à attendre d’elle et de son Progrès. Et finalement : rien à attendre de moi en elle, si ce n’est mon désintérêt ou ma salutaire réaction.

Je me demande ensuite : « Mais quel genre de réaction ?

Que me reste-t-il-donc à faire ? Me soustraire de la civilisation, et ainsi échapper à son déclin ? »

Je me réponds : « Non : on ne peut raisonnablement penser pouvoir se soustraire tout à fait de la civilisation ; on ne peut échapper aux conséquences néfastes d’une civilisation en déclin à laquelle on appartient. »

On surprend mes propos : « Vous voudriez quitter la civilisation ? Vous voudriez échapper aux conséquences néfastes de la civilisation ? Mais ne connaissez-vous point, grâce à elle, votre propre salut ? Regardez comme le Grand Occident occis chaque monstre qui se dresse sur son passage, sauvant ses populations de terrifiants trépas ! »

Je réponds : « Mais justement ! J’en suis las et affligé ! De voir comment même une pandémie peut être effacée par l’économie ; de voir comment même une guerre peut être banalisée et domptée par des milliards et des milliards de dollars…

Il n’y a pas que les traditions, les insectes et la convivialité qui se perdent : les monstruosités même du monde semblent être moquées et anéanties, sans qu’on n’en tire plus aucune leçon.

Voyez : les pires atrocités que l’on puisse subir en tant que mortel s’évanouissent à la télévision sans même qu’elles n’aient eu le temps de réveiller notre âme zombifiée par le grand principe de l’économie. C’est cela que vous appelez le salut des populations ? Chaque victoire de votre Grand Occident, le Capital, n’est pour moi qu’un nouveau coup de rame pour éloigner les requins. La civilisation, elle, en attendant, se rapproche toujours plus du grand naufrage. Mais ceci n’est pas un énième film catastrophe : nos vies sont en jeu. La civilisation me rapproche toujours plus de mon propre naufrage existentiel. Et pourquoi ? Eh bien parce qu’elle me condamne à être continuellement branché à ses pacemakers. Elle me condamne à être relié en permanence à son flux de substances et d’informations toujours plus fades et stériles. Elle me condamne à vivre ma vie en pilote automatique, c’est-à-dire en suivant les standards d’une population devenant toujours plus homogène. Enfin, ce que la civilisation corrige matériellement – en aides militaires et en campagnes de vaccination par exemple – elle le perd et nous le fait perdre spirituellement. »

On me rétorque : « Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous pourriez réellement perdre sans la civilisation comme maître-nageur… »

Je réponds : « Oh que si je sais ce que je pourrais perdre ! Et je sais surtout ce qu’elle me prend déjà, la civilisation – même si cela est souvent mis en sourdine. La civilisation entraîne son lot d’amères séparations, de cruelles disparitions, de pénibles maladies, d’accablantes désillusions…

Vous savez bien : on parle aussi des dégâts collatéraux, des effets secondaires, de la violence symbolique, des névroses… C’est comme si je nageais déjà sans être sous la surveillance d’un maître-nageur. Toutes ces conséquences néfastes de la civilisation, je les connais bien assez : je les vis et je fais déjà avec, à ma façon. Par contre, à ce prix, je pense bien pouvoir me passer d’accepter les palliatifs que la civilisation nous rajoute et qui nous rendent tristes comme des images.

À ce prix, je préfère autant éviter d’aller voter pour la peste ou pour le choléra… manquerait plus que je devienne totalement aigri et que je me plaigne à longueur de journées ! Et vos pass et vos fichus vaccins en carton… non merci ! Je veux au moins continuer à avoir mes propres croyances et à pouvoir me reconnaître dans un miroir, vous comprenez ? »

On me répond : « Oui je comprends : vous devez être un de ces enfants martyrs ou bien un de ceux qui ont pour je ne sais quelle raison besoin de se repentir, c’est cela ? »

Je réponds : « Non, je ne suis pas un sado-maso. Et non, je ne me sens pas coupable pour un sous. L’intuition, vous voyez ? »

On me répond : « Si vous avez l’intuition que vous devez vivre le malheur… Cela vous regarde après tout. »

J’abandonne ici la conversation.


Peu après, je me demande : « Mais suis-je vraiment condamné à ne vivre que ces malheurs, du moins à ne faire de tous ceux-ci qu’un terrible crève-cœur ? »

Je me réponds : « Après tout, c’est elle, c’est la civilisation qui m’a fait oublier ce qu’était de vivre la douleur. C’est elle qui m’a fait oublier que ces malheurs font bien partie de la vie, comme l’hiver et comme la nuit. Alors parfois peut-on croire que la civilisation est comme un vieux noyer qui sous son faîte empêche tout de pousser. Et parfois peut-on dire qu’à cause de cette civilisation il n’y aurait même plus de saisons… Mais il n’en est rien. La vie autonome est toujours là. La mort est toujours là. Et la mort laisse place à la vie, cette jeunesse porteuse d’un message infini, perpétuant une œuvre qui, elle, déborde tout de son génie, qui dépasse la civilisation, qui dépasse toute humaine raison. Non, quoi qu’il arrive de pesant, sous les coups de boutoir de ses artisans, je ne puis ainsi demeurer assommé, muet et impuissant, dans l’ombre de cette maudite civilisation. Car il y a bien des choses qu’elle ou l’époque n’occulteront jamais : de bonnes rencontres, des naissances, de franches rigolades, des surprises, des fêtes et de la dérision. Et le débourrement printanier… tout ce qui, en fait, serait vulgaire d’ici lister. Et tout ceci, toutes ces choses qui ne peuvent qu’être formulées de façon simpliste, voilà ce à quoi je tiens plus que tout autre chose, voilà ce à quoi je veux rester attaché. »

Je me laisse emporter par l’enthousiasme : « Voilà l’essentiel auquel je dois m’accrocher. Pour l’amour de mon être et de ma lignée, pour l’amour de la race humaine et de toutes ses cousines, pour la nature et pour l’Univers, pour l’amour de la divinité, pour l’amour de son essence géniale et féconde qui enfante tous les mondes. »

On me fait alors remarquer : « Si vous voulez le bien de tous, pliez-vous-donc à la majorité. »

Je rétorque : « Vous ne m’aurez pas : la majorité en tant que modèle du bien est une fiction. Je sais pertinemment qu’elle se base principalement sur la peur, le chantage et la domination. Quand les médias influents éblouissent et traumatisent en brandissant l’urgence et la menace, la Vérité et le Devoir, les règles vicieuses, elles, grignotent dans l’ombre et élaborent notre cage centimètre par centimètre, et cela pendant notre sommeil. Je préfère tout sauf suivre un modèle qui s’établit sur de pareils actes et motivations. »

On me répond : « Soit, essayez-donc : de toute manière il vous faudra bien choisir un jour ou l’autre entre l’ordre et le chaos. »

Je réponds : « Choisir l’ordre ou le chaos ! Voilà encore un beau conte de fées destiné à mieux nous embobiner ! Ah, la belle illusion que de croire que nous pourrions choisir l’ordre et ainsi nous sauver tout de bon, nous sauver de cette seule et unique façon… Ah, la belle illusion que de croire qu’en cédant à la tentation du chaos nous finirions fatalement dans les griffes de la tyrannie, conspués ou bien punis. Ouvrez-donc les yeux : choisir l’ordre ou le chaos – choisir Trump ou bien Biden, Macron ou bien Le Pen – c’est subir quoi qu’il arrive l’aliénation, la tyrannie, l’humiliation. Non, moi, je ne me ferai plus d’illusions : zizanie sanitaire puis relance économique, désastre de la guerre puis complaisance pacifiste… j’accepterai l’apparente alternance sans faire grand cas des spécieuses différences. De cette façon, je ne céderai plus ni à la peur ni à l’injonction, ni au chantage ni à la culpabilisation. Mais surtout : je ne prendrai plus position, et ce même si l’on me somme de le faire, pour et devant mes sœurs et mes frères. Mais soyons clairs : cette chimère ordre-chaos – cette tendance confondue dont il est question – je la repousserai à la moindre occasion. Je commencerai par faire fi de son apparente hégémonie – cette importance immense qu’à tort on lui accorde – et je tâcherai surtout, avec la plus grande énergie, de faire exister autres tendances et autres logiques, des qui résistent aux influences malsaines du morbide, du sensationnel et du débile. Face à l’ordre et au chaos, j’abandonnerai ma complaisance, mes complexes et mes complots. Je ne calculerai plus, n’espérerai plus, et ne me laisserai plus berner par le devoir de responsabilité et de justification. De même je n’attendrai plus jamais ce que l’on nomme fièrement « Grand soir », « apocalypse » ou « effondrement ». Ces choses-là, à une moindre échelle quoique bien suffisante, se sont déjà passées et sont déjà présentes. Si je les voulais, aucun doute que je les aurais : si j’écarquillais mes yeux béats et tendais mes mains tremblantes. Mais je ne les veux pas : c’est d’ailleurs pour cela qu’elles s’évanouissent depuis toujours en mes horizons fantasmatiques. Non, je ne veux ni investir dans le survivalisme, ni dans la lente agonie morale et spirituelle de la civilisation. Ce que je veux, tout bien pesé, c’est me désintoxiquer de cette civilisation ; me soustraire de son hypnose, de son lavage de cœur et de cerveau. Sortir peu à peu de la torpeur et de l’hébétement : déserter la radio, internet et la télévision. Et si je sais bien que la cure est longue et son résultat toujours incomplet, voici la seule issue que j’ose proposer. Ainsi, quoi qu’il arrive dorénavant, je veux m’affirmer, larguer les amarres, fuir ces rivages vaseux et ces esquifs meurtriers. Car vous pouvez en avoir la certitude : l’aventure et la sauvagerie valent bien mieux que d’être éternellement reflué et lessivé par les vagues de cette côte brûlante et salée. »

On me dit : « Là, je n’arrive plus du tout à vous suivre. Je ne comprends vraiment pas ce que vous voulez. »

Je réponds : « Je veux me refocaliser sur mes amours, mes principes, mes goûts esthétiques, ma poésie intime. Et mes honteux défauts aussi ; renouer avec mon ombre que le zénith de la société décadente voudrait faire disparaître. Je veux libérer mon âme, libérer son cri, libérer son pas. »

La décadence : « C’est-à-dire ? »

La danse : « Je veux simplement danser. »

La décadence : « Mais pour quoi faire ? »

La danse : « … »

Ce très beau texte nous a été confié par la rédaction du Confiné Libéré, journal que nous n’avons jamais eu entre les mains et pour cause, ses auteurs le présentent comme « indépendant et introuvable, sauf si vous avez eu la chance de tomber sur un des rares exemplaires diffusés depuis avril 2020 ». Il en existerait néanmoins trois numéros. confinelibere at protonmail.com

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Source: Lundi.am