Novembre 2, 2020
Par Indymedia Nantes
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Monsieur David Dufresne

Je vous Ă©crit cette lettre car j’ai vu la semaine derniĂšre votre film Un pays qui se tient sage et j’en suis sortie au mieux trĂšs mal Ă  l’aise.

Je connais un peu votre travail pour avoir lu Magasin général et avoir suivi vos publications #Allo Place Beauveau.
Je suis une des nombreuses personnes mutilĂ©es par la police dans ce pays, je suis aussi trĂšs proche d’une personne mutilĂ©e. Nous avons toutes deux Ă©tĂ© mutilĂ©es lors de manifestations et d’actions d’occupations entre 2011 et 2017.

En sortant de la projection de votre film je m’interroge sur Pourquoi et Pour qui l’avez vous fait ?

En tant que personne concernĂ©e par une forme de violence de la police et proche de victime vous m’avez fait revivre les pires moments de ma vie, non pas qu’il me soit impossible de parler, voir des films, lire, dĂ©battre de ces problĂ©matiques mais vous avez fait le choix de nous montrer des images de blessures en gros plan et en dĂ©tail. Faut-il que vous n’ayez jamais Ă©tĂ© confrontĂ© directement Ă  cette violence pour avoir l’idĂ©e que pour faire rĂ©agir le public il faille lui montrer le dĂ©tail d’une main arrachĂ©e ? Faut-il que vous n’ayez jamais entendu ce cri dans un cortĂšge pour que vous Ă©prouviez le besoin de partager l’horreur d’un Ɠil Ă©clatĂ© sur grand Ă©cran ? N’avez vous aucun Ă©gard pour les personnes qui ont vĂ©cu ces situations et luttent depuis des annĂ©es pour d’une part faire changer ce monde et d’une autre survire avec leurs traumatismes ?
Ou Ă©prouvez vous un tel dĂ©tachement que cela tient pour vous du film d’horreur de sĂ©rie B ?
Quel besoin avez vous de crĂ©er la peur ? Quel besoin avez vous de nous rappeler les risques que reprĂ©sentent le fait d’aller manifester ?

Je vous parlais de malaise au dĂ©but de cette lettre, je suis profondĂ©ment choquĂ©e que vous ayez pu faire un film sur la violence de la police sans prendre en compte son histoire, sa rĂ©alitĂ© en fRance, … Comment pouvez vous vous permettre de simplement Ă©voquer quelques noms (Zineb, Zyed, Malik, Bouna) parmi les dizaines de personnes racisĂ©es qui ont Ă©tĂ© tuĂ©es par la police ces derniĂšres annĂ©es. Que vous ayez eu la volontĂ© de traiter spĂ©cifiquement la question de la violence de la police face au mouvement des gilets jaunes soit mais cette violence s’inscrit dans une histoire et cette histoire prend des sources dans le racisme d’Ă©tat instituĂ© notamment dans la rĂ©pression des mouvements indĂ©pendantistes algĂ©riens en fRance mĂ©tropolitaine. Cette violence sĂ©vit avant tout dans les quartiers et sur les personnes racisĂ©es et ce sont elles qui se mobilisent depuis des annĂ©es pour faire ouvrir les yeux Ă  chacun.e sur le traitement qu’elles subissent. Vous ne leur rendez aucun hommage, ni aux victimes, ni Ă  leurs proches, ni Ă  leur luttes …
Comment pouvez vous vous permettre de prétendre poser un discours sur la police, sa violence, la répression sans nommer explicitement son racisme systémique.
Vous avez pourtant du lire et rencontrer bien des personnes concernĂ©es, voir des films qu’elles ont produit, entendu leur colĂšre face au dĂ©ferlement de commentaires de personnes blanches lors de leurs projections qui ramenaient la violence de la police Ă  celle vĂ©cue en manifestation.
Mais Monsieur David Dufresne en fRance aujourd’hui (pour reprendre la formule d’une activiste de Cases Rebelles) « Il y a des personnes qui se font tuer pour ce qu’elles font et des personnes qui se font tuer pour ce qu’elles sont Â» et il s’agit de prendre en compte cette diffĂ©rence.
Alors oui ces derniĂšres annĂ©es (mais j’y reviendrais) cette violence dont les quartiers (entre autres) ont Ă©tĂ© le laboratoire s’est Ă©largie Ă  une autre catĂ©gorie de population.
Mais la police a toujours été violente, la police est là pour cela.
Votre film malgrĂ© sa myriade d’intellectuel.le.s ne prend mĂȘme pas le temps de s’interroger sur l’histoire de la violence de la police dans notre sociĂ©tĂ©. A vous voir on apprend que la rĂ©pression violente des manifestations Ă  dĂ©butĂ© avec le mouvement de Gilets Jaunes. Peut ĂȘtre faisiez vous autre chose Ă  l’Ă©poque mais cela fait prĂšs de 10 ans que les manifestations sont massivement gazĂ©es, encadrĂ©es par des canons Ă  eau, que les LBD crĂšvent des yeux ou dĂ©clenchent des chocs septiques, …
Peut ĂȘtre Ă  Paris intra muros cela n’Ă©tait pas systĂ©matique …
Votre film donne l’impression que l’on a assistĂ© ces derniĂšres annĂ©es Ă  un phĂ©nomĂšne nouveau …
Ne croyez vous pas que le sens d’un tel film, la place d’une personne telle que vous reconnue et apprĂ©ciĂ©e des mĂ©dias serait plutĂŽt dans porter la voix de celles et ceux qui se battent depuis longtemps, porter leurs analyses, leurs images, soutenir leurs films et leurs appels Ă  mobilisations, …

Je suis mal Ă  l’aise d’entendre dans votre film une personne dĂ©crire les dizaines d’interpellations en manif et la justice « d’exception Â» avec notamment ses comparutions immĂ©diates comme inĂ©dite depuis les annĂ©es 60 alors mĂȘme que de nombreuses lĂ©gal team et collectifs anti rĂ©pression ont dĂ©noncĂ©, archivĂ©, documentĂ© les procĂšs des mouvements sociaux de ces derniĂšres annĂ©es. Cette matiĂšre permet de rĂ©aliser que non la rĂ©pression judiciaire n’est pas arrivĂ©e du jour au lendemain mais que les directives aux parquets et les procĂ©dures de comparutions immĂ©diates massives sont lĂ©gions depuis 2014 sur les manifestations.

Monsieur Dufresne vous souhaitez rendre hommage aux personnes qui filment en manifestation, il y a biensur une nĂ©cessitĂ© Ă  tĂ©moigner, garder une trace mais il y a aussi une Ă©norme attention Ă  avoir sur ce que permettent ces images. En l’occurrence les images de manifestations sont utilisĂ©es par la police et les parquets pour identifier, inculper, … des personnes dans le cadre des procĂ©dures judiciaires. Il faut vraiment que vous n’ayez suivi les manifestations que derriĂšre un Ă©cran d’ordinateur pour n’avoir jamais entendu Ă  quel point la prise d’images et d’autant plus en direct fait peur aux manifestant.e.s. Une vidĂ©o de personnes cassant une vitrine publiĂ©e sur internet et une information donnĂ©e en direct Ă  la police et il suffit d’une paire de chaussures un peu identifiable pour justifier des perquisitions, …

Alors oui je me doute que vous n’avez pas fait ce film pour des personnes comme moi mais dans ce cas pourquoi ne donnez vous pas aux personnes que vous cherchez Ă  toucher les armes pour comprendre et rĂ©agir ?
Pourquoi ne nommez vous pas les diffĂ©rents services de police impliquĂ©s ? Pourquoi ne nommez vous pas les collectifs luttant depuis des annĂ©es contre la violence de la police ?
Pourquoi faire l’impasse sur l’histoire d’une institution et d’un systĂšme ?
Pourquoi demander Ă  des intellectuel.le.s de divaguer sur des concepts plutĂŽt que d’Ă©clairer avec leurs connaissances la situation actuelle, pour cela il faudrait dĂ©jĂ  savoir qui nous parle et d’oĂč illes parlent mais vous avez fait le choix de les anonymiser privant le.la spectateurice de clĂ©s de lecture encore une fois.

Quel dommage Monsieur Dufresne que vous ayez cru qu’Un pays qui se tient sage Ă©tait uniquement le pays des manifestations des Gilets Jaunes.

Je ne vous remercie pas pour ce film …




Source: Nantes.indymedia.org