Mai 21, 2020
Par Les mots sont importants
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Boardwalk Empire est une sĂ©rie de gangsters situĂ©e Ă  Atlantic city, sur la cĂŽte Est des Etats-Unis. Dans cette petite ville balnĂ©aire, le trafic d’alcool importĂ© illĂ©galement d’Europe fleurit aprĂšs la prohibition. Nucky Thompson, assistĂ© de son frĂšre Elias, le sheriff, rĂšgne en maĂźtre durant tout l’entre-deux-guerres, aux prises toutefois aux rivalitĂ©s entre mafieux juifs et italiens de New York, Philadelphie et Chicago, dans un jeu d’alliances et de reprĂ©sailles qui ponctuent les saisons.

Sans surprise comme le remarque Aurore Renaut, à cÎté des trÚs nombreux personnages masculins, seules deux figures féminines traversent entiÚrement les cinq saisons. Comme dans de nombreuses séries HBO, la violence est omniprésente, masculine, présentée comme telle, mais avec une complaisance souvent odieuse, que soulignent les quelques secondes de trop à chaque fusillade, chaque mort par couteau de cuisine, chaque mort par machette, chaque mort par Empire State Building miniature etc etc.


Un Ă©pisode = une dizaine de cadavres minimum. Les scĂ©naristes ne dĂ©rogent pas Ă  cette rĂšgle, et l’humour, prĂ©sent dans les premiers Ă©pisodes grĂące au personnage de Margaret Schroeder, ne refait surface que grĂące au duo (sanglant mais dĂ©sopilant) d’Al Capone et de Nelson Van Alden, ex agent fĂ©dĂ©ral dĂ©froquĂ©, missionnaire fanatique de la lutte contre le trafic d’alcool qui finit par en rabattre quelque peu sur ses principes. Margaret quant Ă  elle, jeune femme battue, immigrĂ©e irlandaise des quartiers pauvres, accĂ©dant Ă  la bourgeoisie grĂące au mariage, conserve tout au long de la sĂ©rie un sang-froid, une dĂ©termination et un sens de la rĂ©partie Ă  toute Ă©preuve. Les meilleures rĂ©pliques sortent de sa bouche.


C’est aussi un personnage qui, malgrĂ© son Ă©clipse durant la quatriĂšme saison (oĂč rĂšgne un entre soi masculin terrifiant), ne doit pas son existence uniquement Ă  son mari, contrairement Ă  ce qu’estime l’auteure du Genre et l’Ecran. La derniĂšre saison nous la montre s’émanciper, et malgrĂ© le lien ponctuel qu’elle renoue avec le milieu mafieux, elle s’en Ă©loigne dĂ©finitivement pour rejoindre le monde des escrocs et des malfaiteurs « lĂ©gaux Â». Un grand regret concernant Margaret : que le fil de son engagement des deux premiĂšres saisons (au sein de la Ligue pour la tempĂ©rance et pour le droit de vote des femmes, puis pour la contraception et l’émancipation sexuelle) n’ait pas Ă©tĂ© poursuivi.

Les autres personnages fĂ©minins ? ExceptĂ©e Gillian Darmody, ils sont quasi inexistants. Julia, jeune Ă©tudiante tombĂ©e enceinte de James Darmody, le fils de Gillian, lors de leur rencontre Ă  Princeton avant la guerre, est sympathique. Mais ses deux aventures avec des femmes sont trop rapidement esquissĂ©es pour qu’on y voie autre chose qu’un clin d’oeil gay-friendly un peu factice – le lesbianisme Ă©tant d’ailleurs rattachĂ©, de façon caricaturale, Ă  l’esprit artiste et bohĂȘme. Elle disparaĂźt Ă  la troisiĂšme saison.

La focale se resserre donc sur un monde totalement masculin et blanc, ou presque : car il y aurait beaucoup Ă  dire sur la reprĂ©sentation des personnages noirs, parmi lesquels le seul acquis Ă  la cause de l’émancipation, au moins en apparence, se trouve ĂȘtre l’homme le plus manipulateur, le plus corrompu, le plus odieux de la sĂ©rie, et aussi le plus sexiste.

Revenons au cas, complexe, de Gillian Darmody, le deuxiĂšme personnage fĂ©minin un peu consĂ©quent, comme le signale Ă  juste titre Aurore Renaut. Elle est d’abord fonciĂšrement antipathique – pour ĂȘtre honnĂȘte, je l’ai dĂ©testĂ©e presque tout du long. MĂšre dĂ©voreuse, sublime mais duplice, arriviste, vĂ©nale et cinglĂ©e, danseuse de bas Ă©tage, racoleuse, puis mĂšre maquerelle, elle incarne Ă  la perfection la figure de la mante religieuse, de la femme fatale – agent de perdition des hommes (elle mĂšne d’ailleurs son fils Ă  sa perte).

C’est pourtant ce que les scĂ©naristes arrivent Ă  faire Ă  partir de son personnage – ou plutĂŽt du retour sur son enfance et sa rencontre avec le hĂ©ros, Nucky Thompson – dans la derniĂšre saison qui a complĂštement changĂ© mon point de vue : pas seulement sur Gillian mais sur la sĂ©rie elle-mĂȘme.

On l’apprend trĂšs tĂŽt : Gillian a Ă©tĂ© violĂ©e alors qu’elle n’avait que treize ans. C’est Nucky Thompson qui l’aurait « livrĂ©e Â» au Commandeur, chef local et bĂątisseur d’Atlantic City, celui qui a fait de quelques baraques du front de mer le lieu de villĂ©giature qu’il est devenu dans les annĂ©es 1920. Dans les Ă©pisodes de la derniĂšre saison s’intercalent des flashbacks qui nous livrent un certain nombre de clefs. Sur la rivalitĂ© des deux frĂšres (Elias et Nucky), mais surtout sur le parcours de ce dernier : gamin battu, grandi dans la misĂšre, il se forge une volontĂ© inflexible de quitter son milieu, sa famille, et la pauvretĂ©. À tout prix.

La fin de la derniĂšre saison dĂ©voile justement ce qu’il a acceptĂ© de faire. C’est mĂȘme ce sur quoi se clĂŽt la sĂ©rie, dans une fin Ă  vrai dire assez fĂ©ministe. Car Boardwalk Empire ne montre pas seulement, d’une façon assez classique, la violence extrĂȘme qui fonde les grandes aventures amĂ©ricaines (ici la naissance d’une ville) : la loi du flingue, la victoire du plus cruel et cynique, qui finit d’ailleurs toujours par trouver plus cruel et cynique que lui. La sĂ©rie nous montre aussi que l’appropriation physique du corps des femmes, des filles devrait-on dire, et surtout leur Ă©change, est au principe de tout.

Une action bien prĂ©cise permet Ă  Nucky Thompson, encore tout jeune homme, de devenir l’homme puissant d’Atlantic City, Ă  l’issue d’une carriĂšre fulgurante de self made man parti de rien et parvenu jusqu’au dernier Ă©tage du Ritz, oĂč il rĂ©side. À l’issue d’un chantage odieux auquel il cĂšde, l’échange d’une fille de treize ans lui ouvre le droit de rejoindre les hommes de pouvoir, et par la suite de toucher les dividendes de l’exploitation Ă©conomique de la ville mise au point par une Ă©lite locale corrompue.

Cet acte fondateur est montrĂ© comme tel aussi parce que la saison se termine ainsi, sur le visage torturĂ© de Nucky lorsqu’il rend visite Ă  Gillian Ă  l’hĂŽpital psychiatrique, sur ses remords mal enfouis, et sur sa mort. Celle-ci intervient d’ailleurs avec l’irruption du petit fils de Gillian sur le « boardwalk Â», la promenade de bord de mer devenue l’emblĂšme de la ville, sur laquelle il avait tendu la main Ă  cette petite fille, quelques dizaines d’annĂ©es plus tĂŽt, pour l’emmener vers son prĂ©dateur pĂ©dophile.

Cette parabole du pouvoir des hommes et de la grande Ă©popĂ©e Ă©tasunienne est si poignante qu’on ne peut, Ă  la fin de l’épisode, et malgrĂ© l’attachement aux personnages masculins que les sĂ©ries savent si bien fabriquer, que les contempler avec un immense dĂ©goĂ»t.





Source: Lmsi.net