Le virus est arrivé relativement tôt à l’hôpital de Tulle, colporté a priori et à son insu par un médecin malchanceux. Pour autant, l’arrivée de cette épidémie a été gérée aussi sereinement que possible, comme nous l’ont raconté Philippe, médecin, et Grégory, représentant du personnel de ce centre de soin, grâce notamment « au dévouement, au courage et à la grande disponibilité de l’ensemble du personnel ». La direction de l’hôpital s’est également efforcée d’organiser au mieux la gestion de cette crise, mais « avec des moyens et du matériel considérablement limités et des injonctions venues de plus haut, parfois très surprenantes ».

« Le port du masque en milieu hospitalier est inutile »

Car c’est désormais l’Agence régional de santé (ARS) qui gouverne l’ensemble des hôpitaux sur le territoire néo-aquitain. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ARS, elle, devra peut-être bien rendre des comptes. Jugez plutôt.

À Tulle comme ailleurs, cette crise n’avait aucunement été anticipée par les donneurs d’ordres : les stocks de masques, gels hydroalcooliques, lunettes de protection ou surblouses étaient au plus bas. L’État s’est désengagé, il y a quelques années, à les renouveler, invitant chaque hôpital à se débrouiller sans qu’il ait les moyens financiers nécessaires. La consigne donnée mi-mars au personnel fut donc d’abord celle-ci : « Le port du masque en milieu hospitalier est inutile. »

Aux premières loges, le personnel fut un peu abasourdi par tant de laxisme et s’organisa tant bien que mal pour confectionner ou dénicher quelques masques par-ci par-là. Mais celles et ceux qui s’organisaient ainsi pour se protéger du virus se firent tout simplement engueuler par quelques adjudants plus zélés que les autres. « Pas de masque on vous dit ! », ce qui suscita un début de colère dans les rangs, le personnel soignant étant contraint, avant de soigner les gens malades, de se battre pour simplement travailler en sécurité.

Alors la consigne changea subitement. Les stocks commençant à arriver, le port du masque devînt d’un seul coup… obligatoire ! Et le personnel se rendit compte que l’ARS (dont on doit la création à un certain Sarkozy, méfiance…) ne gérait pas la santé mais la pénurie. Notons ici que des faits similaires se sont produits à l’hôpital de Brive, ce que nous a confirmé une infirmière du cru : « Les masques ont d’abord été conseillés le lundi, interdits le jeudi et obligatoires le vendredi ! »

Toujours est-il que parmi le personnel soignant tulliste, quarante-deux personnes furent contaminées.Toutes et tous furent tranquillement confinés à domicile et la moitié d’entre eux avaient repris le travail dès la mi-avril.

Dans les rangs, Philippe et Grégory me confirment que « la colère est grande contre le gouvernement, l’ARS et tous les donneurs d’ordre qui ont ainsi exposé le personnel à des situations dangereuses, par manque de préparation et par incompétence ». Et ce d’autant plus que le personnel hospitalier tente d’alerter depuis des années sur la situation dramatique des hôpitaux en France (via notamment la grève qui leur coûte de l’argent alors qu’ils sont déjà très mal payés : ne devrait-on pas au contraire considérer davantage ces grévistes qui protègent notre système de santé ?). Le manque de personnel et de matériel engendre « des conditions de travail très difficiles », au point que « les équipes étaient déjà au bout du rouleau avant même que le virus ne soit annoncé ».

« Toutes et tous ont pris conscience que, contrairement à l’Allemagne par exemple (NDLR : Où autant de cas se sont déclarés mais ont engendré beaucoup moins de décès], la France avait saccagé son système de santé au point de mettre en danger sa population. » Rien que ça.

Bref ! Tout était à peu près rentré dans l’ordre à la mi-avril, à quelques détails tragiques près : toujours pas de surblouses par exemple, au point que c’est la direction de l’hôpital elle-même qui était désormais en recherche d’éventuels fabricants sur le territoire corrézien. On croit rêver.

A quoi joue l’Agence régionale de santé ?

Malgré tout, le département de la Corrèze était plutôt épargné par le virus, quelles qu’en soient les raisons. C’est alors que, samedi 18 avril, se produisit un véritable coup de théâtre : communiqué de l’ARS [1] imposant à tout le personnel de l’hôpital de Tulle un dépistage systématique, assorti d’une communication anxiogène et alarmiste dans la presse et sur les réseaux sociaux : de nombreux cas de malades seraient probables dans cet hôpital et la population tulliste serait en danger !

Bernard Combes, maire de la ville et président du conseil d’administration de l’hôpital, en rajoute alors une petite louche à la télé [2] et prévoit même de ne pas être en mesure de ré-ouvrir les écoles le 11 mai suivant. Au moins le vieux renard politicien aura-t-il mis l’ARS devant ses responsabilités…

Une grande inquiétude se répand donc dans les rangs du personnel hospitalier tulliste pour le moins en émoi, d’autant plus que cette panique tombe quelque peu du ciel et ne correspond à aucune réalité sur place : les résultats des premiers tests de dépistage s’avèrent d’ailleurs rassurants.

Le dimanche 19 avril, l’ARS remet le couvert et déclare quatre décès dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) corrézien [3], déclenchant l’ire de Pascal Costes, président du conseil départemental, puisque l’information est… fausse ! Ce à quoi l’ARS répond le jour même qu’il y a eu une erreur de manipulation : on a coché une mauvaise case ! Affaire qui crée à nouveau un certain émoi, le nombre de décès dans les EHPAD corrézien étant à ce moment-là égal à zéro, et le personnel, le plus souvent non protégé, fatigué suite à un remarquable et courageux travail.

Quelle mouche a donc piqué l’ARS ? Le syndicat SUD-Santé Corrèze nous éclaire : « Les hôpitaux corréziens sont depuis longtemps dans la ligne de mire de l’ARS Nouvelle-Aquitaine dont le siège est à Bordeaux. Nous pensons qu’il s’agit d’un coup politique visant à jeter l’opprobre sur nos hôpitaux corréziens, dans le but de les fragiliser afin de fermer prochainement certains services. »

Tiens, tiens… N’aurait-on pas déjà vu ça ailleurs ? Pour rappel, le directeur de l’ARS du Grand-Est, largement touché par l’épidémie, a vendu la mèche fin mars en déclarant en pleine crise qu’il n’ avait aucune raison de revenir sur les réformes (sic) en cours et que les suppressions de lits et de postes à l’hôpital de Nancy restaient à l’ordre du jour. Le con ! Il n’aurait pas dû le dire ! On l’a depuis gentiment limogé pour sa franchise…

Relais des décisions gouvernementales dans les régions, les ARS auront pris au cours de cette crise des positions « inadmissibles » au sujet desquelles les citoyens responsables que nous sommes aurons à leur demander des comptes, sans quoi tous ces donneurs d’ordre continueront à dépecer patiemment notre système de protection sociale.

Ami lecteur, ami lectrice, te voilà en tous cas prévenu-e ! Que tu aies ou pas fait de la musique sur ton balcon à 20 heures pendant le confinement, il va te falloir prochainement descendre dans la rue aux côtés du personnel hospitalier pour remettre les choses dans l’ordre, sans quoi tu seras désormais peut-être bien contraint-e d’aller te faire soigner… à Bordeaux. Epidémie ou pas.


Article publié le 31 Mai 2020 sur Labogue.info