article extrait du Monde libertaire n°1799 d’octobre 2018

[Dans le ML] Portraits croisés

Je m’attendais à ce que les libertaires fassent de la question du vieillissement l’un de leurs sujets de prédilection. Comment, en effet, rester autonome jusqu’au bout, lorsque l’on devient dépendant ?

Comment respecter la liberté de nos proches lorsqu’on les accompagne, lorsque l’on devient l’un ou l’une de ces « aidant.e.s » ? L’expérience du vieillissement, du nôtre comme de celui des autres, interroge le cœur de l’idéal anarchiste : l’autonomie. Pourtant, la littérature sur le sujet paraît bien pauvre. À l’exception de l’excellent ouvrage de Suzanne Weber (Avec le temps, Les Éditions libertaires, 2005), de quelques revues (notamment Labordage, revue critique de l’âgisme) et d’expériences militantes (comme celle des Babayagas), la liberté à l’époque du grand âge n’a que peu intéressé celles et ceux qui ont tant écrit sur l’autonomie dans l’enfance. Sans doute le vieillissement récent de la population y est-il pour quelque chose ; sans doute aussi l’invention – tout aussi récente – de la « retraite » a-t-elle profondément modifié notre rapport au temps qui passe. Nous mourrons de moins en moins au travail, laissant la place à une période béante.

Bredouille, je m’en suis retournée vers les anciens qui me sont chers. Ils ont beau penser
qu’anarchie signifie désordre et attentats, du fond de leurs fauteuils ils ruminent des questions essentielles, soulèvent des pistes dont les libertaires doivent se saisir. Anselmo a 88 ans. Il est l’un de ces rares représentants d’une organisation familiale dite « traditionnelle ». Arrivé d’Italie à l’âge de 17 ans, ouvrier agricole, il vit à Marseille, entouré de ses enfants et de ses petits enfants, dans la ferme qui l’a employé à son arrivée en France. Au fil des ans les granges se sont changées en appartements, chacun trouvant son intérêt à cet habitat collectif multi générationnel. À l’étage vit sa fille, Sylvie. À soixante
ans, elle pensait goûter aux joies de la retraite. Mais le temps manque, son père est vieux. Elle fait le choix de s’occuper de lui. Je retranscris ici ce qu’ils ont bien voulu me raconter, un matin de mois d’août à Marseille.

Vieillir, qu’est-ce que c’est ?

Anselmo

– Pour toi, qu’est-ce que c’est la vieillesse ? Qu’est-ce que ça te fait de vieillir ?
– Pour moi, la vieillesse… D’ailleurs, j’aime pas la vieillesse. Ça m’a toujours fait peur. Voilà.
Et puis ça vient avec tous les défauts imaginables. Tu peux avoir des qualités, mais une grosse partie, y foutent le camp. Ça se tourne en défauts. Y a une chose, que moi pour le moment je pense qu’y m’était pas arrivé, c’est cet espèce d’égoïsme qu’ils ont presque tous. Même s’ils le sont pas, ils deviennent égoïstes ; ils deviennent « penser qu’à eux ».
Moi pour le moment, tu vois, je pense plus les embêtements que je cause que ce que j’ai moi. Et pourtant je suis pas vraiment très bien, hein ! Mais ça m’embête le plus, c’est les embêtements que je cause. Tu te rends comptes, Sylvie [sa fille], la vie qu’elle est obligée de faire ? Voilà. Et j’ai toujours eu peur de ça.

Au docteur que j’avais, j’y avais dit : « si je viens comme ça, faites moi partir ». Il me dit :
« c’est interdit, mais on peut laisser partir ». Je dis : « bien alors, laissez moi partir ! C’est vous mon docteur, vous me faites le certificat de décès, et personne n’a rien à dire ». Mais il faut que je fasse comme tout le monde, attendre le moment venu.

La vieillesse, du fait des douleurs et de l’isolement qui l’accompagnent, recentre les
préoccupations de chacun sur sa propre existence. À l’image du corps, la personnalité se recroqueville, se ferme sur elle-même, égoïste, tyrannique. Et lorsqu’elle n’est pas égoïste, la vieillesse devient culpabilisante. Pour Anselmo, cela relève presque d’une obsession : rester indépendant. Pour lui-même, bien sûr, mais surtout pour les autres. L’ultime décision libre consiste peut-être alors à choisir le moment de partir.

Comment organiser sa vie au moment de la vieillesse ?

Anselmo

– T’es content d’être revenu à la maison ? [Anselmo a été hospitalisé pendant 8 mois entre décembre 2016 et juillet 2017]
– Ah oui. À la maison tu es chez toi. Surtout plus ça va… Ce qu’ils aiment le plus, tous les vieux, c’est d’être chez eux.
– Mais pour rester chez toi, il faut que des personnes viennent. Ça te pèse qu’il y ait des gens qui viennent à la maison, comme la femme de ménage ?
– J’aimerais autant qu’elle vienne pas [rire].
– Pourquoi c’est pesant ?
– Parce que le matin pour exemple qu’elle vient pas, je suis plus tranquille pour tout. Tu vois, pour le moment, j’arrive, je me débrouille à me laver et tout ça. Y en a beaucoup qui me disent : « Eh, pourquoi tu prends pas une infirmière ? » Une infirmière ? Pour le matin être là, de 8h, attendre jusqu’à 11h qu’elle arrive ?! Elle te donne pas des horaires, parce que par exemple, elle y va à 8h et demi disons. Elle arrive, le malade qu’elle va soigner il a quelque chose de plus qui va pas et qu’elle est obligée de rester là plus longtemps. Et celui qui attend, il attend. Sylvie elle me dit : « Pourquoi on ferait pas venir le
podologue ? » Je dis : « pour quoi faire ? J’ai pas mal aux pieds, j’arrive à me couper les ongles ! » Elle fait venir tout le monde à la maison et je suis bien s’ils ne viennent pas trop. Voilà. J’ai un cousin, pour être plus tranquilles, ils l’ont mis dans une maison. Eh bien, six mois après, il a cassé [sa pipe]. Et des fois, quand ils l’amenaient à la maison, il commençait à pleurer parce qu’il était pas chez lui.
Ça m’est arrivé d’aller rendre visite deux ou trois fois dans une maison de repos. Quand tu
rentres là dedans, tu vas dans la salle là. Quand je suis arrivé là-bas, tu te dis : Pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils font ? Qu’est-ce qu’on fait là ?!
– D’après toi, c’est quoi la solution ? Parce que tu dis, la maison de retraite, il faut pas y aller ; tu dis, il faut pas peser sur la famille. Du coup, comment il faut faire ?
– Crever. Mais enfin, je suis vraiment embêté, mais c’est à la maison. Voilà.

Du fond de son fauteuil, Anselmo retourne le problème dans tous les sens. La maison de
retraite ? Jamais. Mouroir inhumain qui efface tout ce que l’on a été, qui vide l’existence de toute son histoire. Et pourtant rien ne le préoccupe plus que de ne pas être un poids. L’autonomie ce n’est pas uniquement pouvoir faire par soi-même, pouvoir agir comme on l’entend, c’est aussi ne pas aliéner les autres, ne jamais les contraindre. Ni par la force. Ni par amour.

Sylvie

– Est-ce que ce que tu vis aujourd’hui avec ton père, ça te fait réfléchir à ton propre vieillissement futur ?
– Bien sûr. Ça je pense qu’on peut pas l’occulter. Ça veut dire que moi, j’aurai personne [Sylvie est célibataire et n’a pas d’enfants]. Donc, effectivement, je pense à une solution. En l’état, comme ça, je pourrai pas faire. J’ai personne qui pourra venir faire ma lessive, faire ma bouffe.
Avec mes copines on s’était dit qu’on se ferait une coloc de vieilles, avant que ce soit à la mode.
Mais on est aux quatre coins de Marseille, on n’arrive même pas à se voir, on se parle que par téléphone.
Et puis quand même, y en a une qui est beaucoup plus vieille que moi. C’est compliqué aussi, même quand on est vieux et qu’on n’est pas de la même génération, d’arriver à trouver une manière de vivre ensemble. Je vois bien la différence. C’est pas comme quand on est jeune, on peut « coloquer » avec des préoccupations communes. Là, si c’est pour aller s’occuper de quelqu’un de malade et vieillissant, c’est peut-être pas l’envie que j’en ai.
– Et puis ça ne s’improvise pas d’habiter en collectif quand tu ne l’as pas fait toute ta vie.
– Non.
Comment faire lorsque l’on est seul ? Comment faire pour ne pas peser sur la vie de nos
proches ? Un collectif choisi, pensé pour s’accompagner les uns les autres dans le respect et de l’indépendance de chacun, semble la solution la plus appropriée. Mais la vie en communauté ne s’improvise pas. C’est peut-être finalement bien avant la vieillesse que le vieillissement se prépare.

Quelle autonomie à l’âge de la dépendance ?

Sylvie

– C’est très difficile, de continuer à laisser faire Papa alors que moi je ferai en trois minutes. Après je mets encore plus de temps à réparer les petits soucis. Ramasser tout ce qui traîne, etc.
– Mais tu veux quand même le laisser faire ?
– Eh oui. J’essaye de partager les occupations pour qu’il puisse continuer à les faire, mais du coup moi ça me demande d’intervenir. Et de plus en plus. J’ai remarqué aussi depuis quelques temps, sous prétexte de canicule ou de je sais pas quoi, qu’il se laisse de plus en plus aller. Donc il fait de moins en moins. Pas le jardin, mais pour la maison. Quand il est sur son fauteuil : « fais moi passer ci, fait moi passer ça ». Et ça c’est très récent, de pas se lever pour aller prendre la bouteille d’eau, de me demander un certain nombre de choses. Quand je suis pas là il le fait, hein.
– Et tu lui dis de faire, quand tu es là ?
– Je lui dis qu’il y a des choses qu’il pourrait faire. Peut-être pas suffisamment clairement. Je dis souvent : « quand je suis là je peux faire les choses et tu peux les faire toi quand je suis pas là ». Mais ça je crois que j’ai trop dit. Et trop fait. Du coup je ne le sens pas très autonome. Quand je suis pas là – ça m’arrive pour quelques repas – il se débrouille, de nouveau. Mais ce qu’il ne fera pas, c’est, quand je suis là, de prendre l’initiative de faire quelque chose. Ça il le fait plus, au niveau des repas. Est-ce que c’est moi qui ai trop forcé la main, est-ce que c’est lui qui se dit « elle est là, elle fait », ça je sais pas. Mais le
retour en arrière après la maladie, c’est très difficile.

Et si la clé d’un accompagnement respectueux, attentif aux besoins et à la liberté de chacun résidait précisément dans ces doutes permanents ? Le meilleur garant de l’autonomie de nos vieilles et de nos vieux n’est-il pas une méfiance constante envers nous-mêmes ? L’autonomie est inconfortable, à tous les âges de la vie, pour les autres comme pour nous-mêmes.

Difficultés à prendre soin

Sylvie

– La première difficulté, celle qui me gène le plus, c’est un état de fait, venant de la personnalité de chacun, c’est que je doive m’occuper moi plus de Papa que mes frères. Et je vois pas pourquoi. Je ne comprends pas pourquoi [elle hausse le ton]. Que Marc, à la limite Éric beaucoup plus rarement, ne fasse pour Papa par exemple un rendez-vous médical – en gros c’est ça – qu’à partir du moment où moi je n’ai pas pu. Ça veut dire que le normal, c’est que ce soit moi. Et que, si j’ai dit « vraiment je peux pas », à ce moment-là ils le font. Et ça c’est difficile. Ça je pense que dans toutes les familles on va retrouver ce
genre de difficulté : c’est qu’il y en a un qui est plus impliqué que les autres.
– Est-ce que ça te frappe pas que c’est une qui est plus impliquée que les autres ?
– Quand je discute de ça, en général on dit : « c’est les filles ». Mais je connais une famille où y avait pas de fille, et c’est le garçon qui s’est occupé de sa mère le plus longtemps possible. Est-ce que c’est parce que je suis une fille ? Est-ce que c’est parce que comme je suis seule j’ai rien d’autre à faire ? Ça je sais pas. Je pense que c’est vite dit de dire que c’est les filles. Surtout à l’heure actuelle. Peut-être y a 30, 40 ans de ça.
– Comment tu expliques que Annie [sa cousine] et toi vous vous retrouviez à vous occuper de vos parents ?
– Annie ça a été un fonctionnement de très tôt. Annie était au service de ses parents et de son frère. Je le dis comme ça, Annie a été au service de. Mais ça a été une question d’organisation de la famille. Donc sa mère continue comme ça. Son frère continue comme ça. Ses nièces continuent comme ça. Tout le monde continue comme ça. Et il se trouve, effectivement, qu’on est des filles. Mais j’ai d’autres exemples où c’est pas les filles.
– Et est-ce que ça tu arrives à le dire à tes frères ?
– Je le dis à Marc. À Éric je peux rien dire, ça rentre et ça sort. C’est impossible à dire. C’est une incompréhension. Avec Éric, une fois où je lui ai dit, il m’a dit : « non mais y a pas besoin de faire ça, tu en fais trop, laisse Papa faire ». Donc, est-ce que c’est moi qui me trompe ? Est-ce que c’est un moyen pour lui de se dédouaner ? Franchement, je pense que c’est la deuxième. Avec les copines et les copains on a les parents tous dans la même situation. Je vois que certains ne voient pas la maladie pour deux raisons : la maladie en soi, de refuser de voir ses parents malades ; mais c’est aussi de pas le reconnaître pour ne pas avoir à s’en occuper. Et ça, moi, avec Éric, je suis un peu plus dans ça.

La vieillesse, qu’on l’accompagne ou qu’on la vive, fait ressortir bien des travers de la société.
Domination de genre, méandres de l’histoire personnelle et familiale, domination de classe, etc. Peut-être faut-il combattre ces multiples asservissements, peut-être faut-il avoir le courage de dire, de s’opposer, de déconstruire, pour appréhender le temps de la fin de vie avec plus de sérénité. L’obstacle le plus grand n’est peut-être pas tant le poids des ans que l’organisation sociale elle-même.

Y a-t-il une obligation à prendre soin de ses parents ?

Sylvie

– Pourquoi tu t’occupes de ton père ? Quel sens tu y trouves ?
– Mais parce que je peux pas le laisser. Quand je vois qu’il ne peut pas se déplacer, je l’aide à se déplacer. Quand je vois qu’il a une dent cassée, bien je l’amène à réparer la dent. Quand je vois qu’il a l’appareil des oreilles cassé – même si ça ne sert pas à grand-chose – je l’amène. Quand je vois qu’il est sale sur lui, bien je lui dis de se changer et je lave les trucs. Et, euh… je peux pas le laisser crever dans son coin. Je le dis comme ça. C’est le sentiment que j’ai parfois avec un de mes frères. Devinez lequel.

Et si l’injonction la plus forte, n’était autre que l’amour ? Ni obligation morale, ni contrainte
légale, ce sont les affects qui nous asservissent, qui aliènent ces enfants – ces filles – au soin de leurs parents. Mais peut-on réellement y faire quelque chose ? La société libertaire ne saurait effacer le désir impérieux qu’ont certains d’accompagner. Mais elle pourrait faire en sorte qu’ils soient entourés, secondés, par un collectif plus large qui ne rejoue pas les travers et les difficultés des relations familiales.

O. Groupe Graine d’Anar – Lyon