Mai 8, 2021
Par Le Poing
328 visites


Ce texte du collectif PMO est non seulement masculiniste, homophobe et transphobe, mais il est aussi constamment validiste. Il traduit certaines dérives de la technocritique, lorsqu’elle est naturalisante et développe un anticapitalisme tronqué. Au delà du collectif Pièce et main d’œuvre, cet article se veut être une critique générale du courant technocritique homophobe et transphobe.

Pièces et mains d’œuvre est un collectif Grenoblois crée à la fin des années 2000, engagé dans une critique radicale de la recherche scientifique, du nucléaire et du transhumanisme. Peu présent, voire très marginal dans les luttes Grenobloises, le collectif est néanmoins influent dans le milieu de la théorie critique. (A noter que sa création sur Grenoble n’est pas un hasard, puisque la ville regorge de laboratoires sur l’énergie atomique -le CEA- ou sur le transhumanisme). Certains des collaborateurs réguliers de PMO sont d’ailleurs des anciens chercheurs du CEA.

Homophobie et transphobie manifeste

Le simple terme de « tordu », dans le titre, est une insulte contre celles et ceux qui ne se situent pas dans une norme valide. Il n’est pas seulement masculiniste, mais il stigmatise également les personnes en situation de handicap, physique ou psychique. Dans le système capacitiste capitaliste, ces personnes subissent oppressions et infériorisation, car elles ne correspondent pas à l’individu-productif type.

Ensuite, le queer est étendu par PMO à toutes les théories qui considèrent que le genre est culturellement construit. Il désigne le féminisme qui se constitue à la suite de Simone de Beauvoir. L’attaque de PMO ne concerne donc pas seulement le queer au sens restreint, mais elle concerne la quasi-totalité des féminismes. La « tordue », en un sens, selon eux, ce serait une femme qui ne se reconnaîtrait pas comme femme « naturellement », mais qui dirait : « on ne naît pas femme, on le devient ». La « tordue » serait une femme qui refuserait son assignation au féminin dissocié, et qui entrerait en lutte.

Concernant les personnes homosexuelles, ils développent un discours tout à fait conspirationniste. Ils affirment : « Il est normal que « la mode », aux mains de l’élite gay et lesbienne promeuve les morphologies qui flattent ses désirs, et auxquelles la masse des clients et suiveurs hétérosexuels s’empressent de se conformer. Il est non moins normal que ses objectifs fusionnent avec ceux de la chirurgie esthétique, des biotechnologies et de « l’augmentation » technologique qui permettent la fabrication et la vente de ces « morphologies idéales ».

Ils pourraient tout aussi bien parler de « lobby gay », qui aurait ainsi des « intérêts convergents » avec les projets « d’artificialisation du vivant », pourquoi pas avec le transhumanisme. Cette pensée paranoïaque occulte l’homophobie structurelle de la société capitaliste, qui infériorise et violente encore des individus qui ne correspondent pas à l’idéologie familialiste normative.

Un discours conspirationniste analogue est proposé en ce qui concerne les personnes transgenres. Ils écrivent : « Les transexuels sont les hommes-sandwichs de ce techno-capitalisme désirant dont le transhumanisme et le post-humanisme fournissent l’idéologie pseudo-scientifique et de prodigieuses perspectives de développement. » Ils font la confusion entre un projet de société déshumanisant et ultra-capitaliste (transhumanisme) avec des personnes qui sont souvent en lutte contre ces assignations sociales, et qui subissent des violences quotidiennes, qui sont dans des situations précaires et vulnérables. Si pour PMO il s’agit de détruire l’idéologie « techno-capitaliste », alors PMO considère bien qu’il faut lutter contre les personnes transgenres qui la favoriseraient. Ces propos sont d’une grande violence. On promeut la lutte contre une minorité précaire et infériorisée. Difficile d’imaginer pire aberration.

Un discours profondément masculiniste

Le discours paranoïaque est également masculiniste, et suppose quelque vague complot d’une féminisation de la société, voire d’une domination féminine à l’ère postmoderne. Ils écrivent : « Cet accès à l’union hétérosexuelle, gratification et/ou reproduction, n’est pas une simple récompense ou distinction, un simple signe de la valeur – l’épouse trophée, comme les bons points, les primes, les médailles, les épaulettes – mais constitue bien l’enjeu, l’équivalence de la valeur (ou de l’anti-valeur) virile. Parce qu’une femme, en soi, vaut bien cette valeur (comme diraient Elle, Cosmo et L’Oréal) ; et ne se contentera pas d’un epsilon si elle pense mériter un alpha et pouvoir l’obtenir. Dans notre société où les progrès technologiques dévalorisent la virilité et favorisent l’émancipation féminine, on n’en est plus à s’extasier devant les femmes pilotes de drones ou de bombardiers, scientifiques, informaticiennes, cadres, chefs d’entreprise, avocates, médecins, journalistes, politiciennes, etc. L’autorité paternelle abolie, les femmes, majeures à dix-huit ans, libres de faire des études, de travailler, de leur sexualité, d’avoir ou non des enfants, renversent peu à peu, dans tous les domaines et à tous les degrés de la hiérarchie, la suprématie masculine. »

Sur la question du « mâle alpha », ils partagent le discours des Incels, qui ont des pratiques et des idées ultra-violentes contre les femmes. Les femmes « se vendraient », selon eux, comme valeur en soi, de façon délibérée. Ils inversent au sens strict la situation (dans la réalité, on assiste à des féminicides, harcèlements de rue, viols, violences conjugales, harcèlements au travail, etc.). Ils prétendent critiquer la « société du spectacle », à la suite de Debord, mais ils développent leurs « analyses » sur la base de la croyance selon laquelle les discours publicitaires décriraient la réalité sociale ! Les auteurs revendiquent en outre le maintien de la domination masculine, et semblent déplorer le fait que cette domination serait menacée. Pourtant, cette domination n’a fait que se barbariser : inégalité de salaires hommes/femmes, assignation des femmes aux métiers précaires et du care, peu de femmes à des postes à haute responsabilité, double socialisation (publique/privée). En temps de crise, si l’homme n’a plus de travail, les femmes doivent devenir de véritables gestionnaires de crise (Scholz évoque les « femmes des ruines »). Les auteurs partagent pleinement le diagnostic aberrant et masculiniste d’un Zemmour, d’un Soral, ou d’un Francis Cousin, qui sont des idéologues d’ultra-droite.

Les auteurs ajoutent plus loin : « Les femmes prennent désormais le maître-rôle, le pouvoir, tandis que les hommes doivent trouver de nouvelles manières de leur prouver leur valeur. Aujourd’hui comme hier, ce ne sont pas les hommes qui accordent leurs faveurs – ou non. Les femmes, on le sait, sont trop pures, trop délicates pour ces basses jouissances charnelles. Si elles y consentent, ce n’est qu’avec le plus vif dégoût, uniquement par condescendance envers leurs grossiers soupirants, et à condition qu’ils le méritent. Un cliché populaire le dit : « Les hommes proposent, les femmes disposent. » S’il est un domaine où « l’asymétrie des catégories » détermine une hiérarchie, c’est bien dans les rapports amoureux, l’une des affaires majeures, sinon la grande affaire des humains. »

Ici encore, ils partagent le discours des Incels.

Une idéologie conspirationniste récupérable par les antisémites

Ils développent également un discours conspirationniste, radicalement homophobe, au sujet de la PMA : « Mais on comprend la nostalgie de l’homosexualité militante pour ces âges d’or, sa haine de l’hétérosexualité, du libre mélange des hommes et des femmes, et son rêve d’un retour à leur séparation. Un projet que l’avènement de la reproduction artificielle de l’humain rapproche de sa réalisation, et c’est aussi pourquoi le lobby LGTB pousse éperdument à la libéralisation juridique et commerciale des technologies reproductives. Des auteurs, féministes et/ou lesbiennes (Françoise Héritier, Marie-Jo Bonnet, etc.), prétendent que ce mode de reproduction asexué et séparé, répond au vieux désir des hommes de faire des fils sans recours aux femmes. De leur voler ce pouvoir exclusif d’enfanter. Mais bien sûr, cela permettra aussi aux androphobes, révulsées par l’ignoble phallus perfossor, de faire des filles sans recours aux hommes. Bref de construire et (idéalement) d’imposer l’homonormalité, sans être plus jamais contrarié par les contraintes naturelles (donc « fascistes ») de la reproduction. On en aura enfin fini avec l’enfer doux-amer des amours entre hommes et femmes, de cet « hétérosexisme » oppresseur dont nos plus vieux poèmes portent témoignage. »

Ce serait donc par « hétérophobie » que le fantasmé « lobby LGBT » promouvrait la PMA. Il aurait un projet de domination sur le monde, et voudrait que l’homosexualité devienne la norme. Le conspirationnisme antisémite, qui formule souvent l’ignoble terme d’ « enjuivement du monde », fonctionne selon des ressorts analogues. On a ici affaire à une idéologie de crise. Le sujet masculin blanc hétérosexuel se crispe autour de la dépouille de la forme-sujet, et dissocie d’autant plus violemment les sujets minorisés qui sont exclus par cette forme-sujet (femmes, LGBT, puis bientôt juifs, migrants, tziganes, etc.). Il s’agit de constater que certaines critiques (masculinistes et anticapitalistes tronquées) de la PMA sont paranoïaques, et peuvent mener à des logiques violentes. Si l’on suit PMO, il s’agirait donc avec eux d’entrer en lutte contre les homosexuel-le-s et le « lobby gay » pour s’émanciper. Ici encore, on nous propose une lutte contre des individus qui sont majoritairement violentés et infériorisés, de façon totalement aberrante. Cette inversion de la situation est pratiquée systématiquement dans tout le texte.

Finalement, c’est bien la fin de la domination du sujet masculin occidental blanc que les auteurs redoutent. Ils affirment : « Une bonne partie du jeu social consiste donc à se débarrasser du mauvais signe, du maléfice, en le passant à autrui, et à s’emparer du bon signe, du talisman bénéfique. L’inversion des désignations stigmatisantes qui décrie les blondes, les hommes (machos, phallos, virilistes), les p’tits Blancs, Les Franchouillards, les hétéroploucs, etc., vise à attribuer le bon signe aux membres de la diversité : homos, Arabes, Noirs, étrangers, femmes et à en dépouiller les anciens possesseurs. Cependant, dans notre société occidentale et judéo-chrétienne, où, comme le déplorait Nietzsche, la victime est valorisée (agneau de Dieu, image du Christ, etc.), une compétition paradoxale oppose tous contre tous afin d’occuper la place enviable de « victime suprême », « d’ultime dominé », à qui l’on doit le plus d’égards et de réparations possible. »

La référence à Nietzsche est éloquente. Les premiers « faibles » de l’histoire chez Nietzsche, qui auraient voulu se « victimiser » et inverser les valeurs aristocratiques des « forts », ce sont les juifs (Généalogie de la morale, I, 7). Sans le savoir, PMO prolonge un certain antisémitisme « métaphysique ».

Par ailleurs, les personnes colonisées, les personnes homosexuelles et transgenres, les femmes, les juifs, les tziganes, ont été purement et simplement exterminés et torturés dans la modernité capitaliste. Le fait de dire que ces personnes se « victimisent » de façon abusive est plus qu’obscène. L’idéologie de PMO est tout simplement insupportable.

Rappelons certaines citations de Nietzsche :

  • « les juifs peuple “né pour l’ esclavage” comme dit Tacite et avec lui toute l’antiquité ». (Par-delà bien et mal, §195).
  • « Continuation du christianisme par la révolution française. Le corrupteur est Rousseau : il déchaîne de nouveau la femme qui à partir de là est présentée de façon toujours plus intéressante : en proie à la souffrance. Puis viennent les esclaves (…). Puis les pauvres et les travailleurs. Puis les vicieux et les malades. Le royaume céleste des pauvres d’esprit a commencé.” (fragment de 1884).
  • Sur la question du racisme-colonial. Lettre de Nietzsche de 1884 à Overbeck : « si tu as observé la sourde indifférence avec laquelle le Noir endure ses graves maladies internes, tandis que les mêmes maux te pousseraient presque au désespoir ». L’esclave est qualifié de « représentant de l’homme préhistorique ».
  • Nietzsche parle également « d’anéantissement des races décadentes », à la même époque où l’on extermine des populations entières en Amérique du Nord et en Australie.
  • En outre, Nietzsche justifie l’impérialisme colonial en l’associant à la « fatalité de la vie même ». Il écrira que le « besoin de conquête » d’un « peuple », sa « soif de puissance », satisfaite par « les armes, le négoce, le transport, la colonisation », doit être définie comme « un droit à la croissance » ; pour Nietzsche, une société qui refuserait « la guerre et la conquête » serait « en déclin » (Fragments posthumes, XIV, 14).
  • Dans Aurore (§272), Nietzsche écrit : « Ce qui est courant ce sont les races mélangées où l’on trouve nécessairement, en plus de la disharmonie des formes corporelles (…) des disharmonies dans les habitudes et les jugements de valeur. »
  • Sur l’eugénisme : Nietzsche a pu se féliciter que soit « rendue possible l’émergence d’associations eugéniques internationales qui se fixent pour tâche d’élever la race des seigneurs, celle des futurs maîtres de la terre. » (VP, IV, §308).
  • Cette sentence nietzschéenne célèbre n’est donc pas nécessairement une « métaphore » : « Périssent les faibles et les ratés : premier principe de notre amour des hommes. Et qu’on les y aide. » (Antéchrist, §2)
  • «Tu vas chez les femmes ? N’oublie pas le fouet ! » (Ainsi parlait Zarathoustra)
  • « Le bonheur de l’homme, dit Zarathoustra, a nom : je veux. Le bonheur de la femme a nom : il veut. » (Ainsi parlait Zarathoustra)

La question de l’antisémitisme n’est pas à prendre à la légère. En effet, le conspirationnisme masculiniste, homophobe et transphobe, qui suppose un complot de la « féminisation de la société », de « l’homonormalisation », du « brouillage des genres », peut être rattaché à un conspirationnisme antisémite de façon assez aisée. Kevin Mac Donald, un psychologue évolutionniste, effectue de telles synthèses. Et il traduit une tendance plus générale. Joni Aliza Cohen décrira précisément l’idéologie de Mac Donald « Classiquement, il attribue un immense pouvoir social aux Juifs, considérant de manière générale les Juifs comme des agents clandestins embusqués derrière divers mouvements tels que le bolchevisme, la sociale démocratie et, plus tard, la lutte anticoloniale, la libération gay et trans, le féminisme et le mouvement du Black Power ; tous étant destinés à saboter la culture occidentale et les normes sociétales. Tout cela, explique-t-il, de façon à produire le type de société dans laquelle les conditions de l’émergence de l’antisémitisme seraient détruites. Il cite l’étude sur la psychologie nazie et fasciste entreprise par Adorno et d’autres sur la personnalité autoritaire, qui explique que le fascisme est plus à même de se développer dans des sociétés dans lesquelles il existe un contrôle strict des moralités sexuelles et des rôles liés au genre. Il considère par conséquent qu’il est dans l’intérêt des Juifs de saper ces normes sociétales — la famille nucléaire, l’obligation à hétérosexualité, ainsi qu’une stricte binarité des genres — afin d’empêcher le développement du fascisme. En substance, les Juifs orchestrent la transformation de la société à travers les mouvements sociaux en tant qu’il s’agit d’un projet motivé par leur intérêt propre de sécurité ethnique. La libération sociale accomplie par la gauche (dans son sens large), est reconfigurée comme l’effet d’une offensive de darwinisme social de la part du groupe ethnique juif pour se protéger et se multiplier. Un grand récit de la politique est construit en tant que lutte darwinienne entre les Juifs et les Aryens, les vies et la libération des autres n’étant considérées que comme de simples pions dans cette partie d’échecs générale. » (Cohen, « L’éradication des abstractions talmudiques : l’antisémitisme, la transmisogynie et le projet nazi », in : Contretemps)

Le fait que PMO cite précisément Nietzsche pour dénoncer quelque morale des « faibles » (ou des « victimes ») confirme une affiliation possible avec l’antisémitisme. En effet, rappelons que Nietzsche déplorait « l’enjuivement » du monde (avant de déplorer sa christianisation), dans la mesure où les premiers esclaves qui se seraient « victimisés » face aux « forts » étaient les esclaves juifs (première dissertation de la Généalogie de la morale). Rappelons que PMO cible avant toute chose la civilisation « judéo-chrétienne ». Une critique confuse du christianisme et du nihilisme (comme celle de Nietzsche) avait pour fondement un antisémitisme structurel. PMO n’est certainement pas conscient de ces dangers antisémites, mais ils sont aisément récupérables, pourtant, par des conspirationnistes antisémites (comme Soral).

Appendice : par ailleurs, selon Heidegger, « l’ère de la technique », la grande « machination », seraient en leur essence « judaïques » (Cahiers noirs). Heidegger est ici un héritier fidèle de Nietzsche. Une technocritique qui se réfère à Nietzsche (ou, implicitement, à Heidegger), pourrait bien être structurellement antisémite. On opposerait la « concrétude » du sol et du terroir à l’abstraction déracinée de la valeur « judaïque ». De même, on pourrait opposer, selon la même technocritique tronquée, la binarité des sexes « naturelle » au genre, « abstrait » et culturellement construit. C’est ainsi que Joni Aliza Cohen voit dans l’anticapitalisme tronqué qui fétichise le « concret » une logique à la fois antisémite, transphobe, homophobe et sexiste.

Au delà de PMO, d’autres “technocritiques” homophobes, transphobes et masculinistes , affichent le même genre de discours, mais dans un niveau de radicalité bien moindre que celui de Pièces et mains d’œuvres : on peut citer notamment Fabien Ollier, Nicolas Casaux, la revue de la décroissance, la revue Limites.

Benoît Bohy-Bunel

Sources et références bibliographiques :

– Joni Alizah Cohen, L’éradication des « abstractions talmudiques » : l’antisémitisme, la transmisogynie et le projet nazi, à lire sur la revue Contretemps

Le coming-out masculiniste de PMO, à retrouver sur infokiosques.

– Matthjis Gardenier, Le courant « anti-tech », entre anarcho-primitivisme et néo-luddisme, sur CAIRN.

Nicolas Casaux et la transphobie par Peter Gelderloos, à lire sur Rebellyon.

– Sur Fabien Ollier : Du « transidentitaire » à l’enfant-machine

La Décroissance, ce journal que nous n’achèterons pas, à retrouver également sur Rebellyon.




Source: Lepoing.net