Ils s’allient aux dockers. Attaquent les grands propriétaires. Et s’inspirent de la théologie de la libération. Dans les années 1970, des paysans montent au front, affirmant que la lutte des classes traverse le monde agricole. Leur héritage reste vivace.

« Nous ne renverserons pas la tyrannie industrielle en bichonnant une petite oasis bio arrosée par les pluies nucléaires, mais en transformant radicalement les rapports sociaux, en démantelant les machineries économiques, industrielles et de contrôle social. »

C’est en 2011, à l’occasion de l’occupation paysanne d’une friche industrielle à Genève, que ce constat est énoncé (dans le manifeste « Ce que nous voulons »). Le discours prend le contre-pied de celui qu’on entend sempiternellement sur l’avenir de l’agriculture. Lequel pourrait se résumer ainsi : il faut aider les agriculteurs à s’adapter au changement.

Certains s’y refusent, bien sûr. Préférant construire des alternatives « positives ». Voire posant que le changement passe plutôt par la mise à bas du modèle agroalimentaire européen. Un combat qui a commencé dans les fermes il y a longtemps, mais qui s’ancre plus particulièrement dans les années 1970. Hop, back to the seventies !

Dissidence syndicale

Commençons par un bref tableau du syndicalisme agricole dans la France de l’après-guerre [1]. La FNSEA (et sa branche jeune, le CNJA, Centre national des jeunes agriculteurs) est alors le syndicat unique de la profession. Il existe bien une alternative dans les départements communistes, le Mouvement de défense des exploitations familiales, créé à l’initiative de paysan.ne.s, mais il reste sous la coupe du PCF et mène une activité syndicale réduite. Quant à la formation et à l’éducation politique en zone rurale, elle passe par la Jeunesse agricole catholique (JAC, qui deviendra Mouvement rural de la jeunesse chrétienne). Les dirigeants de la FNSEA y ont usé leurs fonds de culotte, ce qui ne les empêche pas de s’investir alors avec enthousiasme dans la diffusion du modernisme agricole.

Mais au tournant des années 1960, le contexte change. Les premiers effets du productivisme à tout crin participent à éliminer un grand nombre de fermes et à concentrer les outils de production aux mains des tenants du modernisme. Quant aux jeunes ruraux, appelés sous les drapeaux, beaucoup reviennent écœurés de la guerre d’Algérie. Et découvrent qu’en Amérique latine, des paysan.ne.s s’organisent, prônent la réforme agraire et voient dans l’Évangile comme dans Le Capital de Marx des sources d’inspiration à leur combat pour la justice sociale. Cette « théologie de la libération » a ainsi des répercussions dans les campagnes françaises : des jeunes ruraux prennent conscience qu’ils peuvent être acteur de leur émancipation plutôt que d’attendre un paradis ailleurs.

L’exode rural joue aussi un rôle : grâce à lui, des liens se tissent avec le monde ouvrier, les centrales syndicales et des mouvements politiques – du PSU au PC-MLF. Une nouvelle génération issue de la JAC s’engage alors dans le syndicalisme agricole, en refusant de voir dans le modernisme béat le salut de la paysannerie. Au long des années 1960, des actions communes entre salariés et paysans ont ainsi lieu, avec des occupations d’usine ou de terres en Rhône-Alpes ou dans le Grand Ouest. Et la participation paysanne au Mai-68 nantais, lors duquel les fermes ravitaillent les ouvriers en grève, accélère ce rapprochement.

Paysans, ouvriers, même combat

En 1970, au congrès du CNJA, un contre-rapport d’orientation, « Pour un syndicalisme de travailleurs », est présenté par un paysan de la Loire. Il affirme (sans remporter le vote d’orientation) que « le temps des illusions est terminé. Nous sommes des chefs d’entreprise sans pouvoir […]. Nous nous exploitons nous-mêmes.[…] Donc notre combat syndical […] doit être un combat de travailleurs ». La même année, Bernard Lambert, paysan de Loire-Atlantique et cadre du CNJA, publieLes paysans dans la lutte des classes, ouvrage majeur qui résume, dans une approche marxiste, les critiques que les nouveaux courants portent à l’organisation de l’agriculture. Au sein du syndicat, l’opposition s’organise alors en tendances, avec notamment les Paysans-travailleurs et le Mouvement syndical des travailleurs de la terre. Ces courants créent en 1981 un syndicat à part entière, qui (avec d’autres) deviendra la Confédération paysanne en 1987.

En dehors des appareils, c’est aussi l’effervescence : les actions se multiplient. Ainsi de la grève du lait en 1972. Ou de la lutte du Larzac dès 1973. C’est d’ailleurs lors d’un rassemblement sur le plateau que Bernard Lambert résume ce renouveau : « Nous sommes venus assister à un mariage. Celui des Lip [2]et du Larzac, celui des ouvriers et des paysans. Jamais plus les paysans ne seront des Versaillais [3], jamais plus ils ne s’opposeront à ceux qui veulent changer la société. » Et les paysan.ne.s le prouvent.

En 1974 à Aix-les-Bains, 200 d’entre eux prennent d’assaut une Conférence européenne sur l’agriculture, ne laissant pas grand-chose du buffet… Puis en 1975 voit le jour un Comité de lutte des éleveurs intégrés, pour soutenir les fermes en difficulté. Actions et initiatives fusent ainsi dans la France rurale. Un paysan drômois se souvient : « Il suffisait de quelques coups de fil pour qu’on se retrouve à 60 dans la cour d’un maquignon qui payait mal les bœufs. En général, le litige était vite réglé… »

Rébellion paysanne

Encore aujourd’hui, les luttes paysannes des années 1970 sont souvent renvoyées à une « onde de choc » post Mai-68. Cette lecture historique erronée valide une idée diffusionniste : il y aurait eu un épicentre (le Quartier latin), puis des répercussions dans « l’arrière-pays ». En réalité, l’effervescence dans les fermes depuis les années 1960 montre que les paysan.ne.s n’ont pas attendu qu’on vienne à eux pour s’organiser et entamer une critique du modernisme, du développement capitaliste de l’agriculture et de la cogestion.

Du même élan, les nouveaux courants paysans balaient un puissant mythe : celui de l’unité paysanne. Chère aux mouvements d’extrême droite agrariens des années 1930, puis à Pétain, pour qui « la terre ne ment pas », cette unité paysanne est reprise par le syndicalisme unique après-guerre. La paysannerie serait une, indivisible, partageant les mêmes intérêts, unie par son essence en somme. Ceux qui s’allient alors aux dockers de Saint-Nazaire ou attaquent les grands propriétaires terriens affirment au contraire que la lutte des classes traverse le monde agricole. Il y a bien des exploiteurs, prenant une part active et profitable au développement d’un modèle agricole détestable, et des exploités, qui le subissent de plein fouet. Il y a même des exploiteurs moins visibles : les industriels de l’agroalimentaire et les coopératives, qui s’affirment alors simple « soupape » du capitalisme.

Retourner le stigmate

Ce qui est aussi battu en brèche, c’est la figure millénaire du « paysan ». Représentation folklorique d’un monde qui resterait en marge. Et trop souvent célébrée à mauvais escient. Car ces sociétés paysannes n’étaient pas très reluisantes : patriarcat, culte du travail et souvent de la propriété, conditions de vie difficiles. Avant de les regretter, il faudrait peut-être s’interroger sur ce qu’on aurait voulu en garder.

Ces nouveaux courants paysans brisent donc cette image d’Épinal en montrant qu’eux aussi sont exploités dans une société capitaliste. S’ils revendiquent le terme de « paysan », ce n’est pas pour se réclamer d’une figure revenue à la mode, mais par conscience de classe. Le mot était alors un marqueur du mépris, celui de la ville ou des modernistes aspirant à devenir « exploitants agricoles ». En portant ce mépris en étendard, ces mouvements assument une communauté de vécu. Et clament : oui, c’est bien notre condition, c’est ainsi qu’on vit et c’est de là qu’on lutte. Entre le mépris du monde rural encore persistant et la survalorisation des alternatives, cette lutte de classes peut toujours être une voie pour celles et ceux qui veulent mettre fin à un modèle agricole destructeur.

Alexandre Hyacinthe

[1] Il serait difficile de rendre compte avec précision ici de ces années complexes. Pour plus de détails, lire Histoire de la nouvelle gauche paysanne, de Jean-Philippe Martin (La Découverte, 2005) ou La forteresse agricole, de Gilles Luneau (Fayard, 2004).

[2] En juin 1973, les ouvriers du fabricant de montres Lip occupent l’usine pour mettre en échec un plan social. Et suscitent un large mouvement de solidarité – dont celle d’éleveurs du Doubs qui les alimentent en lait.

[3] « Versaillais » fait ici référence au soutien paysan aux armées de Thiers qui écrasèrent la Commune de Paris.