La Une du n°185 de CQFD, illustrée par Gwen Tomahawk

Dans ton ouvrage La Critique des armes  [1], tu diffĂ©rencies un antimilitarisme dĂ©fensif d’un antimilitarisme offensif au sein du mouvement ouvrier. Quels sont les ressorts de ce distinguo ?

« La diffĂ©rence est tĂ©nue, car dans les deux cas, dĂ©fensif comme offensif, le peuple ne rend pas les armes mais appelle Ă  les retourner.

L’antimilitarisme dĂ©fensif se dĂ©ploie au “champ de grĂšve”, selon la belle expression de la fin du XIXe siĂšcle. En l’absence de forces de police dĂ©diĂ©es au maintien de l’ordre, le Second Empire, et plus encore la IIIe RĂ©publique, envoient l’armĂ©e quand ils sont confrontĂ©s aux grĂšves et aux manifestations. Et ce sont des conscrits qui font face aux grĂ©vistes. Or, Ă  partir de La Ricamarie en 1869, les luttes sociales sont scandĂ©es par de mortelles fusillades : Fourmies (1891), Narbonne (1907), Draveil (1908) entre autres. Pour les rĂ©volutionnaires, faire appel Ă  l’humanitĂ© et Ă  la solidaritĂ© de classe du conscrit est un impĂ©ratif littĂ©ralement vital. Lors des manifestations, oĂč les femmes se portent souvent en premiĂšre ligne, on appelle les soldats Ă  dĂ©sobĂ©ir. “Rompons les rangs [
]. Ils sauront bientĂŽt que nos balles sont pour nos propres gĂ©nĂ©raux” : Ă  la “Belle-Ă©poque”, le cinquiĂšme couplet de L’Internationale est peut-ĂȘtre plus chantĂ© encore que le premier. La “crosse en l’air” est la premiĂšre espĂ©rance des antimilitaristes : celui qui est sous l’uniforme demeure un citoyen libre et souverain, qui doit se tenir prĂȘt Ă  l’indiscipline, disposĂ© non seulement Ă  ne pas tirer sur le peuple, mais aussi, qui sait ? Ă  retourner ses armes contre ses propres officiers.

À ce moment-lĂ  on peut basculer de l’antimilitarisme dĂ©fensif Ă  l’antimilitarisme offensif, ouvrant une brĂšche rĂ©volutionnaire. C’est exactement ce qui s’est passĂ© le 18 mars 1871 sur la butte Montmartre : le peuple en armes refuse de rendre ses canons, les femmes appellent les soldats Ă  ne pas tirer sur leurs frĂšres, la troupe met crosse en l’air avant de fusiller deux gĂ©nĂ©raux. La Commune est nĂ©e. Â»

Quels sont les temps forts de l’antimilitarisme en France ?

« AprĂšs la Commune, rĂ©volution irriguĂ©e par la critique du bellicisme comme le souligne la destruction de la colonne VendĂŽme [2], l’antimilitarisme est un dĂ©nominateur commun Ă  l’ensemble de la constellation rĂ©volutionnaire. Des anarchistes Ă  Jean JaurĂšs, tous s’en rĂ©clament, Ă  des degrĂ©s divers. Il s’exprime parfois de façon spectaculaire : la mutinerie des hommes du 17e de ligne lors de la rĂ©volte du Languedoc en 1907 en est un exemple fort.

AprĂšs les illusions perdues de “l’union sacrĂ©e” de 1914-1918, durant l’entre-deux-guerres, l’antimilitarisme est essentiellement portĂ© par le Parti communiste, selon la ligne lĂ©niniste du “dĂ©faitisme rĂ©volutionnaire”, postulant que la rĂ©volution sera plus facile dans un pays dont l’armĂ©e a Ă©tĂ© vaincue par une puissance Ă©trangĂšre. Les autres, notamment les anarchistes, prĂŽnent plutĂŽt un pacifisme non violent, excluant de retourner les armes.

Au temps des guerres de dĂ©colonisation, il est complexe de distinguer l’antimilitarisme de l’anticolonialisme. C’est une histoire en cours de dĂ©frichement.

La derniĂšre sĂ©quence est plus claire, de 1968 Ă , environ, la victoire du Larzac (1981), la dĂ©termination antimilitariste est particuliĂšrement subversive. Elle s’exprime aussi bien dans les comitĂ©s de soldats que dans les dessins de Cabu. C’est aussi le temps des rĂ©fractaires et des insoumis, une infime minoritĂ© qui souligne nĂ©anmoins une dĂ©lĂ©gitimation croissante des obligations militaires. De fait, la suspension du service militaire Ă  la fin des annĂ©es 1990 Ă©teint en grande partie l’antimilitarisme comme fait social englobant. Â»

« L’antimilitarisme semble relever d’un passĂ© rĂ©volu, d’une subversion neutralisĂ©e, d’un engagement anachronique Â», notes-tu en introduction du colloque de la Sorbonne sur l’antimilitarisme, en juin 2019. Quelle est l’actualitĂ© du sujet ?

« Il y a plusieurs foyers potentiels, susceptibles de se raviver Ă  tout instant. C’est dĂ©jĂ  le cas de la lutte contre le systĂšme militaro-industriel, notamment liĂ©e aux ventes d’armes Ă  des pays commettant des crimes de guerre (l’Arabie saoudite au YĂ©men par exemple) que ce soit par des lanceurs d’alertes ou par des actions pour bloquer au port les cargos contenant le matĂ©riel.

Au “champ de grĂšve”, si les violences policiĂšres mutilantes interrogent la paramilitarisation du maintien de l’ordre, force est de constater que l’armĂ©e elle-mĂȘme s’oppose Ă  ce que le dispositif “Sentinelle” participe au maintien de l’ordre, prĂ©cisĂ©ment pour Ă©viter un moderne massacre de Fourmies.

Le dernier point est assez inquiĂ©tant et Ă  mon sens sous-estimĂ©. C’est la façon dont les valeurs militaires imprĂšgnent la sociĂ©tĂ© civile, notamment Ă  destination de la jeunesse. En tĂ©moignent de nombreux cas : officier de gendarmerie nommĂ© principal adjoint d’un collĂšge de Seine-Saint-Denis sans aucune formation prĂ©alable ; succĂšs en librairie de vagues ouvrages de gĂ©nĂ©raux Ă  la retraite sur les vertus du commandement ou d’anciens soldats des forces spĂ©ciales ; “coaching” viriliste et Ă©missions de tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ© du mĂȘme acabit ; etc. Et, Ă©videmment, le Service national universel [SNU, lire p. XI], vision fantasmĂ©e d’un service national idĂ©alisĂ© par la gĂ©nĂ©ration au pouvoir – la premiĂšre Ă  n’avoir pas Ă©tĂ© concernĂ©e par la conscription, mais qui entend bien dresser la jeunesse par un simili-service militaire rĂ©duit Ă  l’ennui et aux brimades. Â»

Propos recueillis par Mathieu LĂ©onard

Article publié le 21 AoĂ»t 2020 sur Cqfd-journal.org