Janvier 7, 2021
Par Le Numéro Zéro
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Mercredi 6 janvier, les livreurs en lutte depuis plusieurs semaines ont annoncé une action devant le stade Geoffroy Guichard à l’occasion du match Saint-Étienne – PSG. Les pressions de la préfecture ont eu raison de leur action mais ils ont de nouveau bloqué les livraisons dans plusieurs points stratégiques de la ville (Centre 2, Steel, Châteaucreux). La « grande victoire » célébrée par les médias suite à la renégociation des tarifications par Uber n’a rien changé à leurs conditions de travail. Entretien audio avec les livreurs en lutte diffusé sur Radio Dio et complété par un article paru dans le dernier numéro du Couac.

Dans cet entretien, les livreurs reviennent sur leur mouvement entamé depuis plusieurs semaines et sur le coup d’esbroufe rudement mené par la direction d’Uber pour mettre fin à la contestation. En réalité, la retarification annoncée par la plateforme et célébrée comme une « victoire » dans les médias n’a presque rien changé et ne prend toujours pas en considération les risques liés à la rudesse du climat ces derniers jours. Au contraire, si la direction d’Uber a annoncé publiquement qu’elle avait augmenté ses tarifs, rien n’a été officiellement signé et les soi-disant avancées ne sont en réalité que quelques miettes jetées à la gueule des livreurs.

Ils reviennent plus largement sur leurs conditions de travail, la pression liée à la notation – comme une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Ils évoquent aussi leurs réticences envers les syndicats traditionnels et leur volonté de rester autonome vis à vis des organisations.

Entretien diffusé dans l’émission « Des mots et des sons sans cibles » sur Radio Dio à écouter en cliquant sur l’icône ci-dessous :

Article paru dans le dernier numéro du Couac.

Uber eats, la précarité comme levier

À Saint-Étienne, il n’est pas rare de les croiser, déambulant le long de la Grand-Rue sur leur bicyclette. Affublés de leur sacs cubiques estampillés Just Eat, Deliveroo ou Uber eats, ils avalent les kilomètres afin d’apporter aux citadin·e·s pressé·e·s les plats de leurs restaurants favoris. Ces plate-formes numériques, exploitant certaines failles de la législation française, sont à l’origine de l’explosion du nombre de livreurs à vélo. Le principe est simple : il suffit de se déclarer comme auto-entrepreneur et d’ouvrir un compte sur la plate-forme dédiée, qui se chargera de mettre en relation client·e·s et livreurs, considérés donc non pas comme des salariés mais comme des collaborateurs indépendants. Les témoignages de deux d’entre eux attestent d’une activité loin d’être idyllique, mais nécessaire pour les plus précaires.

Mohamed Reda a 23 ans. Originaire du Maroc mais possédant la nationalité italienne, il s’est installé à Saint-Étienne il y a 11 mois. Et travaille comme livreur à vélo pour Uber eats depuis : « J’ai commencé fin novembre l’an passé, j’ai cherché du travail mais je n’ai pas trouvé, notamment parce que je ne maîtrisais pas suffisamment la langue française. J’ai donc attaqué avec Uber, mais je ne pensais pas que c’était comme ça : tu sors, tu attends les commandes, surtout maintenant qu’il fait froid, c’est dur. » Perché sur sa monture qui affiche près de 10 000 kilomètres au compteur, emmitouflé sous plusieurs couches de vêtements, il témoigne des conditions de travail : « Tu arrives devant les restaurants, tu attends que la commande soit prête, dans le froid. Arrivé chez les client·e·s tu dois monter les étages, déjà que tu fais beaucoup de kilomètres à vélo. En plus, ce n’est pas bien payé pour ce que c’est. »

« Travailler avec Uber m’a permis de payer mon loyer, mes courses, un peu tout »

La rémunération dépend en effet de la longueur de la course et n’atteint pas des sommets : « Le tarif d’une commande est variable, ça dépend de la distance. Par exemple, je suis parti de Jean Jaurès pour aller livrer à la Métare pour 5 €. Ça fait 4,7 kilomètres. » Il est cependant possible de dégager un revenu décent, à condition d’y consacrer de nombreuses heures, comme en témoigne le jeune livreur : « Travailler avec Uber m’a permis de payer mon loyer, mes courses, un peu tout. Par contre, je travaillais 7 jours sur 7. Je n’avais pas d’autre solution. Et parfois, tu n’arrives pas à faire ta journée quand il n’y a pas suffisamment de commandes. » Lucas, 21 ans et lui aussi chez Uber depuis quelques semaines, est plus enthousiaste : « Je peux choisir le nombre d’heures durant lequel je vais bosser dans la journée, c’est ça qui est bien. En général, je travaille autour de 8 heures. Sans forcer, on peut gagner 200 € par semaine, et au maximum on peut monter à 700 €. Par contre, il faut en déduire les frais d’entretien du vélo et les taxes, étant donné qu’on a le statut d’auto-entrepreneur. »

Car ces plate-formes se présentent comme de simples entremetteuses entre client·e·s et livreurs, indépendants de par leur statut. « On est complètement autonomes et on doit subvenir à nos besoins » résume Lucas, qui ajoute :« Il faut tout acheter : le vélo, le support pour le smartphone et le sac, qui coûte 120€ mais qui est déduit de la première paie. » L’entreprise se dédouane ainsi des frais afférents à l’entretien du matériel : « J’ai eu beaucoup de problèmes mécaniques, il faut faire changer les pièces à ta charge. Il y a souvent des révisions à faire, comme on roule beaucoup » nous livre Mohamed Reda. Heureusement, la solidarité existe : « On se connaît tous entre livreurs, on se donne des coups de main, parce qu’on sait que c’est dur. » Lucas abonde dans son sens : « On est censés être en compétition, mais on se connaît tous, on se prête des vélos quand on a des soucis mécaniques. Il y a un vrai esprit de cohésion, c’est agréable. »

« C’est dur d’avoir un revenu correct »

Malgré une demande relativement stable, la firme américaine continue à chercher des livreurs nous certifie-t-il : « On a de moins en moins de boulot, car les recrutements ne s’arrêtent pas. » Mohamed Reda confirme : « L’an passé, il n’y avait pas beaucoup de monde, maintenant on est très nombreux. Comme le nombre de commandes n’a pas augmenté, c’est plus dur d’avoir un revenu correct. » Un moyen de faire jouer la concurrence et de s’assurer un service quelles que soient l’heure et les conditions climatiques. Le confinement du printemps a encore accentué cette tendance : « Pendant le premier confinement, 60 % des restaurants ont fermé et tous les livreurs inscrits sont venus travailler, du coup il y avait moins de commandes et j’arrivais à faire difficilement 150 à 200 € par semaine. C’était compliqué pour payer tous mes frais. » Et en tant qu’auto-entrepreneurs, il n’est évidemment pas question de congés payés ou d’arrêts maladie : « J’ai un ami qui est tombé à vélo et qui a dû s’arrêter de livrer pendant deux semaines. Dans ce cas, tu n’es pas payé. C’est un risque de travailler avec Uber, mais quand tu es obligé, tu es obligé » nous confie-t-il.

Car souvent, ce travail n’est pas choisi de gaieté de cœur : « Je connais des personnes qui n’ont pas de papiers et qui n’ont que cette solution pour travailler. Il faut trouver un compte, mais ça leur permet de gagner de quoi payer leur loyer ou autre. » La firme peut ainsi bénéficier d’une main d’œuvre flexible, bon marché et contrainte à se plier à ses desiderata. La dernière en date, un dispositif de notation : « Aujourd’hui, il y a un système d’évaluation des livreurs qui est proposé par la plate-forme. Si tu arrives en-dessous d’un certain pourcentage, ton compte peut être bloqué et tu ne peux plus travailler. Parfois, certain·e·s client·e·s sont énervé·e·s d’avoir trop attendu, mais quand on arrive devant les restaurants, les commandes ne sont pas toujours prêtes. »

« On est obligés de faire ça pour gagner notre vie »

Comme il l’affirme, Lucas semble pour l’instant se plaire dans son quotidien de livreur : « J’en avais marre des boulots avec des patrons. J’ai décidé de voir ce que ça donne et c’est vraiment bien. » Mais il représente à n’en pas douter une frange marginale de ceux-ci. La plupart, des hommes jeunes, racisés et s’exprimant en un français hésitant, sont à l’image de Mohamed Reda : « On est obligés de faire ça pour gagner notre vie. Je connais beaucoup de livreurs qui cherchent autre chose mais qui ne trouvent pas de travail. Moi, je viens de trouver un travail fixe, je préfère largement. Ça permet d’avoir un revenu garanti à la fin du mois et des conditions de travail correctes. » L’équation est compliquée : les plate-formes tirent profit de la précarité de populations mises de côté, tout en constituant une des seules solutions pour que celles-ci s’assurent des revenus. Du moins tant que des décisions politiques fortes n’ont pas été prises. Et lorsque l’on demande à Mohamed Reda pourquoi il est encore sur son vélo, dans la nuit et le froid, alors qu’il a maintenant un emploi fixe, la réponse fuse : « Pour l’instant je continue, parce que je n’ai pas encore touché ma première paie. Et je dois payer mon loyer. »

Travailler autrement, compliqué mais pas impossible !

Le 28 novembre 2018, la Cour de cassation a rendu une décision concernant la plate-forme – liquidée depuis – Take eat easy. Cette dernière a vu une de ses « collaborations » avec un livreur requalifiée en contrat de travail, en raison du constat des trois principaux pouvoirs de direction : donner des directives, contrôler et sanctionner, caractérisant ainsi l’existence d’un lien de subordination entre la plate-forme et le travailleur, suffisant pour invalider son indépendance. Cette jurisprudence a été appliquée plusieurs fois depuis, mais elle nécessite que les livreurs se lancent dans de longues, et parfois décourageantes, démarches juridiques.

Par ailleurs, dans plusieurs villes françaises, des coursiers à vélo s’organisent en coopératives, afin de concilier leur travail avec un statut de salarié et des acquis sociaux. Si la démarche requiert un temps non négligeable, les initiatives de ce type se multiplient, souvent avec succès. C’est ainsi que sont nés récemment les coursiers stéphanois, qui comptent actuellement trois salariés, mais pourraient voir leur activité augmenter dans les mois à venir.

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Source: Lenumerozero.info