— Un matin, ça devait être huit heures et quelques, ma mère reçoit un appel : « Vous êtes fichée S, faut immédiatement vous rendre place Beauvau à Paris, c’est grave… ». Une blague, quoi… S’ils veulent interpeller quelqu’un, ils vont le chercher ! Et puis, deuxième appel : la préfecture, cette fois-ci… J’essaye de voir d’où vient le numéro… aucun résultat… Passe une demi-heure, troisième appel : la police ! Ma mère commençait à en avoir marre, elle leur dit : « Si vous y tenez, venez me chercher, mettez-moi les menottes ! » Sur ce, je pars bosser. Vers midi et demi, y a deux policiers en civil qui viennent à mon boulot, me demandent de les suivre au poste. Je me dis que c’est ma mère qui a dû déposer une plainte à cause de ces appels. Je commence à me faire interroger. C’est au bout de vingt minutes que je commence à comprendre que c’est moi qui suis mis en cause… Parce que le troisième appel, c’était vraiment la police : la personne qui avait appelé ma mère avait, juste avant, appelé le commissariat en disant : « Allah ouakbar, je vais tout faire péter ! je vais tous vous tuer ! » Et il avait téléphoné avec notre numéro. Il avait piraté notre ligne. Et quand la police a eu ma mère, ils ont entendu : « Si vous y tenez, venez me chercher, mettez-moi les menottes ! »

— Ces appels, moi, j’ai d’abord pensé que c’était un coup des fascistes de D. qui voulaient se venger de nos engagements politiques, à M. et à moi. Une fois, les R.G. nous avaient dit qu’ils venaient pour nous protéger parce qu’ils avaient reçu des menaces du F.N. à notre encontre… Alors, j’arrive vers 11 heures, je devais amener M. à l’hôpital pour une radio, et je tombe sur les flics qui barraient le chemin et m’interdisaient de passer. A un moment, une voiture de flics part… Je monte devant chez elle, et là, je vois entre vingt et trente flics avec gilets pare-balles, fusils d’assaut, toute la panoplie anti-terroriste. Je la vois partir avec les flics… Ensuite, elle m’a rappelée vers 15 heures pour me dire qu’elle était interrogée, que ça allait, et elle est sortie vers 17 heures… Elle devait avoir au moins 20 de tension…

« Vous êtes folle ou quoi ?! On aurait pu tirer ! »

— Donc, vers 9 heures, le téléphone… je décroche… c’était un type avec un débit… très très rapide… agressif… il avait pas un accent français, pas un accent arabe non plus mais ça y ressemblait…. « Madame, par rapport à vos publications sur facebook, vous soutenez ouvertement les Palestiniens, les Palestiniens sont des terroristes, donc vous êtes convoquée place Beauvau, au ministère de l’intérieur, parce que vous êtes fichée S. Sinon on viendra vous chercher avec les bracelets. » Le ministère, quand tu es fiché S, il ne te le dit pas. Et puis, à part militer, je n’ai jamais commis aucun acte délictueux… même si maintenant militer est devenu un acte délictueux. Un quart d’heure après, la préfecture : c’était la même voix, ce qui est ridicule ! « Vous avez une petite retraite, si vous ne vous présentez pas, on va vous couper votre retraite, vous irez manger aux restos du cœur… » Troisième appel : « Veuillez vous présenter à la gendarmerie pour une affaire vous concernant. », avec cette fois une autre voix ; je réponds « Eh bien venez me chercher avec les bracelets ! » (pas le genre de langage que j’emploie mais la manip avait bien fonctionné). Le téléphone sonne encore plusieurs fois… « Votre maison est cernée, veuillez vous présenter sur le chemin. » Bon. J’ai pas obéi, je suis pas obéissante — et puis je commençais à flipper ; je vais pas m’engager sur le chemin toute seule pour me faire casser la gueule. Y avait un silence vraiment pesant dans le quartier. Aucune voiture ne passait. Je vois un mec en civil, c’était le commissaire principal (méfiante, je lui avais demandé de me montrer ses papiers) : « On a reçu un coup de téléphone avec votre numéro et quelqu’un qui disait ’ Allah ouakbar, on va tout faire sauter’ ». Les flics me font remonter à la maison, et là ils font une première fouille sommaire. Ils me posent des questions, est-ce que vous hébergez quelqu’un en ce moment… un migrant… Ils connaissaient mon engagement pour la Palestine mais aussi pour les réfugiés. Je leur explique ma position… Il est hors de question que les citoyens se substituent aux obligations de l’état… L’angoisse est montée quand la voisine est venue sur le pas de sa porte… la voisine, elle a 96 ans… Ils lui gueulent : « Rentrez chez vous c’est dangereux ! » La mamie, elle est rentrée à vitesse grand V ! C’est là que je suis partie en courant vers C. pour lui dire de s’occuper de la voisine… Je repars en courant vers la maison et là, je vois un flic, blême : « Vous êtes folle ou quoi ?! On aurait pu tirer quand vous vous êtes échappée ! » Je me suis dit : mais qu’est-ce que c’est que cette histoire de fou !

« Votre fils, de toute façon, c’est un islamiste, il est barbu »

Au commissariat, j’étais la seule à pas avoir de gilet pare-balles ! Je leur dis : « Mais s’il se passe quelque chose, comment je fais ?! », et ils me disent : « Vous inquiétez pas, on vous protégera ! » Ils commencent à me poser des questions sur la Palestine. Je leur dis que je suis militante B.D.S. depuis sa fondation au début des années 2000. Boycott, Désinvestissement, Sanctions : l’appel au boycott des produits israéliens, à la demande de la société civile palestinienne, pour qu’on entende sa voix. Pendant 2 ans, ici à D., on a distribué la liste des produits à boycotter et notre engagement se limitait à ça — à deux, qu’est-ce qu’on peut faire ? Je leur ai expliqué mon point de vue sur la politique israélienne, les conditions de vie des Gazaouis, la volonté de coloniser d’Israël, les crimes contre l’humanité. Maintenant, ils sont bien formés sur la situation palestinienne, au commissariat ! C’est là qu’ils fouillent mon ordi et tombent sur ce que j’avais publié sur facebook 4 ans auparavant, le 11 septembre : les twin-towers, mais aussi l’anniversaire du coup d’état de Pinochet… la dictature au Chili a fait beaucoup plus de morts… Je leur explique : ça veut pas dire que je fais une apologie de cet attentat !… En fait, on ne comprenait, rien ni les uns ni les autres.

Vers midi, je leur demande si je peux appeler mon fils pour le prévenir… « C’est pas la peine de l’appeler, il est interrogé dans le bureau d’à côté »… Bon, mon fils connait mes engagements mais il n’est pas vraiment militant. J’ai compris qu’ils étaient allés le chercher sur son lieu de travail… Heureusement qu’il est bien intégré dans sa boîte… et là, une fliquette me dit : « Oui, votre fils, de toute façon, c’est un islamiste, il est barbu ! Depuis quand il s’est converti ? » Je lui réponds : « Mon fils, il est athée pratiquant », et là elle me dit : « Ah ! vous voyez qu’il est pratiquant ! » ; je reprends : « Il est ATHEE pratiquant ! » Ensuite, ils m’ont fait répéter trois fois de suite « On va tout faire péter, allah ouakbar ». Je l’ai dit une fois : « Ah non ça ressemble pas, fais lui répéter… » Trois fois ! Par solidarité avec mon fils, j’ai accepté qu’ils prennent mes empreintes, mon ADN, les photos face-profil… Ils nous ramènent à la maison, et là, c’est la vraie perquisition… Ils ont tout retourné… C’était le bordel chez moi… Le truc bien, c’est qu’ils ont retrouvé mes autocollants B.D.S. que j’avais égarés !

Pendant ce temps-là, je me demandais qui avait bien pu craquer mon numéro de téléphone… J’avais entendu parler de ce célèbre hacker franco-israélien qui se planque en Israël et qui s’attaque aux militants pro-palestiniens et B.D.S. Je veux bien que ce soient des blagues, mais Pierre Stambul [membre de l’Union Juive Française pour la Paix, soutien de B.D.S.] m’a dit qu’il y avait une centaine de personnes qui avaient subi le même sort que moi en France… Il a agressé un journaliste de Rue 89, lui disant que son fils avait été tué… Le père était âgé de 75 ans, il a fait un infarctus et 3 semaines après, il est mort. Quant à Pierre, dans la nuit, le commissariat reçoit un appel disant qu’il y a une bagarre entre sa femme et lui… quand on les connaît… y a pas plus non-violent… Le R.A.I.D. débarque… commence par défoncer les portes des voisins… et l’embarque sous les yeux de sa femme… L’état français a d’ailleurs dû indemniser Stambul… autour de 10000 euros… donc l’état s’est retourné contre l’état israélien, qui a dit au hacker d’arrêter ses conneries sinon ils accepteraient l’extradition. Personnellement j’ai porté plainte, même si je n’ai pas les moyens de poursuivre à l’international. En revanche, je souhaite qu’il soit extradé… Et là, ça va être la cour d’assise pour lui, parce que c’est pas que des blagues de mauvais goût… Je vais demander au procureur d’effacer mes empreintes… j’ai rien à foutre dans un fichier délinquant, mon fils encore moins. Je trouve ça ignoble que la dernière arme des sionistes, ce soit ça. Y a eu des personnages publics… des gens connus… mais pourquoi moi ? Le lendemain, la presse locale : « Une dame âgée… locataire d’un appartement dans un ensemble immobilier… » Je suis pas locataire, je suis propriétaire et je vous emmerde ! Bref, il fallait qu’ils fassent coller la réalité à ce qu’ils imaginent de moi… si je milite c’est parce que je suis va-nu-pieds, etc.

La Gazette de Gaza

Je suis très en colère, évidemment. L’appel venait d’Israël : je tiens cette info du commissariat qui a analysé les fadettes, confirmant par ailleurs que le premier appel affichait un numéro du ministère de l’intérieur… qui se laisse pirater sans porter plainte… Maintenant, j’ai surmonté le choc, je ne crains plus qu’ils viennent m’agresser chez moi. Pierre Stambul m’a rassurée : ils sont lâches, ils ne viennent pas affronter physiquement. Il faut qu’ils sachent que c’est pas parce qu’ils font des coups pareils que les gens vont s’arrêter de militer, au contraire. Depuis, on s’est mis à imaginer la Gazette de Gaza. On distribue la Gazette sur le marché une fois par mois. D’une certaine manière, ils m’ont rendu service, parce que s’il n’y avait pas eu cette histoire, je me serais pas bougée comme je me bouge à présent… Criminaliser les militants ou les simples manifestants, ça les renforce dans leur engagement. Au départ, les Gilets Jaunes avaient leurs petites pancartes avec « Baissez le prix de l’essence » et maintenant, eh bien, ils sont capables de résister… Ils savent qu’ils peuvent se faire éborgner… arracher des mains… ils savent qu’ils peuvent risquer leur vie ; ils y vont quand même. Tu vois, les marqueurs, c’est une arme qui est utilisée par les Israéliens contre les Palestiniens. Ils te disent : ’produits chimiques’… On aimerait bien savoir ce que c’est… Des lacrymos qui provoquent des saignements de nez, des étouffements… Faut quand même voir la presse internationale… Jamais, depuis 1948, ils n’avaient fait appel à l’armée ; jamais un président n’avait été interpellé par l’O.N.U. pour des violences policières ; jamais un président n’avait été interpellé par l’O.N.U. pour la brutalité avec laquelle on traite les migrants. J’ai 68 ans, jamais j’aurais cru voir ça en France.