Novembre 28, 2021
Par Attaque
192 visites


Montréal Contre-Information / lundi 22 novembre 2021

En prĂ©ambule, il me faut prĂ©ciser que je n’ai pas une confiance aveugle en “la science” telle qu’elle existe actuellement. Le discours scientifique a Ă©tĂ© utilisĂ© de nombreuses fois dans l’histoire pour justifier et rationaliser l’existence de systĂšmes de domination allant jusqu’au gĂ©nocide. Je ne suis pas non plus nĂ©cessairement en faveur des mesures d’obligation vaccinale concernant le coronavirus.


Cela Ă©tant dit : le seul argument que je puisse entendre concernant l’hĂ©sitation Ă  se faire vacciner, c’est la peur de l’inconnu. Tout ce qui est nouveau est potentiellement effrayant, y compris la pandĂ©mie prise dans son ensemble. Je comprends parfaitement cette peur, que je partage ; ce que je veux critiquer ici, ce sont les thĂ©ories du complot qui animent l’aile la plus rĂ©actionnaire du mouvement antivax international, ainsi que les utilisations opportunistes de cet affect de peur par des groupes rĂ©actionnaires et fascistes.

Cette pandĂ©mie a permis aux Etats et aux grandes entreprises de conduire de nombreuses actions qu’on pourrait qualifier de “complots”, partout dans le monde. J’en dĂ©crirais certaines dans cet article. Mais curieusement, au lieu de dĂ©noncer ces actions (tragiquement prĂ©visibles au vu les dynamiques de pouvoir dĂ©jĂ  en place), nombre de militants rĂ©actionnaires prĂ©fĂšrent Ă©chafauder des thĂ©ories absurdes pour dĂ©fendre le capitalisme, nier le fait que certaines communautĂ©s sont plus durement touchĂ©es que d’autres par la pandĂ©mie, et rĂ©pandre des thĂšses conspirationnistes qui promeuvent une idĂ©ologie raciste et/ou antisĂ©mite.

Lorsqu’on observe la rĂ©action de ces militants aux mesures d’obligation (notamment vaccinales) prises pour contrer la pandĂ©mie, on peut analyser les ressorts de leur discours et en comprendre la popularitĂ©, en particulier chez les fondamentalistes religieux, la police et les personnes sensibles aux discours *New Age*.

Certaines thĂ©ories Ă©voquent Bill Gates et de mystĂ©rieuses “nano-puces”, d’autres parlent de testicules et de tĂ©tons, et de nombreuses autres de Georges Soros. Vous en connaissez certainement d’autres encore plus farfelues.

Le point commun de ces thĂ©ories absurdes, c’est qu’elles jouent sur la peur de l’inconnu. Toutes, en outre, Ă©vitent soigneusement de mettre en cause les institutions et les systĂšmes qui sont responsables de l’irruption de cette pandĂ©mie dans notre systĂšme mondialisĂ©, et qui l’ont utilisĂ© pour consolider les domination de classe et (aussi impossible que cela puisse paraĂźtre) augmenter les fortunes dĂ©jĂ  obscĂšnes des plus riches.

Les fascistes, les fondamentalistes religieux et les amateurs de *New Age* se retrouvent autour de ces thĂ©ories. Ce sont des groupes qui, au moins en Occident, ont en gĂ©nĂ©ral des existences assez privilĂ©giĂ©es, ou du moins la possibilitĂ© d’accĂ©der Ă  une forme de contentement personnel dans une sociĂ©tĂ© profondĂ©ment injuste. Il est donc assez peu surprenant qu’ils tombent d’accord pour s’opposer Ă  l’obligation vaccinale.

Le mouvement antivax se renforce partout dans le monde depuis maintenant plusieurs annĂ©es, mais il est intĂ©ressant de constater qu’il a acquis une assise beaucoup plus large aux USA au moment oĂč Trump a rĂ©alisĂ© que le virus allait affecter plus particuliĂšrement les pauvres et les personnes racisĂ©es, des populations pour qui l’accĂšs aux soins est plus difficile et dont les conditions de vie rendent l’application des gestes barriĂšres complexe, voire impossible. On peut Ă  mon sens dater cette montĂ©e en puissance du mois d’avril 2020, lorsque Trump a demandĂ© Ă  Fauci si il n’était pas possible de “laisser faire le virus”.

Ce mouvement est en fait un avatar de l’absurde “guerre culturelle” qui fait rage aux USA et s’étends au reste du monde. Il a un cĂŽtĂ© trĂšs amĂ©ricain : revendicatif et violent, mais sans aucune Ă©paisseur politique. Il s’inscrit dans une tradition historique trĂšs protestante, destinĂ©e Ă  s’assurer que les citoyens se battent entre eux sans jamais lever la tĂȘte pour critiquer ceux qui profitent grassement de leur souffrance. Mais l’extrĂȘme droite antivax ne s’intĂ©resse pas Ă  ce genre de considĂ©rations, sauf quand il s’agit d’accuser les Juifs.

“attention mon pote, cet Ă©tranger veut ton cookie“

Ce qui est trĂšs clair, c’est que le mouvement antivax est sous-tendu par une vision du monde qui cherche Ă  dĂ©fendre le marchĂ© Ă  tout prix, quel que soit le nombre de morts, et que ses principaux porte-paroles refusent catĂ©goriquement de prendre en compte les notions d’oppression systĂ©mique ou ciblĂ©e. Ce qui est clair aussi, c’est que mĂȘme si cela peut parfois nous faire ricaner, ce n’est pas une putain de blague.

Pour revenir aux théories du complot : avec un opportunisme évident, les gouvernements et les grandes entreprises utilisent cette pandémie pour consolider leur pouvoir et modifier les institutions à leur profit, provoquant des tragédies partout dans le monde. PlutÎt que de faire ce constat, les antivax préfÚrent échafauder des fictions absurdes. Pourquoi ?

Je pense tout simplement que ces personnes refusent d’admettre que le systĂšme qu’elles dĂ©fendent voit la pandĂ©mie comme une opportunitĂ© pour prĂ©server le *statu quo*, accroĂźtre encore la fortune des plus riches et consolider les structures de dominations existantes, au beau milieu d’une crise globale d’une rare intensitĂ©. C’est une lecture de la situation qui exige une forme d’introspection et une authentique critique sociale matĂ©rialiste, deux traits totalement Ă©trangers Ă  la pensĂ©e rĂ©actionnaire qui profite de la confusion actuelle pour recruter de nouveaux adeptes. Cette pensĂ©e est engagĂ©e dans la dĂ©fense de cette sociĂ©tĂ© profondĂ©ment injuste, considĂ©rĂ©e comme “le meilleur systĂšme possible”.

La version conservatrice de la “libertĂ© de disposer de son corps” ne s’applique qu’à certaines personnes, et est truffĂ©e de contradiction obscĂšnes. La majoritĂ© de ces pourritures n’a aucun problĂšme avec l’idĂ©e qu’une femme meure des suites d’un avortement clandestin, par exemple. De la mĂȘme maniĂšre, les flics qui refusent d’appliquer les amendes pour non-respect du confinement n’hĂ©siteraient pas un instant Ă  traquer, voire Ă  tuer quelqu’un qui volerait de la nourriture pour ne pas crever de faim.

Qu’on ne se trompe pas : j’ai un vrai putain de problĂšme avec l’idĂ©e que le gouvernement m’impose quoi que ce soit. C’est un Ă©lĂ©ment majeur de ma vision du monde. Mais Ă  chaque fois que je sors d’un magasin avec moins de fric dans ma poche que quand j’y suis entrĂ©, c’est parce que le gouvernement m’impose de le faire sous peine d’aller en taule. MĂȘme si je suis affamĂ©, je suis contraint de respecter ce contrat non Ă©crit : pas d’argent, pas de bouffe.

Le gouvernement m’interdit, sous peine de prison, de faire tout un tas de choses dont je pourrais avoir envie. S’opposer d’un coup Ă  cet Ă©tat de fait, mais uniquement sur quelque chose comme un vaccin (alors que presque tout le monde en a reçu plusieurs dans l’enfance), c’est tout de mĂȘme se braquer sur un point extrĂȘmement limitĂ© et superficiel.

Pour rĂ©pondre aux soucis un peu *New Age* concernant le vaccin, on peut faire le parallĂšle avec le cancer (la maladie, pas le signe astrologique). Le cancer, tout comme le coronavirus, est un produit de notre sociĂ©tĂ© industrielle. Il tue bien plus que le COVID : c’est la maladie la plus meurtriĂšre dans le monde aprĂšs les pathologies cardiaques. L’un des seuls traitements efficaces est la chimiothĂ©rapie, produite par la mĂȘme science et la mĂȘme sociĂ©tĂ© qui a produit la maladie. De la mĂȘme façon que nous sommes contraints d’utiliser des brosses Ă  dent en plastique, produites Ă  la chaĂźne par des ouvriers sous-payĂ©s (aux USA, souvent des personnes incarcĂ©rĂ©es), pour Ă©vacuer de nos bouches les dĂ©bris de la nourriture merdique que nous sommes contraints d’avaler, nous devons comprendre que cette sociĂ©tĂ© est, dans certains cas, Ă  la fois coupable de nos maux et la seule source possible des moyens d’y survivre.

Je l’ai dit, j’ai de l’empathie pour celles et ceux qui se battent contre la peur de l’inconnu. Les personnes souffrant de troubles anxieux, notamment, ont toute ma comprĂ©hension, y compris lorsqu’elles hĂ©sitent Ă  se faire vacciner. Je n’étais moi-mĂȘme pas trĂšs tranquille lorsque j’ai Ă©tĂ© faire ma premiĂšre injection.

Mais si vous regardez les photos des manifestations, par exemple aux Pays-Bas ou en Italie, vous verrez des militants portant l’étoile jaune que les Nazis ont imposĂ©s aux Juifs pendant la Shoah.

Ils comparent directement la prĂ©tendue “souffrance des non-vaccinĂ©s” Ă  celle des personnes visĂ©es par un gĂ©nocide. Pour moi, c’est une ligne rouge. Cette comparaison est insupportable. C’est Ă©videmment une grossiĂšre exagĂ©ration, mais c’est surtout une approche qui permet aux rĂ©actionnaires de se poser en victimes opprimĂ©es sans avoir Ă  reconnaĂźtre l’existence des oppressions bien rĂ©elles (racisme, sexisme, homophobie, etc.) inhĂ©rente Ă  la sociĂ©tĂ© qu’ils et elles veulent dĂ©fendre. Elle porte, Ă  mon sens, une tentative de dĂ©crĂ©dibiliser les luttes de celles et ceux qui sont rĂ©ellement opprimĂ©es, dans la lignĂ©e des rĂ©visionnistes qui nient l’existence de la Shoah ou l’importance de l’esclavage dans l’histoire amĂ©ricaine.

Tout ceci ne suffit pas Ă  faire le tour de la question, et j’ai probablement oubliĂ© des Ă©lĂ©ments essentiels, mais je voudrais Ă  prĂ©sent lister quelques thĂ©ories du complot qui ne sont pas des putains de thĂ©orie, mais de rĂ©elles consĂ©quences de la pandĂ©mie.

J’ai trouvĂ© deux dĂ©finitions de “complot” sur Internet : “plan secret Ă©laborĂ© par un groupe de personnes dans le but de nuire ou de causer du dommage Ă  d’autres”, et “fait de conspirer, d’élaborer secrĂštement des plans”. Les thĂ©ories du complot, elles, sont “la croyance qu’une organisation secrĂšte et trĂšs influente est responsable d’un Ă©vĂ©nement donnĂ©â€.

On pourrait discuter de ces dĂ©finitions, mais je veux m’en servir pour illustrer quelques Ă©vĂ©nements liĂ©s au COVID qui, pour des raisons que j’ignore, n’ont pas retenu l’attention des rĂ©actionnaires antivax. Je le fais Ă  la fois pour attirer l’attention sur ces Ă©vĂ©nements et pour montrer Ă  quel point ce mouvement prĂ©fĂšre inventer des complots imaginaires plutĂŽt que de s’intĂ©resser aux consĂ©quences bien rĂ©elles de la pandĂ©mie. La question que je voudrais poser Ă  travers ces exemples est la suivante : pourquoi le mouvement “antivax”, dans son ensemble, ne s’intĂ©resse-t-il pas Ă  ces conspirations bien rĂ©elles, plutĂŽt qu’à des complots dont il n’existe pas la moindre preuve ?


Les milliardaires

La pandĂ©mie a suscitĂ© une crise Ă©conomique sans prĂ©cĂ©dent qui continue de prendre de l’ampleur et affecte Ă  prĂ©sent une bonne partie de la population mondiale. Partout, la prĂ©caritĂ© et la pauvretĂ© se normalisent et s’aggravent, et le coĂ»t de la vie continue d’augmenter. Les banques centrales ont, Ă  ce jour, injectĂ© environ 7 000 milliards de dollars dans l’économie pour Ă©viter le krach, promettant une inflation haute et de nouvelles mesures d’austĂ©ritĂ© dans les annĂ©es Ă  venir.

Dans le mĂȘme temps, la fortune cumulĂ©e des milliardaires n’a fait qu’augmenter, passant en 2019 de 5 000 Ă  13 000 milliards de dollars, et 700 personnes supplĂ©mentaires ont rejoint leurs rangs. Ces deux chiffres sont inĂ©dits dans l’histoire Ă©conomique globale, et ils s’inscrivent dans l’une des crises Ă©conomiques les plus profondes que nous ayons vu de notre vivant. On peut donc se demander si ces banques ont injectĂ© cet argent dans l’économie d’abord pour rassurer les super-riches sur leurs futurs hĂŽtels de luxe dans l’espace, ou si c’est simplement que mĂȘme en pleine crise, le systĂšme capitalisme fait tout son possible pour prĂ©server le statu quo et enrichir ceux qui en bĂ©nĂ©ficient le plus.

La surveillance

D’IsraĂ«l Ă  la CorĂ©e du Sud, de la GrĂšce Ă  la Chine, le *contact tracing*, les systĂšmes de pass sanitaires, et diverses autres mĂ©thodes innovantes de surveillance ont Ă©tĂ© normalisĂ©es dans le but de “gĂ©rer l’épidĂ©mie”. L’utilisation d’une crise pour faire passer ce qui serait vu en temps normal comme une ingĂ©rence insupportable de l’Etat dans la vie des gens, un classique en politique (souvenons-nous du *Patriot Act* en 2001), joue Ă  plein dans de nombreux pays du monde. Pour quitter notre domicile, on peut nous imposer de dĂ©voiler des informations mĂ©dicales personnelles. Dans un pays comme la GrĂšce, ou les investissements en sĂ©curitĂ© (police, armĂ©e, technologies de surveillance) dĂ©passent de loin les dĂ©penses de santĂ©, on peut voir ces mesures comme une tentative d’installer un vĂ©ritable appareil de surveillance Ă  la Big Brother, camouflĂ© en un protocole d’urgence Ă  court terme.

Il est probable que certaines de ces techniques se normalisent, ouvrant ainsi la porte Ă  de nouvelles formes de surveillance plus invasives qui Ă©taient jusqu’ici mal vues (voir illĂ©gales) en Europe. Cette utilisation opportuniste de la pandĂ©mie pour augmenter et normaliser les techniques de surveillance peut ĂȘtre vue comme les prĂ©misses d’un monde encore plus contrĂŽlĂ©.

Pourquoi le COVID, et pas le cancer ou les maladies cardiovasculaires ?

Au niveau mondial, le COVID n’est que la troisiĂšme maladie la plus meurtriĂšre, loin derriĂšre les pathologies cardiaques et le cancer. Comment se fait-il alors que les gouvernements ne subventionnent pas une alimentation plus saine ? Pourquoi laisse-t-on encore des entreprises miniĂšres et chimiques relĂącher des toxines cancĂ©rigĂšnes dans l’air et l’eau potable ? Si les gouvernements mondiaux sont capables de mettre en place des mesures aussi lourdes et coĂ»teuses pour lutter contre le COVID, pourquoi ne pas le faire Ă©galement contre ces maladies bien plus meurtriĂšres ?

Une explication possible, c’est que le cancer et les cardiopathies provoquent des morts lentes et affectent majoritairement les pauvres, qui n’ont pas la possibilitĂ© d’accĂ©der Ă  une alimentation saine ni Ă  des lieux de vie exempts de contaminants cancĂ©rigĂšnes. Crucialement, ces pathologies insidieuses n’empĂȘchent pas immĂ©diatement leurs victimes de travailler, et dans la plupart des cas, ne les emportent que lorsqu’elles ont dĂ©jĂ  un certain Ăąge et ont donc donnĂ© l’essentiel de leurs capacitĂ©s de travail. Les gouvernements ne seraient-ils pas plus prĂ©occupĂ©s par une diminution de la main-d’oeuvre disponible, occasionnĂ©e par la mort rapide qui accompagne le COVID sĂ©vĂšre, que par la santĂ© et la sĂ©curitĂ© de l’humanitĂ© ?

Le “nationalisme” vaccinal

La campagne globale de vaccination peut ĂȘtre elle-mĂȘme considĂ©rĂ©e comme un complot visant Ă  Ă©liminer les pauvres et les habitants du “tiers-monde”. Le “nationalisme vaccinal”, c’est Ă  dire en pratique la prioritĂ© donnĂ©e aux personnes et aux nations plus riches dans l’accĂšs Ă  la vaccination, constitue un vĂ©ritable gĂ©nocide passif. Les antivax occidentaux, aveuglĂ©s par leurs privilĂšges, sont incapables de percevoir cette rĂ©alitĂ©. Lorsqu’on examine la situation vaccinale en Inde, Ă  HaĂŻti ou sur la majoritĂ© du continent africain, on ne peut s’empĂȘcher de se questionner : les obstacles bureaucratiques qui ont empĂȘchĂ© tout transfert de connaissances concernant les vaccins sont-ils une conspiration visant Ă  rĂ©duire drastiquement la population des pays “sous-dĂ©veloppĂ©s” ? Peut-on parler ici de conspiration, ou est-ce simplement une description de la situation ?

Un exemple Ă  plus petite Ă©chelle est celui du dĂ©but de la vaccination en IsraĂ«l. Alors que cet Etat affichait le plus haut taux de vaccination au monde, l’accĂšs des Palestiniens au vaccin a Ă©tĂ© dĂ©libĂ©rĂ©ment rĂ©duit. Ce dĂ©sĂ©quilibre dans l’accĂšs Ă  la vaccination constitue une agression ciblĂ©e, utilisant les outils de la mĂ©decine, de la part de l’Etat israĂ©lien sur la communautĂ© palestinienne.

Le BrĂ©sil, sous la coupe du dirigeant fasciste Bolsonaro, est dans une situation analogue : de nombreuses communautĂ©s indigĂšnes accusent l’Etat brĂ©silien de gĂ©nocide, et certains ont mĂȘme portĂ© ces accusations devant la justice. DĂšs l’arrivĂ©e au pouvoir de Bolsonaro, les barons de l’agriculture et de l’élevage ont immĂ©diatement commencĂ© Ă  s’accaparer de larges pans de la forĂȘt amazonienne, menant une vĂ©ritable guerre contre les populations autochtones et les dĂ©fenseurs de la nature. Cherchant Ă  raser la forĂȘt pour installer des pĂątures, ils ont simultanĂ©ment eu recours Ă  la violence physique et Ă  l’incendie criminel. L’arrivĂ©e du COVID a donc Ă©tĂ© une opportunitĂ© pour Bolsonaro, qui s’est trĂšs vite aperçu que les populations indigĂšnes seraient plus vulnĂ©rables Ă  cette maladie, d’autant qu’elles n’ont que rarement accĂšs Ă  la mĂ©decine conventionnelle.

Tout comme Trump, son frĂšre en esprit, Bolsonaro a rapidement rĂ©alisĂ© que le virus allait affecter beaucoup plus largement les communautĂ©s les plus exclues et marginalisĂ©es. Restreindre l’accĂšs au vaccin et empĂȘcher l’extension des infrastructures mĂ©dicales en Amazonie est, jusqu’à aujourd’hui, l’une des armes de Bolsonaro dans sa guerre contre les communautĂ©s indigĂšnes et la forĂȘt amazonienne. La tactique est ancienne : les puissances coloniales europĂ©ennes ont par exemple sciemment rĂ©pandu leurs maladies parmi les peuples amĂ©rindiens lors de leur conquĂȘte des AmĂ©riques. PlutĂŽt que de pleurer sur le vaccin lui-mĂȘme, comme le font les antivax, on peut considĂ©rer que le dĂ©faut d’accĂšs au vaccin est le vĂ©ritable complot.

Maintenir l’ordre

La ThaĂŻlande et la GrĂšce, parmi d’autres, ont utilisĂ© la pandĂ©mie pour restreindre la libertĂ© d’association et le droit Ă  manifester. L’utilisation de la pandĂ©mie par l’Etat grec pour attaquer le mouvement social et maintenir l’ordre public est Ă  prĂ©sent bien documentĂ©e. La ThaĂŻlande, quant Ă  elle, est l’un des pays qui prĂ©sente le plus de disparitĂ©s entre pauvres et riches, et a connu ces derniĂšres annĂ©es des mouvements Ă©tudiants massifs contre le *statu quo* et la monarchie. Le gouvernement ThaĂŻ, comme d’autres un peu partout dans le monde, s’est empressĂ© d’utiliser la pandĂ©mie pour restreindre et criminaliser les rĂ©unions publiques, arguant de l’urgence sanitaire. C’est une astuce connue et qui est utilisĂ©e par de nombreux rĂ©gimes autoritaires. Les antivax tendent Ă  se focaliser sur la fermeture des restaurants ou des salles de sport, mais il est tout Ă  fait exact que de nombreux gouvernements ont sautĂ© sur l’occasion d’utiliser le virus pour masquer la rĂ©pression de leurs opposants politiques.

La quatriÚme révolution industrielle

Des milliards d’humains ont dĂ» rester chez eux sans pouvoir travailler, et pourtant, nos sociĂ©tĂ©s industrielles automatisĂ©es ont pu continuer Ă  nourrir leurs populations. Cela a-t-il pu montrer aux industriels, aux capitalistes et aux technocrates les possibilitĂ©s d’une automatisation encore plus grande ? Ce processus sera-t-il accĂ©lĂ©rĂ© par la crise sanitaire, dĂ©primant encore un peu plus le marchĂ© du travail et ouvrant la voie Ă  un future dystopique et fĂ©odal ?

Deux secteurs ont largement profitĂ© de la crise : la livraison de nourriture Ă  domicile assistĂ©e par algorithme et les services de streaming vidĂ©o qui recyclent les vieilles sitcoms. Le monde est devenu encore plus isolĂ©, plus aliĂ©né mais il continue de tourner. Ceux qui en sont les maĂźtres ont-ils dĂ©couverts de nouveaux seuils dans ce que les humains sont capables de supporter ? Le coronavirus a-t-il produit un abaissement des attentes collectives sur nos conditions de vie ? Historiquement, les Ă©pidĂ©mies globales ont Ă©tĂ© l’occasion de nouveaux dĂ©veloppements dans l’industrialisation : qu’en est-il aujourd’hui ?


Cinq complots, donc, qui ne sont qu’une petite sĂ©lection des manipulations opĂ©rĂ©es avec la bĂ©nĂ©diction des Etats capitalistes depuis le dĂ©but de la pandĂ©mie. Et pourtant, les antivax (qu’ils soient du genre *new age*, intĂ©gristes religieux ou carrĂ©ment fascistes) prĂ©fĂšrent se complaire dans la dĂ©nonciation des “Illuminati” qui n’existent que dans les mĂšmes plutĂŽt que de mettre en cause l’élite bien rĂ©elle qui tient les rĂȘnes du pouvoir.

Nous avons citĂ© plus haut une dĂ©finition des thĂ©ories du complot qui implique des “organisations secrĂštes et trĂšs influentes”. PlutĂŽt que de cibler quelques individus, ou une hypothĂ©tique “cabale juive”, on pourrait appliquer ce descriptif Ă  l’ensemble du systĂšme capitaliste (Etats et grandes entreprises), qui est institutionnalisĂ©, en place et systĂ©mique. Les rĂ©actionnaires vont s’obnubiler sur un visage en particulier, ignorant le cƓur pour prĂ©server l’intĂ©gritĂ© du corps tout entier. Leur mouvement antivax est aussi superficiel qu’il est raciste, et est tout simplement incapable d’intĂ©grer le fait que les authentiques complots liĂ©s Ă  la pandĂ©mie font en fait partie du fonctionnement normal du modĂšle de sociĂ©tĂ© qu’ils dĂ©fendent. Ils vont utiliser l’origine chinoise du virus pour Ă©taler leur racisme, tout en ignorant totalement des sujets comme la surexploitation humaine des terres ou l’élevage industriel, qui sont les causes premiĂšres de la prĂ©sente crise.

Les rĂ©ponses anarchistes Ă  la pandĂ©mie ont Ă©tĂ© multiples : grĂšves des loyers, crĂ©ations de groupes d’entraides mutuelle pour amortir les chocs liĂ©s Ă  la crise Ă©conomique, projets de santĂ© mentale pour se soutenir mutuellement dans cette pĂ©riode angoissante et contrer la tendance globale Ă  l’isolement social. Nous nous sommes Ă©galement opposĂ©s Ă  certaines mesures qui n’avaient aucun sens sanitaire, comme les diktats pris par les gouvernements grecs, israĂ©liens ou hongrois.

Le mouvement anarchiste a dû se positionner politiquement en trouvant un équilibre entre la nécessaire protection des plus vulnérables et la critique des mesures sécuritaires prises par les Etats durant la pandémie.

Pendant ce temps, les rĂ©actionnaires s’en prennent physiquement Ă  des mĂ©decins, des enseignants ou des hĂŽtesses de l’air. L’establishment “de gauche” jette l’opprobre sur quiconque ose exprimer sa frustration devant les mesures sanitaires, sans prendre en compte une seule seconde la maniĂšre dont elles affectent diffĂ©remment les gens selon leur classe sociale ou leur degrĂ© de privilĂšge. Nous, anarchistes, rejetons tout autant cette abjecte soumission aux mesures autoritaires que son pendant d’extrĂȘme droite, vĂ©ritable culte de la mort aux relents raciste. Trouver cet Ă©quilibre en tant que mouvement est essentiel, car ce “moment pandĂ©mique” risque de s’installer durablement.

La crise a mis Ă  nu les conflits de classe, et la totale dĂ©connexion entre revenu et utilitĂ© sociale. Elle a Ă©tĂ© l’occasion de soulĂšvements partout dans le monde, des Etats-Unis Ă  la ThaĂŻlande, rĂ©vĂ©lant au plus grand nombre l’absurditĂ© fondamentale de nos sociĂ©tĂ©s stratifiĂ©es. En tant qu’anarchistes, notre riposte doit se fonder d’abord sur le soutien et l’entraide, Ă  la fois matĂ©rielle et Ă©motionnelle. Les gouvernements du monde entier vont continuer d’utiliser la pandĂ©mie comme prĂ©texte pour augmenter le niveau de contrĂŽle social, tout en tentant de rĂ©Ă©crire l’histoire pour passer leurs erreurs sous silence. Nous devons continuer d’identifier et de dĂ©noncer ces tentatives, et empĂȘcher les rĂ©actionnaires, les pseudo-hippies *new age* et les intĂ©gristes religieux de dĂ©tourner la colĂšre lĂ©gitime du peuple vers d’autres cibles.

Nous devons rejeter tout ce thĂ©Ăątre politique, aussi bien le soutien aveugle Ă  toute les mesures liberticides de la gauche libĂ©rale que l’abject opportunisme de la droite rĂ©actionnaire.

Lire la version originale en anglais sur It’s Going Down

Note d’Attaque : on voudrait juste souligner, en complĂ©ment aux raisonnements intĂ©ressants de ce texte (basĂ© sur l’expĂ©rience amĂ©ricaine), qu’il n’y a pas que des rĂ©actionnaires qui refusent le vaccin contre le Covid-19. Les raisons peuvent ĂȘtre nombreuses, basĂ©es par exemple sur le principe de prĂ©caution vis-Ă -vis des nouveaux vaccins Ă  ARN messager ou, justement, le refus du gĂ©nie gĂ©nĂ©tique dans son ensemble. Ou encore la volontĂ© de mettre en question l’avancĂ©e coĂ»te que coĂ»te de ce monde techno-industriel. Évidemment, le refus de l’imposition Ă©tatique de l’obligation vaccinale (Ă  peine masquĂ©e par le Pass sanitaire) ou le refus de se faire vacciner soi-mĂȘme ne signifient pas la volontĂ© d’imposer la non-vaccination aux autres, ni un jugement sur les personnes qui on choisi de se faire vacciner.




Source: Attaque.noblogs.org