Juin 17, 2022
Par CQFD
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Une guĂ©rilla maoĂŻste toujours active en Inde ? Cela paraĂźt improbable. Et pourtant, des bataillons de combattants y sont en lutte depuis plus de cinquante ans, malgrĂ© la fĂ©roce rĂ©pression qui les frappe. L’anthropologue Alpa Shah leur a consacrĂ© un ouvrage : Le Livre de la jungle insurgĂ©e.


Illustration de Laura Pandelle

Mai 1967, ça chauffe au Bengale-Occidental. Dans le village de Naxalbari, des militants maoĂŻstes lancent une insurrection, sous le slogan « La terre Ă  ceux qui la travaillent Â». Une traĂźnĂ©e de poudre appelĂ©e Ă  vite s’éteindre ? Que nenni. Cinq dĂ©cennies plus tard, la guĂ©rilla dite naxalite, du nom du hameau en question, est toujours active dans plusieurs États de l’Inde. Et l’implantation de cette armĂ©e insurrectionnelle qui compterait plus de 10 000 membres semble solide, tant les liens entre ses combattants et les habitants sont forts. C’est notamment ce que montre Le Livre de la jungle insurgĂ©e â€“ PlongĂ©e dans la guĂ©rilla naxalite en Inde1, impressionnant rĂ©cit de l’anthropologue anglaise Alpa Shah, qui a vĂ©cu deux ans et demi dans un village reculĂ© de l’est du pays.

Au cƓur de son ouvrage, un pĂ©riple de 250 kilomĂštres, « du Bihar au Jharkhand Â», Ă  crapahuter de nuit en compagnie d’un bataillon naxalite se rendant Ă  un rassemblement. Sept journĂ©es de tension, de prĂ©cautions infinies pour Ă©chapper aux embuscades policiĂšres et de fatigue extrĂȘme. Au point de dĂ©velopper des super-pouvoirs : « Les naxalites appellent ça “dormir en marche”. Tous savent le faire. Quelques mois plus tĂŽt, j’ai ri, incrĂ©dule, quand ils m’en ont parlĂ©, sans imaginer une minute que j’en viendrais Ă  partager leur vie au point de me retrouver Ă  mon tour Ă  dormir en marchant. Â»

Le peuple des hautes forĂȘts

DĂšs les premiers chapitres de son rĂ©cit, Alpa Shah tient Ă  poser sa mĂ©thode de travail, Ă  la fois rigoureuse et engagĂ©e. Elle se revendique de « l’observation participante Â» et de l’ Â» immersion de longue durĂ©e Â», aux antipodes de l’ Â» anthropologie de fauteuil Â». C’est ainsi qu’elle gagne la confiance des populations locales, paysans adivasi2 refusant le systĂšme des caste, et finit par se lier d’amitiĂ© avec nombre d’entre eux. Au contact de ce « peuple des hautes forĂȘts Â», elle saisit l’attrait de la guĂ©rilla, ce qui pousse les jeunes du coin Ă  rejoindre ceux qui luttent armes Ă  la main contre les grands propriĂ©taires terriens et la rapacitĂ© des industriels qui s’attaquent aux ressources locales (notamment le bois).

Son rĂ©cit de la marche avec les naxalites est ainsi parsemĂ© de portraits aussi politiques que sensibles. On croise le vieux dirigeant Gyanji, mĂ©lange de sagesse et de fermetĂ©, qui depuis la parution du livre en Angleterre (2019) a Ă©tĂ© emprisonnĂ©. Le jeune et ardent Prashant qui a rejoint la guĂ©rilla alors qu’il Ă©tait encore minot. Ou Somwari, combattante se revendiquant de l’hĂ©ritage d’Anuradha Ghandy, figure du mouvement aux Ă©crits limpides : « Les femmes ont besoin de la rĂ©volution et la rĂ©volution a besoin des femmes. Â»

Pallier les manquements de l’État

Dans un pays soumis au pouvoir autoritaire de Narendra Modi, et alors que les inĂ©galitĂ©s ne cessent de s’y creuser, les naxalites n’ont clairement pas de solution miracle, engluĂ©s qu’ils sont dans les luttes et totems du passĂ©. Mais ils s’emploient dans les lieux oĂč ils sont implantĂ©s Ă  combler les dĂ©sertions de l’État, crĂ©ant des Ă©coles et cliniques mobiles gratuites, dĂ©gageant les profiteurs de l’économie locale, qu’il s’agisse du commerce des feuilles de kendu (utilisĂ©es pour les cigarettes « bidis Â») ou de la cueillette des fleurs de mahua en forĂȘt. La clĂ© de leur survie ? Outre leurs rapports privilĂ©giĂ©s avec les populations locales, cette inscription dans un combat Ă©cologique beaucoup plus large, que rappelle la journaliste NaĂŻkĂ© Desquesnes dans la prĂ©face : « Dire que la jungle s’insurge, c’est se rappeler le slogan “Nous sommes la nature qui se dĂ©fend”, celui des luttes pour le climat du mouvement contre la COP 21 Ă  Paris, ou encore de la campagne 2021-2022 des SoulĂšvements de la terre contre l’industrie, l’artificialisation et l’accaparement des terres : c’est se rappeler que l’humanitĂ© fait partie du vivant et qu’elle se dresse, en tant que partie intĂ©grante de la planĂšte, pour contrer sa destruction accĂ©lĂ©rĂ©e par les capitalistes. Â»

Émilien Bernard


1 Ă‰ditions de la DerniĂšre lettre, mai 2022, traduction Celia Izoard.

2 ConsidĂ©rĂ©s comme les « premiers habitants de l’Inde Â», les Adivasi sont des populations issues d’une centaine de peuples vivant gĂ©nĂ©ralement dans des rĂ©gions forestiĂšres.




Source: Cqfd-journal.org