En feuilleton d’été, nous vous proposons, à raison d’un chapitre par jour du lundi au samedi, pendant quatre semaines, de découvrir le tout nouveau livre de Pierre Tevanian, Mulholland Drive. La clé des songes, consacré au chef-d’oeuvre de David Lynch – mais aussi à sa version solaire : Céline et Julie vont en bateau. Le livre est disponible sur les tables, en rayon ou en commande, dans toutes les bonnes librairies – ou encore sur le site des éditions Dans Nos Histoires.


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Bien d’autres lectures demeurent évidemment possibles, notamment une lecture psychédélique, prenant au sérieux la puissance hallucinatoire du petit bonbon vert, et une lecture psychanalytique, attentive à une visite de Julie à son ancienne nourrice – au cours de laquelle nous apprenons que c’est un de ses souvenirs d’enfance qui sert de matrice au film qu’elle se fait avec sa copine Céline [1]. Mais ces lectures, comme toutes les autres possibles, manquent l’essentiel si elles ne prennent pas en compte, elles aussi, les lignes de fuite créatrices que permet l’indéfectible alliance de Céline et Julie. Les psychanalyses sauvages et les trips entre copines sont des expériences singulières, aussi radicalement différentes des psychanalyses et des trips en solo (seule face à son psy, seule avec sa came) que la cinéphilie à deux l’est de la cinéphilie solitaire (seule face au film).

On pourra objecter enfin que tout cela n’est qu’un rêve – puisque la toute dernière séquence du film nous montre Céline assoupie dans le square où toute l’histoire a commencé, apercevant à son réveil Julie en train de passer. Mais justement, à la différence de Mulholland Drive, à la fin duquel Diane réveillée reste prostrée chez elle, emmurée dans une irrémédiable solitude, le rêve n’est pas simplement opposé à la dure réalité : forte du monde possible qu’elle a fictionné, Céline adresse à Julie un détonnant « Hep ! Hep ! Vous oubliez votre écureuil ! », et s’élance à ses trousses afin de donner à son rêve les suites réelles qu’il autorise. Dans le rêve comme dans toutes les fictions, Céline sait ce qu’elle a vu, ce qu’elle en pense et quoi en faire.

Le film dès lors peut devenir une matrice théorique, ou plus simplement un cri de ralliement. On pourra parler d’abord de Céline & Julie Movies, pour désigner un sous-genre à l’intérieur du genre homologué – et répertorié sur wikipedia – des Female Buddy Films : le sous-genre des films où deux femmes se rencontrent, s’entendent et premièrement s’amusent et déconnent, deuxièmement se battent contre une puissance oppressive, troisièmement ne sont pas punies pour leur audace, leur irrévérence et leur rigolade. Le film de Lynch par conséquent n’est pas un Céline & Julie Movie, mais le rêve de Diane en est un.

C’est aussi une nouvelle forme de cinéphilie qui est inventée puisqu’avant de passer à l’action, Céline et Julie passent le plus clair de leur temps à être les spectatrices d’une autre histoire : celle qui se répète sans fin au 7 bis rue du Nadir aux Pommes. Et c’est par là d’ailleurs que le film peut toucher des hommes et pas seulement des femmes. D’abord parce qu’il rend service aux hommes aussi en cartographiant – et ridiculisant férocement – quelques-unes des figures les plus pourries de la masculinité (le fiancé fleur bleue Guilou ou l’impresario paternaliste avec son gros cigare, sans oublier Olivier le grand bourgeois ténébreux veuf et inconsolé), en même temps que les figures correspondantes de la féminité (la maman et la putain que sont censées devenir, respectivement, Julie et Céline – mais aussi la grande dame Sophie et Camille la femme-enfant) [2]. Ensuite parce que le film laisse entrevoir la possibilité d’une masculinité moins bête et moins méchante : celle justement qui s’inspirerait de la dérive de Céline et Julie.

C’est le cas notamment dans l’importante séquence où Céline baratine ses collègues du cabaret montmartrois. Parmi les trois hommes qui l’écoutent déblatérer sur sa nouvelle copine américaine, deux réagissent vraiment : le pianiste, qui tient parfaitement son rôle d’homme en tirant la tronche et en refusant d’être dupe (et finit par se faire traiter de « pauvre cul »), mais aussi un sympathique acolyte à tignasse rousse qui, bon public, suit Céline dans son délire – en acceptant avec enthousiasme l’invitation dans la « pistoche rose en forme de cœur », en apportant au récit ses propres grains de sel mythomaniaques, et en inventant par exemple un improbable « producteur de Marilyn ». Telle est sans doute l’invitation qui est faite aussi bien aux cinéfils qu’aux cinéfilles : devenir ce bon public, qui de bon cœur joue le jeu de l’affabulation, car tous et toutes nous avons besoin – même si ce n’est pas exactement le même besoin – de prendre le large, de nous éloigner de la liturgie cinéphilique française, de nous laisser entraîner dans ces histoires à la Céline et Julie, de nous inspirer de leurs divagations – bref, auraient dit Gilles Deleuze et Félix Guattari [3] : d’entrer, femmes et hommes, spectatrices et spectateurs, dans des devenirs-Céline-et-Julie.


Article publié le 23 Août 2019 sur Lmsi.net