Dans plusieurs endroits du globe, la pénurie alimentaire qui vient s’ajouter à la crise sanitaire pourrait déclencher des mouvements populaires à même de déstabiliser les classes dirigeantes.

Le capitalisme est ainsi fait que, bien que les niveaux de production agricoles et les stocks mondiaux de produits de base soient à leur plus haut niveau, la faim dans le monde progresse. A tel point que de nombreuses organisations et institutions internationales s’en émeuvent. Dès le 1er avril, un inhabituel communiqué commun de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et de l’Organisation pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) signalait un « risque de crise alimentaire mondiale ». Plus inquiétant encore, le rapport annuel mondial sur les crises alimentaires de 2020, paru le 21 avril mais rédigé avant l’arrivée de la pandémie, constate une aggravation de la situation en 2019-2020, avec 135 millions de personnes affectées par la faim, dans 55 pays. Les derniers chiffres du Programme alimentaire mondial de l’ONU évoquent désormais le double (265 millions) [1]. L’un des co-auteurs du rapport, Arif Husain, résume la situation : « Ce covid n’aurait pas pu arriver à un pire moment ». D’Oxfam à la Banque mondiale, l’analyse ne semble souffrir aucune contestation.

Baisse du pétrole et Réactions en chaîne

La pandémie est un facteur d’explication indéniable : elle a grandement perturbé les chaînes logistiques et ce, à toutes les échelles. Des pays producteurs comme la Russie, le Kazakhstan (blé) ou le Vietnam (riz) ont fortement restreint leurs exportations tandis que des pays importateurs, comme le Maroc ou les Philippines ont fait des achats de précaution faisant monter les prix. La réduction drastique des échanges internationaux et intranationaux complique l’approvisionnement, y compris en semences et en engrais alors que débute la saison dans l’hémisphère Nord.

Elle révèle aussi les dépendances des agricultures des pays les plus riches à la main d’œuvre étrangère bon marché. Parmi les pays les plus pauvres, beaucoup risquent de voir leurs revenus diminuer, notamment ceux qui dépendent des transferts d’argent de leur diaspora comme Haïti, le Mali, le Népal ou encore la Somalie ou du tourisme. Ainsi, l’Éthiopie, pays fragile quant à sa sécurité alimentaire et déjà fortement impacté par des invasions de criquets jamais vues depuis des décennies en Afrique de l’Est, pourrait en pâtir. Son voisin, le Soudan du Sud, où la famine est déjà une réalité pour beaucoup va lui souffrir des variations à la baisse du cours du pétrole, qui représente 98,8 % de ses exportations.

Dans une moindre mesure, d’autres pays comme le Nigeria ou le Venezuela, seront aussi impactés par leur dépendance à l’or noir. D’autres phénomènes naturels inquiètent quant à la sécurité alimentaire, notamment le récent cyclone dévastateur au Bengale, région déjà très en proie à la misère. Ajoutons à cela les terrains de conflits où s’expriment les appétits impérialistes et nous avons là un cocktail concentré de ce que le capitalisme peut produire de plus inhumain et dévastateur pour la vaste majorité de l’humanité.

Après la crise financière des subprimes 2007-2008, la dépression économique et le repli des boursicoteurs vers les marchés des matières premières, plusieurs pays ont connu en 2008 et 2009 des « émeutes de la faim », pouvant mener comme en Haïti à la destitution des gouvernants. Elles annonçaient d’une certaine manière la vague révolutionnaire de 2011, dans les pays à majorité arabe.

Émeutes à Santiago du Chili

C’est évidemment ce que redoutent les dirigeants et les capitalistes du monde entier qui s’efforcent de préserver au mieux leurs intérêts dans cette période troublée. Ainsi, au Chili, depuis que le gouvernement Piñera a choisi fin mars de faire reprendre l’activité, contre l’avis des médecins alors que l’épidémie semblait ne pas progresser. Evidemment, quelques semaines plus tard, l’hiver arrivant, les cas de coronavirus ont commencé à se multiplier et le gouvernement a été contraint de réimposer le confinement de la région de Santiago du Chili, où se concentre 80 % des personnes infectées du pays.

L’annonce d’une aide alimentaire pour les plus défavorisés n’a pas suffi à remplir les estomacs vides et plusieurs zones périphériques de la capitale, et d’autres villes, se sont embrasées. La droite a beau tenter de détourner l’attention en pointant le narcotrafic, elle ne trompe personne : même le maire socialiste d’El Bosque, d’où est parti l’une des émeutes, prend le parti des manifestant-es et dénonce les pénuries alimentaires qui durent dans les quartiers populaires de la ville.

Déjà bien mis à mal par le soulèvement populaire sans précédent qui a démarré en octobre 2019, le gouvernement du milliardaire Piñera aura du mal à redresser la situation, dans un pays qui dépend à 70 % de l’importation du blé d’Argentine, qui annonce une chute sévère de sa production. En France même, le préfet de Seine-Saint-Denis redoutait fin avril un scénario similaire. Et si on n’attendait pas de crever la dalle pour mettre à bas ce système qui nous affame ?

Gio (UCL Le Mans)


Article publié le 13 Août 2020 sur Unioncommunistelibertaire.org