Entre vendredi 17 et dimanche 19 juillet, près d’un millier de personnes se sont retrouvées pour une free-party (fête sauvage de musiques électroniques) entre Gignac et Puéchabon, dans l’Hérault.
Le dimanche après-midi, alors que le son était déjà coupé et que les organisateurs étaient en train de ranger le matériel, une cinquantaine de gendarmes et d’agents du PSIG sont intervenus pour saisir le système son et verbaliser les fêtards, sous l’impulsion du préfet de l’Hérault Jacques Witkowski,

Si les autorités locales dénoncent « une manifestation non autorisée, organisée dans une absence totale de geste barrière et de distanciation », d’autres événements festifs rassemblant beaucoup de monde ont eu lieu ce week-end, sans que les organisateurs soient inquiétés par la police. Focus sur une répression arbitraire que subit le mouvement tekno depuis le début de son existence, et qui pourrait bien s’accentuer encore avec le « monde d’après » post-covid.

Les teufeurs, victimes de longue date de la répression

Cela fait déjà des années que la répression s’abat sur le mouvement des free-parties : déploiement d’agents des renseignements généraux pour surveiller les organisateurs, saisie du matériel sonore mise en place depuis l’amendement Mariani en 2001, sans oublier la tragique mort de Steve, retrouvé noyé dans la Loire après une charge de la police lors de la fête de la musique à Nantes l’an dernier.
Récemment, les sénateurs ont également voté un texte visant à renforcer les sanctions contre les organisateurs. Les raisons évoquées pour réprimer ces fêtes sauvages peuvent aller de la nuisance sonore aux risques environnementaux en passant par la consommation de produits stupéfiants. Il semblerait que l’épidémie de COVID-19 soit un nouveau prétexte pour accentuer la coercition, puisque ces fêtes se font « sans respect des gestes barrières ». Une explication qui pose question, quand on se rappelle que la récente cérémonie de remaniement gouvernemental s’est déroulée sans respect des-dits gestes barrières.

« Seulement deux ou trois policiers avaient un masque, mais autour du cou »

Selon plusieurs témoignages récoltés par la rédaction du Poing, les personnes présentes lors de la saisie décrivent « une cinquantaine d’agents, avec des boucliers et des flash-balls », « pas agressifs, mais moqueurs », et « seulement deux ou trois policiers avaient un masque, qu’ils portaient autour du cou et non sur le visage ». Un propos confirmé par une autre personne témoin de la scène : « Ils ont contrôlé quasiment tout le monde sans masques ni gestes barrières ! »

« Les policiers étaient déjà passé dans le weekend mais les organisateurs ont précisé qu’ils couperaient le son à midi. Ils sont arrivés entre 14h et 15h, le son était déjà coupé et il y avaient beaucoup moins de monde qu’à la nuit tombée », explique un autre participant à la fête. « Je les ai vu arracher la fenêtre d’un camion pour regarder dedans, après ils ont ouvert la porte du camion, il y avait un gars qui dormait dedans, c’était pour vérifier qu’il n’avait pas du matériel sonore dedans ».

Des enceintes, des tables de mixages, et deux groupes électrogènes ont été saisis par la police, ainsi qu’un véhicule. « Ils ont saisi le moyen de locomotion des organisateurs, ils étaient abandonnés dans le coin sans eau ni bouffe, puis les flics leur ont dit de se débrouiller pour être au commissariat le lendemain à 9h30.  Ils ont du faire des allez-retours à pieds pour toutes les poubelles et autre», conclue un dernier témoin. Ces derniers ont écopé d’une amende de cinquième catégorie, qui peut monter jusqu’à 1500 euros.

En plus de la saisie de biens personnels (fait paradoxal dans un Etat qui prône la propriété individuelle comme une réussite sociale et comme valeur absolue à défendre), l’intervention, visant à mettre fin à une fête « sans gestes barrières » , s’est faite aux mépris de ces derniers.

Dernier détail, au sujet de la communication faite par la gendarmerie de l’Hérault de cette intervention : les « 100 personnes interpellées » n’ont pas été emmenées dans un commissariat ou à la gendarmerie mais verbalisées, le plus souvent pour usage ou détention de stupéfiants.

Pendant ce temps : fête légale sans gestes barrières à Nice, free-party encadrée dans la Nièvre

Cette opération répressive laisse encore plus perplexe au vu des événements festifs ayant eu lieu le week-end dernier ailleurs en France. Samedi 11 juillet, à Nice, ce sont 5000 personnes qui se sont rassemblées légalement pour un DJ set de The Avener, sans gestes barrières.
La préfecture des Alpes Maritimes n’a pas rendu le port du masque obligatoire car l’événement se déroulait en extérieur. Comme la Free-party héraultaise…

Ailleurs encore, dans la Nièvre, une autre free party a pu se dérouler normalement ce weekend. La préfecture ayant choisie une stratégie d’encadrement au profit de la répression, des masques et du gel hydroalcoolique ont été distribués aux teufeurs par l’agence régionale de santé, des bénévoles de la Croix Rouge ou des associations de réduction des risques comme Techno plus. La préfecture de la Nièvre a également annoncé qu’elle allait mettre en place « des bons de l’assurance-maladie afin de permettre à toutes les personnes présentes d’aller se faire dépister gratuitement, dans une semaine, pour savoir s’ils sont positifs au coronavirus. ».

Doit-on donc voir derrière cette opération la main répressive du préfet de l’Hérault, Jacques Witkowski, que les gilets jaunes et autres composantes du mouvement social connaissent bien ? ( Pour rappel a déjà fait interdire de nombreux rassemblements festifs ou revendicatifs depuis le déconfinement, tout en restant très laxiste vis-à-vis des manifestations d’extrême-droite. )
Ou-est-ce seulement un préambule au « monde d’après », marqué du sceau de l’autoritarisme arbitraire  ?

Pas de réponse à donner à ces interrogations, mais une réflexion, ressassée depuis le début de l’épidémie : on sait que les espaces de fortes contamination sont plutôt des espaces fermés. Comme ces fameux centres commerciaux, les bars et restaurants, ou les rames de métro et leur cohorte de premiers de corvée, que le gouvernement presse de se remettre en branle au nom de la « raison » économique. Si certaines fêtes ayant eu lieu dans des espaces extérieurs ont pu être encadrées, pourquoi ne pas généraliser ces pratiques plutôt que de réprimer un espace de décompression nécessaire après le stress généré par le confinement ?

En espérant que le mouvement tekno garde son côté libre, auto-organisé et revendicatif propre à ses racines, et comme on dit dans le milieu , « RAVE ON » !

Pour approfondir l’analyse sur l’action de l’Etat en free-party, la rédaction vous conseille cet article universitaire, qui traite des contradiction des pouvoirs publics dans la gestion de ces fêtes (disponible en accès libre sur la revue CAIRN) :
Lafargue de Grangeneuve, Loïc. « Drogue et techno : les contradictions de l’État », Sciences sociales et santé, vol. vol. 27, no. 4, 2009, pp. 7-32.


Article publié le 14 Juil 2020 sur Lepoing.net