CREVE LE POUVOIR

Ceci est une lettre ouverte Ă  propos de violences sexistes et de prises de pouvoir qui se sont dĂ©roulĂ©es Ă  Oulx, un squat Ă  la frontiĂšre franco-italienne entre septembre et novembre 2019. Cette lettre a pour objectif de visibiliser ce qui s’est passĂ© lĂ  bas, parce que c’est encore trop banal dans nos milieux. Mais aussi clairement pour cramer des gens dans notre petit monde de toto oĂč la rĂ©putation peut ĂȘtre si importante. Ce texte cible plusieurs personnes d’un crew de gens trĂšs impliquĂ© Ă  la frontiĂšre depuis 2-3 ans. j’ai besoin de les cramer dans nos rĂ©seaux, car leurs positions et comportements ont Ă©tĂ© hyper dangereux pour ma santĂ© mental. Et sĂ»rement pas que pour la mienne.. Je n’ai pas envie de parler Ă  la place d’autres gens mais suite,entre autre, Ă  cet Ă©vĂšnement, on a Ă©tĂ© une petite dizaine de personnes, habitant ou Ă©tant impliquĂ©es a Oulx depuis plusieurs mois, Ă  se barrer dĂ©finitivement. Mais si tout ça a pu se passer c’est aussi Ă  cause de pleins de gens qui ont cautionnĂ© ou soutenu les positions de leurs potes. Ça faisait dĂ©jĂ  plusieurs semaines que des personnes essayaient d’alerter sur l’ambiance mĂ©ga sexiste du lieu mais que, sous couvert d’efficacitĂ© et d’urgence, y’avait pas le temps d’en parler. A l’Ă©tĂ© 2019, ça fait plusieurs mois que je vis Ă  Oulx. J’y vis quotidiennement, c’est ma base principale, le lieu oĂč je m’implique et aussi ma maison. Je suis pas la seule, on est beaucoup Ă  vivre lĂ  et Ă  considĂ©rer cet endroit comme un chez-soi. C’est aussi un espace qui brasse pleins de gens : venus pour habiter, pour passer la frontiĂšre, filer la patte pendant une semaine et aussi des personnes qui traĂźnent autour d’ici depuis longtemps et qui passent rĂ©guliĂšrement. Au mois de septembre, avec des personnes qui habitent la maison, on est saoulĂ©es aprĂšs une rĂ©union de trop oĂč on se sent infantilisĂ©es et/ou dominĂ©es par des personnes qui ont plus d’anciennetĂ© que nous. On propose alors Ă  des gens prĂ©sents Ă  cette rĂ©union de crĂ©er des discussions autour des dynamiques de pouvoir, parce qu’on trouve qu’iels prennent trop de place. On se sent mĂ©prisĂ©es par rapport Ă  ce qu’on fait ici (gĂ©rer du quotidien, faire Ă  bouffer, capter les gens qui dĂ©barquent….). On nous fait sentir qu’on fait pas assez de “politique”. Bref, ça nous gave, on veut en parler, que ça existe et qu’on puisse se questionner ensemble sur comment toustes on exerce du pouvoir sur des gens. Nous on est maladroites dans notre proposition, les personnes concernĂ©es ont pas du tout envie de se remettre en question. A partir de lĂ , c’est la guerre froide, des gens sont hyper vĂ©xĂ©s par les critiques qu’on porte: “Moi qui suis anti-autoritaire, l’autoritarisme c’est la pire insulte que je peux recevoir” blablabla … On lĂąche pas l’affaire et je finis pas ĂȘtre en conflit personnel avec plusieurs personnes. Le temps passe, nos relations se tendent davantage avec le dĂ©but des discussions qu’on a proposĂ©es. Les “discussions” sur les prises de pouvoirs prennent la forme d’AGs qui durent 10h, oĂč on se retrouve qu’entre blanc.hes. Chacun.e y Ă©tale sa vision de ce que doit ĂȘtre la lutte Ă  la frontiĂšre, c’est merdique, on parle pas de pouvoir et tous les potes non-blancs qui vivent lĂ  se sentent pas de participer. J’en arrive Ă  me dire qu’en fait, j’ai pas envie de composer avec le “grand collectif” imaginaire de Oulx. Je suis lĂ  simplement parce que ça me fait du sens d’habiter ici et que je kiffe les gens avec qui je vis et ce qui s’y passe. La super lutte pour “dĂ©truire” la frontiĂšre entre petit.es blanc.hes politisĂ©.es, ça me parle pas. Dans le mĂȘme temps, je parle Ă  des potes d’un viol que j’ai subi deux mois plus tĂŽt. La personne qui m’a violĂ©e est un ami proche, il vit avec nous, passe beaucoup de temps avec moi. Je leur explique que mon cerveau vient juste de rĂ©aliser qu’il s’est passĂ© un truc crade avec lui, je raconte qu’un matin au mois d’aout je me suis rĂ©veillĂ©e Ă  poil dans son lit aprĂšs une soirĂ©e oĂč j’Ă©tais ivre morte. J’ai aucun souvenir de ce qu’il s’est passĂ©. Pendant deux mois j’ai fais du dĂ©ni pour protĂ©ger ma relation avec cette personne, qui Ă©tait trĂšs importante pour moi, j’ai enterrĂ© ce matin hardcore loin au fond de ma tĂȘte. Je dis aux potes que le dĂ©ni a bien fonctionnĂ© pendant un temps mais que lĂ , je me reprends tout dans la gueule et j’ai besoin d’aide. D’autant plus que j’ai dĂ©jĂ  essayĂ© de capter l’agresseur et qu’il m’assure ne pas savoir ce qu’il s’est passĂ©, que lui aussi Ă©tait bourrĂ© et qu’il n’a pas de souvenir. Je sais qu’il ment, il m’a avouĂ© rĂ©cemment avoir des sentiments pour moi depuis cette nuit lĂ , ça me fait vriller, j’ai besoin de faire exister “cette nuit lĂ ” et qu’il y’ait un processus de rĂ©paration. Mes demandes sont : – Que des potes le capte pour qu’il raconte ce qu’il s’est passĂ© et que je puisse moi aussi ĂȘtre au courant et qu’il comprenne qu’il a merdĂ©. – Qu’il parte quelques semaines me faire de l’air pour que j’encaisse et que je puisse rester Ă  Oulx. – Que des gens proches de lui garde le lien une fois qu’il sera parti pour l’aider Ă  avancer sur sa notion du consentement, qu’il reproduise pas de la merde et aussi pour qu’il se retrouve pas isolĂ© du jour au lendemain. – Que le processus se fasse qu’avec des personnes en qui j’ai confiance. Un crew de copines le capte le lendemain, il finit par raconter qu’on a “couchĂ© ensemble”, que c’Ă©tait une erreur parce qu’on Ă©tait bourrĂ©.es, mais que c’est notre faute Ă  toustes les deux. Il dit que si je ne me sens pas bien en sa prĂ©sence, il peut bouger. Les potes me font un retour, je suis en miette. Je me connais quand j’ai 4 grammes, en fin de soirĂ©e ça devient compliquĂ© de tenir debout. Qu’il ait pu s’imaginer qu’on “couche ensemble” alors qu’il a juste baisĂ© un cadavre me donne la gerbe, me fait trembler, ça me rĂ©vulse. Mais je me dis que je gĂ©rerai l’Ă©motionnel plus tard et que lĂ , la prioritĂ© c’est le processus qui s’est lancĂ© et qu’il faut absolument qu’il capte pourquoi NON on est pas toustes les deux responsables et qu’il a abusĂ© de moi. D’autres potes le capte les jours suivants, il commence Ă  comprendre des trucs et Ă  un peu reconnaĂźtre qu’il a merdĂ©. Il accepte de partir mais demande du temps pour le faire, j’accepte qu’il ait une semaine pour prĂ©parer son dĂ©part. Deux jours plus tard G passe sur le lieu, l’agresseur lui parle de ma demande qu’il s’en aille et du fait que je sois soutenue. Elle fait scandale dans toute la maison, dit que c’est pas possible d’exclure quelqu’un.e sans dĂ©cision collective, exige un rĂ©cit complet de ce qui s’est passĂ©. Des gens lui rĂ©pondent que ça cause de viol et que c’est tout ce qu’il y a Ă  savoir. Elle lĂąche pas l’affaire, alerte toute la maison et les personnes qui y gravitent : Mon histoire devient le sujet de conversation du moment. Je pĂšte les plombs, l’insulte et menace de la frapper si elle ferme pas sa gueule. Le lendemain je ne suis pas lĂ , quand je rentre le soir je comprends que plein de gens sont venus pour une rĂ©union dans la suite de celles commencĂ©es sur les prises de pouvoirs. Cette rĂ©union Ă©tait prĂ©vue depuis un moment mais avec le chaos de la veille, elle se transforme en dĂ©bat sur l’exclusion de l’agresseur. Des potes me racontent ce qui en ressort de plus crade : – Pas d’exclusion sans assemblĂ©e Ă  40 oĂč on veut m’entendre raconter le viol. – Si l’agresseur mĂ©rite l’exclusion, alors moi aussi car j’ai fait de la violence verbale et des menaces la veille sur G. L’agresseur se saisit de tout ça, se sent protĂ©gĂ©, et reprend de la place dans la maison en disant qu’il ne partira pas sans dĂ©cision commune. Le dĂ©but du processus est complĂ©tement sabotĂ©. Le ragotage est une pratique frĂ©quente Ă  Oulx, hyper utilisĂ© pour mettre la pression. Cette fois, les bruits de couloirs racontent que c’est sĂ»r que j’abuse, que c’est pas un viol, que de toute façon j’exagĂšre tout depuis quelques semaines. J’en prends plein la gueule, les gens cristallisent le conflit sur les prises de pouvoirs autour de ma demande que l’agresseur quitte le lieu. On me dit que c’est moi qui fait du pouvoir en dĂ©cidant seule de comment se passe la prise en charge. Dans les jours qui suivent, M une pote en qui je crois avoir confiance sur des questions de sexisme m’assure de son soutien : Je lui raconte le viol. Elle est pas bien, je sens que ça la touche mais elle ajoute que la situation actuelle est compliquĂ©e. Je sens qu’elle veut pas assumer du conflit avec ses potes, j’imagine qu’elle va se tenir Ă  l’Ă©cart. Pas du tout, elle repasse sur le lieu pour aller boire un cafĂ© avec l’agresseur et une autre personne. Elle m’explique en rentrant que c’Ă©tait pour entendre sa version, que lui et moi on dit pas la mĂȘme chose. Sans dĂ©conner ? Elle dit que ça la perturbe pour me soutenir comme elle avait promis de le faire : Je vrille, je me sens hyper trahie, les faits deviennent rĂ©ellement publics et un dĂ©bat se crĂ©e pour savoir si oui ou non c’est un viol. Ça fait deux jours que la deadline imposĂ©e a l’agresseur est passĂ©e, et je suis en Ă©tat d’alerte permanent entre sa prĂ©sence et la pression des connasses. J’impose son dĂ©part immĂ©diat en menaçant de le jeter par la violence physique. Il part avec elles, hurle, veut m’attaquer, elles le rassurent en lui disant qu’il se vengera plus tard du mal que je lui fais. Elles l’hĂ©bergent trois jours et le jette. L’agresseur coupe les ponts avec toutes les personnes ayant proposĂ© de garder du lien pour poursuivre le processus. Tous mes espoirs qu’il capte des trucs se cassent la gueule alors que sur le moment, c’Ă©tait ma prioritĂ©. Pour soigner mes traumas, mais aussi parce que malgrĂ© tout il a Ă©tait mon ami et que je le pensais pas trop con. Je sens qu’on veut me pousser vers la sortie, que le fait que j’ai parlĂ© de ce viol et que j’ai des attentes me rend vulnĂ©rable. C’est le bon moment pour m’attaquer et que je remette en question ma place ici. Je dĂ©range, des gens voudraient que je ne traĂźne plus lĂ  et iels ont captĂ© que c’Ă©tait l’occas’ que je m’en aille. Je me suis accrochĂ©e encore pendant un mois, je voulais survivre dans ce lieu pour pas avoir Ă  faire une croix dessus. Je voulais partir par choix, pas par dĂ©goĂ»t. Ce lieu et les personnes qui l’habitaient reprĂ©sentaient beaucoup pour moi. J’aurai voulu prendre des vacances, souffler un peu mais j’avais l’impression que bouger Ă  ce moment lĂ , c’Ă©tait laisser de la place pour qu’il revienne et j’avais peur de ne pas avoir la force de revenir. J’avais l’impression d’ĂȘtre en guerre permanente pour prouver que j’avais encore la force d’ĂȘtre ici et qu’elles n’avaient pas rĂ©ussi Ă  me faire du mal. 6 mois plus tard je vais mieux, je me soigne, mais ma colĂšre n’a pas bougĂ©e. Ce viol c’Ă©tait ni le premier ni le dernier mais une “prise en charge” comme celle-ci c’est la derniĂšre sans casser des bouches. C’est pas la premiĂšre fois dans ce milieu que des personnes avec un fort capital social, genre stars-des-totos, se sentent lĂ©gitimes Ă  faire taire une victime, en lui mettant la pression, voire en se ligant contre elle avec une/des personnes accusĂ©e/s d’oppression. Le rĂ©sultat est souvent le mĂȘme : celles qui ont ouvert leur gueule sur les violences vĂ©cues se cassent ou sont poussĂ©es dehors, et se retrouvent isolĂ©es Ă  gĂ©rer leurs traumas et le manque de soutien. C’est humainement dĂ©gueulasse, psychiquement hardcore et politiquement indĂ©fendable dans un milieu qui se croit anti-autoritaire. Prendre d’emblĂ©e la dĂ©fense d’un mec-cis accusĂ© de viol contre la meuf qui s’en dit victime, c’est dĂ©jĂ  cautionner le patriarcat. Et focaliser l’attention des discussions sur les rapports de pouvoir sur cette histoire, c’était bien pratique pour pas se poser la question du racisme qu’on vĂ©hicule dans nos squats, Ă  la frontiĂšre ou ailleurs. Ça c’est mon expĂ©rience d’oppression par ce crew lĂ . Sur la mĂȘme pĂ©riode, on a Ă©tĂ© plusieurs Ă  subir de la pression pour ne pas que l’on reste. Il y a eu beaucoup de racisme, de classisme, aussi de la psychophobie et de la toxicophobie. Quand un crew de gens Ă©litistes dĂ©tient les outils, le rĂ©seau, les privilĂšges et la lĂ©gitimitĂ© dans un lieu c’est ce genre de chose qui peut se passait. CREVE LE PATRIARCAT CREVE LE POUVOIR si besoin d’Ă©changer sur ce texte : [email protected]


Article publié le 07 Juin 2020 sur Nantes.indymedia.org