Mars 6, 2020
Par Les mots sont importants
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« Censure Â», « lynchage Â», « maccarthysme Â» : il semblerait que certains (Pascal Brucker, Lambert Wilson et bien d’autres) n’ont peur ni des mots ni du ridicule ni de l’indĂ©cence quand il s’agit de disqualifier les actrices victimes de violences sexuelles et les militantes fĂ©ministes qui les soutiennent, accusĂ©es de diriger une odieuse campagne de persĂ©cution lorsqu’elles contestent la cĂ©lĂ©bration de Roman Polanski par les CĂ©sars, cette vĂ©nĂ©rable (quoi que bien mal en point) institution. Parce que tout est, une fois de plus, inversĂ©, parce que la violence est une fois encore attribuĂ©e Ă  ceux et celles qui, en rĂ©alitĂ©, la subissent, il importe de revenir sur ces mots en rappelant que critiquer, discuter, protester, en quittant une salle, en manifestant, en criant ou en tweetant son Ă©coeurement, ce n’est pas exercer une violence, et encore moins une domination, que c’est par ailleurs un droit, et enfin que c’est mĂȘme, plus que jamais, une nĂ©cessitĂ© voire une urgence. Nous republions donc un texte Ă©crit il y a quelques mois, dĂ©jĂ  Ă  propos de l’affaire Polanski, qui sera repris dans le nouveau recueil « Les mots sont importants Â», Ă  paraĂźtre, pour fĂȘter l’anniversaire des 20 ans du collectif, mercredi prochain aux Ă©ditions Cambourakis.


Une pĂ©tition de femmes cĂ©lĂšbres attaquant violemment le combat MeToo au nom du « droit d’importuner Â», le relais ultra complaisant qu’elle trouve dans le Monde, un numĂ©ro de Marianne appelant Ă  « libĂ©rer la parole des hommes Â» 
 Dans ce grand n’importe quoi rĂ©actionnaire dont la France a le secret, se mĂȘlent quelques arguments qu’il est bon d’examiner de prĂšs, et en premier lieu l’indignation supposĂ©ment vertueuse contre la menace de « censure Â». Certes moins tranquillement antifĂ©ministe que Catherine Deneuve, moins ridicule que les dĂ©lires de Jacques Julliard sur le « maccarthysme sexuel Â», la tribune publiĂ©e rĂ©cemment par l’Observatoire dit de la libertĂ© de crĂ©ation offre un exemple de cette dangereuse rhĂ©torique.

« L’Observatoire de la libertĂ© de crĂ©ation s’alarme d’une nouvelle forme de censure venue d’associations antiracistes ou fĂ©ministes Â», publie LibĂ©ration le 3 janvier 2018. « Censure Â» : le mot revient 11 fois dans ce texte sentencieux, indice sans doute d’un danger imminent. La mort de la « libertĂ© de crĂ©ation Â» et « l’échec du dĂ©bat dĂ©mocratique Â» nous auraient-ils Ă©chappĂ© ?

Par nature ingrates, ces associations antiracistes et fĂ©ministes ignoreront sans doute cette prĂ©cieuse mise en garde. Leurs militant-e-s soupireront sans doute, Ă  entendre les recommandations que leur prodiguent, une fois de plus, leurs amis bien intentionnĂ©s. Sans doute continueront-ils de « se tromper Â», embourbĂ©s dans leurs « faux combats Â», loin de la voie que, obligeamment, l’Observatoire de la libertĂ© de crĂ©ation consacre une tribune Ă  tracer.

Obligeamment en effet, car l’heure est grave. D’« anathĂšmes Â», de « sentences Â» en « interdiction de livres et de films Â», de « tribunaux populaires Â» en « lectures dogmatiques et unitaires Â», nous voilĂ  plongĂ©s en pleines
 le mot est lĂąchĂ© : « crispations identitaires Â». De quoi donc s’agit-il ? On aurait attendu de ces dĂ©fenseurs de la raison contre l’hystĂ©rie militante quelques indices de ce climat funeste. Mais rien. On parle de « tel spectacle, telle scĂšne de piĂšce de thĂ©Ăątre, telle rĂ©trospective, telle chanson Â». On n’en saura pas plus. Alors on cherche, on remonte l’actualitĂ© de ces derniers mois. Mais Ă  part l’éviction de Rokhaya Diallo du Conseil du numĂ©rique (ce que manifestement l’Observatoire n’a pas en tĂȘte, et pour cause, la documentariste et Ă©crivaine appartenant Ă  ces associations-fĂ©ministes-et-antiracistes-qui-font-de-la-censure), la multiplication supposĂ©e des cas de censure n’évoque pas grand chose.

Il se dĂ©gage en fait de ce texte un relent assez dĂ©goĂ»tant de reconstruction du rĂ©el et d’inversion des rĂŽles. En plein dĂ©bat sur les violences sexuelles depuis l’affaire Weinstein, alors que l’ignominie de la violence Ă©tatique Ă  l’encontre des migrants commence Ă  faire consensus, voilĂ  un Observatoire composĂ© d’un certain nombre d’associations et de syndicats de gauche (dont la Ligue des droits humains), qui ne trouve rien de mieux Ă  faire que de construire – sans aucune preuve, sans aucune donnĂ©e – un prĂ©tendu danger Ă©manant de
 ceux et celles qui combattent les discriminations.

Ce n’est toutefois pas le plus grave. La leçon que nous assĂšne ce respectable Observatoire produit un discours qui n’est pas sans effet, tant les arguments de la « censure Â» et de la « dissociation de l’homme et de l’Ɠuvre Â» peuvent faire mouche. Qui en effet est « pour la censure Â» et « contre la libertĂ© artistique Â» ? Pourtant, outre que personne aujourd’hui ne rĂ©clame la censure, la vision d’un monde de l’art Ă  part, protĂ©gĂ© par un statut d’exception, pose problĂšme.

Cette tribune, mais plus largement tous les commentateurs choquĂ©s par la mobilisation contre la piĂšce de thĂ©Ăątre Exhibit B, la rĂ©trospective consacrĂ©e Ă  Roman Polanski, les chansons d’Orelsan ou encore contre l’écho donnĂ© au retour de Bertrand Cantat sur la scĂšne musicale – car il faut bien Ă©voquer des cas concrets – brandissent les mĂȘmes arguments. Ils reprochent Ă  leurs dĂ©tracteurs une vision simpliste de l’art. L’Ɠuvre est de l’ordre de la reprĂ©sentation, nous expliquent-ils doctement. Ce que crĂ©e l’artiste et ce qu’il fait dans sa vie sont deux rĂ©alitĂ©s sĂ©parĂ©es. Les dĂ©lits et les crimes sont jugĂ©s par la Justice, qui ne s’en prend plus aux personnes condamnĂ©es quand elles ont purgĂ© leurs peines.

Rappels instructifs, mais qui Ă©vacuent des rĂ©alitĂ©s plus
 complexes. L’Ɠuvre d’art est reprĂ©sentation, en effet, mais les reprĂ©sentations construisent aussi le rĂ©el. Qu’elles nourrissent les prĂ©jugĂ©s ou qu’elles les questionnent, qu’elles favorisent les prises de conscience ou qu’elles consolident l’ordre Ă©tabli, elles contribuent Ă  modeler, de façon subtile, variable selon les individus et rarement univoque, les maniĂšres de voir le monde. Les Ɠuvres culturelles font partie du social, comme les artistes. En posant une sĂ©paration absolue entre les « Ć“uvres Â» auxquelles on ne saurait s’attaquer et les « blocages de la sociĂ©tĂ© Â» (charmant euphĂ©misme pour parler des discriminations), l’Observatoire laisse voir son ignorance des logiques matĂ©rielles et symboliques qui produisent les inĂ©galitĂ©s.

EpouvantĂ© sans doute par la reconnaissance nouvelle des violences contre les femmes dans la culture, l’Observatoire revendique pour les artistes un « statut exceptionnel Â», un « espace particulier Â». La production artistique doit certes ĂȘtre protĂ©gĂ©e, mais de quoi exactement ? Des « phĂ©nomĂšnes d’entrave Ă©conomique Â», comme le rappelle utilement le manifeste qu’avait publiĂ© l’Observatoire de la libertĂ© de crĂ©ation Ă  sa fondation en 2003 ? Oui. De la censure ? Oui. Mais de la censure de ceux qui ont le pouvoir de l’exercer, c’est-Ă -dire en premier lieu des gouvernements, des mairies, des groupes de pression d’extrĂȘme droite, des intermĂ©diaires et des institutions culturelles. Certainement pas d’associations, qui non seulement n’ont pas ce pouvoir, mais ne le recherchent pas. Ainsi ce n’est pas l’interdiction de diffuser les films de Roman Polanski que demandaient les fĂ©ministes, mais l’annulation d’une rĂ©trospective le consacrant et le cĂ©lĂ©brant alors que plusieurs femmes rĂ©vĂ©laient qu’il les avait violĂ©es quand elles Ă©taient mineures.

L’artiste vivrait dans un monde Ă  part. Il faudrait par ailleurs lui accorder un droit absolu et irrĂ©ductible Ă  « choquer Â». « Les oeuvres sont libres de choquer Â», Ă©crit l’Observatoire, phrase qui par ailleurs ne veut rien dire. Mais jusqu’oĂč doit aller ce droit ? Est-ce lĂ©gitime et souhaitable de « choquer Â» ceux et celles qui subissent le sexisme et le racisme ? D’humilier un peu plus ceux qui le sont en raison de leur sexe, de leur race, de leur origine, de leur statut Ă©conomique ? Et d’ailleurs : pourquoi le droit Ă  « choquer Â» ne serait-il pas Ă  eux et elles aussi reconnu – sans qu’on brandisse, pour les faire taire, l’accusation de « censure Â» ou le reproche (fatal !) d’« instrumentaliser l’interprĂ©tation des Ɠuvres Ă  des fins militantes Â» ?

Si l’art est dans la sociĂ©tĂ©, s’il est, fort heureusement, en partie protĂ©gĂ© des logiques du marchĂ© par les subventions publiques et de la censure politique par le droit, il doit faire objet de dĂ©bat. La tribune publiĂ©e dans LibĂ©ration l’admet, mais en passant, et en opposant « critique Â» et « censure Â», sans qu’on sache jamais comment on passe de l’un Ă  l’autre, et qui le fait. Il faut le rappeler : le droit Ă  critiquer, c’est le droit Ă  critiquer les maniĂšres de reprĂ©senter le monde, et le droit Ă  critiquer les points de vue, parfois aveugles, Ă  partir desquels certains artistes le font, ainsi que les choix que font avec l’argent public les institutions culturelles.

« Les qualifications publiques d’indignitĂ© ou d’infamie n’ont pas leur place dans notre dispositif dĂ©mocratique Â», ose Ă©crire l’Observatoire. Une phrase qui doit faire plaisir Ă  Harvey Weinstein. Que l’Observatoire commence donc Ă  s’appliquer cette rĂšgle de conduite Ă  lui-mĂȘme, en laissant les associations fĂ©ministes et antiracistes continuer leur difficile et long combat sans les diffamer et les traĂźner dans la boue.




Source: Lmsi.net