Via Solidarité sans frontières. Lien vers l’original, ici.
Laval, 24 mars 2020
Suite à la pétition que nous avons lancé [aux autorités concernées, le 19 mars 2020, pour réclamer notre libération dans un contexte de pandémie*], et qui n’ont pas donné de réponse sur notre situation de détention. Nous avons décidé de passer à la phase deux de notre plan; qui consiste à entamer une grève de la faim pour une durée indéterminée à compter d’aujourd’hui. Cela se fera dans la manière la plus pacifique et nous ne brisons aucune loi du Centre de détention.
Merci de votre soutien et toute aide sera la bienvenue.
* Pétition pour la libération des détenus, envoyée aux ministres de l’immigration et de la sécurité publique le 19 mars 2020 :
Nous sommes présentement détenus au Centre de surveillance de l’immigration à Laval. Étant donné la situation d’urgence due à la propagation de coronavirus, nous estimons que nous faisons l’objet d’un haut risque de contamination. Ici au centre de détention, nous vivons dans un espace restreint où tous les jours nous voyons l’arrivée de nouvelles personnes, venant d’un peu partout et qui n’ont passé ni de visite médicale, ni de dépistage pour déterminer s’ils seront de potentiels porteurs du virus. Sans oublier la présence du personnel de sécurité qui sont aussi en contact permanent avec le monde extérieur sans passer aucun test médical. C’est pour toutes ces raisons, que nous lançons cette pétition pour réclamer notre libération.
#GrèveFaimLaval #LiberezLesTous
Mise en contexte
Les 34 personnes sont actuellement détenues au Centre de Prévention de l’immigration de Laval, une prison où les migrant.es sont enfermé(e)s s’ils n’ont pas les documents d’identité nécessaires ou encore si le Canada souhaite les déporter et que l’Agence des services frontaliers considère qu’ils et elles ne collaboreront pas à leur déportation (bien souvent par peur). La détention des personnes n’ayant pas la citoyenneté est un outil important utilisé par le Canada pour fermer ses frontières aux personnes racisées du sud global ayant subi le colonialisme, et ce tout en continuant à exploiter leur force de travail et leurs ressources.
Par crainte pour leur santé, les prisonniers et les prisonnières dans la prison pour migrant(e)s à Laval soulignent dans leur pétition les risques élevés associés au maintien dans un espace confiné. Ils et elles sont exposé(e)s à des centaines de gardien(ne)s, de travailleurs et travailleuses de l’alimentation et au personnel des soins de santé qui entrent et sortent tous les jours.
Leur demande arrive en même temps que de nombreux appels urgents à la libération des prisonniers et prisonnières, au Québec, à travers le Canada et ailleurs, comme un impératif pour la santé publique. Cette pandémie nous montre bien à quel point chaque membre de la société est interrelié(e) aux autres, à l’intérieur et à travers les frontières, à l’intérieur et à l’extérieur des prisons. Nous devons être solidaires avec ceux et celles qui sont dans des situations précaires, comme les personnes en détention.
Entre-temps, les visites à la prison des migrant(e)s ont été annulées, laissant les prisonniers et prisonnières isolé(e)s du soutien extérieur. La détention est une source majeure de détresse psychologique, en particulier pour les survivant(e)s d’un traumatisme, et l’on y ajoute une mauvaise alimentation, le manque de sommeil et un accès limité à des soins de santé. L’absence de visites brime aussi leur accès à des conseils légaux. Les audiences obligatoires de contrôle des motifs de détention ont maintenant lieu par téléphone. La semaine dernière, l’ASFC a annoncé qu’elle cesserait les déportations pour au moins trois semaines mais elle a oublié les personnes en détention.

Le 19 mars 2020, les détenu(e)s ont publié un appel à être libéré(e)s, en réaction à la pandémie de la COVID-19. Leur pétition, écrite à la main, a été envoyée à Bill Blair (le ministre fédéral de la Sécurité publique), au ministre fédéral de la Santé et au ministère de la Santé du Québec, ainsi qu’à des organismes internationaux comme l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés. Après une semaine d’inaction de la part des autorités gouvernementales, les détenu(e)s ont lancé une grève de la faim illimitée pour exiger leur libération.
Comment aider?
Soutenez les personnes enfermées
Au Canada, appelez les ministres de la Santé et de la Sécurité publique: 
Contacts
Ministre fédéral de la sécurité publique Bill Blair
Téléphone: 613-995-0284
Fax: 613-996-6309
Ministre fédéral de l’immigration, les réfugié(e)s et la citoyenneté: 
Marco Mendocino [email protected]
Téléphone: 613-954-1064
Fax: 613-952-5533
Quoi dire
– Dix détenu(e)s migrant(e)s au Centre de prévention de l’immigration de Laval ont engagé une grève de la faim pour exiger leur libération. La situation est urgente et demande une action immédiate pour assurer leur sécurité.
– Enfermer les gens dans cet établissement et leur voler leur liberté est déjà injustifiable, mais de forcer des gens à rester incarcérés alors qu’il y a une pandémie est plus qu’injuste, c’est dangereux pour tout le monde.
– J’exige la libération immédiate de toutes les personnes actuellement détenues, ainsi que de l’hébergement sécuritaire et de qualité pour toutes les personnes qui sont libérées.
– J’exige aussi la fin des nouvelles détentions.
Partout, soutenez leurs demandes sur les médias sociaux, les médias alternatifs et les médias traditionnels en partageant ce message, et en diffusant ou en écrivant des articles qui exigent leur libération
Mise en contexte sur la détention en immigration au Canada et la nouvelle prison pour réfugié-e-s à Laval
Est-ce que l’emprisonnement des migrant-e-s au Canada est nouveau?
Non. Le Canada détient des migrant-e-s et des réfugié-e-s depuis sa fondation en tant qu’état, héritant de cette pratique de l’Angleterre, qui l’utilisait pour contrôler l’accès aux terres qu’elle colonisait. À plusieurs moments durant son histoire, le Canada a détenu des migrant-e-s dans des camps de quarantaine et d’internement, dans des hangars dans des ports d’entrée, dans des hôtels reconvertis et dans des prisons régulières.
En ce moment, Il y a trois prisons dédiées aux migrant-e-s: le Centre de Prévention de l’Immigration de Laval, le Centre de surveillance de l’immigration de Toronto et le Centre de surveillance de l’immigration de l’aéroport international de Vancouver. Un nouveau centre est en construction à Surrey, en Colombie Britannique. Le Canada continue également à détenir des migrant-e-s dans des prisons provinciales.
Pourquoi dites-vous prison plutôt que centre de détention?
« Centre de détention » est un terme utilisé pour cacher la violence de l’emprisonnement. Nous disons prison pour que ça soit clair que les personnes y sont retenues contre leur gré, en cage, au détriment de leur santé mentale et physique.
Nous utilisons également le mot prison pour mettre en lien la détention et la déportation des immigrant-e-s avec l’incarcération criminelle. Nous voyons les systèmes d’immigration et carcéraux comme travaillant de pair pour contrôler et exploiter le travail, la terre et les ressources des peuples colonisés, que ce soit ici au Canada ou globalement.
Pourquoi le gouvernement construit-il une nouvelle prison? Qu’est ce que le Cadre national en matière de détention liée à l’immigration (CNDI)?
En 2011, 2013 et encore en 2016, des migrants détenus sur de longues périodes dans des prisons provinciales en Ontario ont fait des grèves de la faim pour revendiquer la fin des traitements inhumains du Canada envers les migrant-e-s. Dans la même période, plusieurs autres personnes, incluant Lucia Vega Jimenez, Jan Szamko, Mljioro Gahunhu et Abdurahman Hassan sont morts en détention d’immigration.
En réponse à cela, le Ministre de la Sécurité publique Ralph Goodale a lancé le Cadre national en matière de détention liée à l’immigration (CNDI). Le CNDI allouait 138 millions de dollars sur 5 ans pour la construction de deux nouveaux centres de détention pour migrant-e-s et à la mise en place « d’alternatives à la détention ». Bien loin de répondre au problème sous-jacent, ces investissements ont plutôt renforcé et agrandi le système de détention de l’état.
Pourquoi les migrant-e-s et les réfugié-e-s sont détenus?
La détention est un outil clé pour contrôler l’immigration au Canada. Les migrant-e-s et les réfugié-e-s sont détenus pour faciliter leur déportation du Canada.
Il y a trois assises légales que l’Agence des Services Frontaliers du Canada (ASFC) peut invoquer pour détenir des personnes: le risque de fuite (la croyance que la personne ne va pas volontairement se soumettre à leur déportation); la personne est incapable de convaincre l’ASFC de leur identité; ou la personne est suspectée d’être un danger pour le public. 80,6% des détentions se font sur la base d’un « risque de fuite ».
Y a-t-il une limite de temps passé en détention en immigration au Canada?
Non. Le Canada est un des rares pays au monde qui détient les gens indéfiniment, ce qui signifie que les gens peuvent être emprisonnés pour des mois ou même des années et n’avoir aucune idée de quand (ou de di) ils seront libérés. Par exemple, Ebrahim Toure a été détenu cinq ans et demi sous la base d’un risque de fuite jusqu’à sa libération en 2018.
Les détenu-e-s sont présentement amenés devant la Commission de l’immigration et du statut de réfugié (CISR) une fois par mois pour une révision de détention; si elle est maintenue, la détention continue. La Cour Suprême a finalement statué en mai 2019 que le principe de l’habeas corpus s’applique aux détenu-e-s migrant-e-s. Cela aura un impact sur les personnes détenues à long terme.
Y a-t-il des enfants détenus au Canada?
Oui. Bien que le Ministre de la Sécurité Publique aie annoncé en 2018 que le Canada tenterait d’arrêter de détenir des enfants, des mineurs sont encore régulièrement emprisonnés avec leurs parents au Canada. Pour l’année 2017-2018, 144 mineurs ont été détenus dans des établissements au travers du Canada. D’autres ont été séparés de leurs parents, qui eux étaient détenus. Les plans pour la nouvelle prison à Laval montrent que l’intention de poursuivre cette pratique est bien là: ils incluent un terrain de jeu pour enfants et une salle familiale pour permettre aux pères en détention de visiter leurs enfants en détention.
Une étude a montré que, sans surprise, les enfants détenus au Canada ont de la difficulté à dormir, perde l’appétit et l’intérêt pour le jeu, et développent des symptômes de dépression et d’anxiété de séparation, ainsi que plusieurs symptômes physiques – plusieurs de ces symptômes persistent après leur libération (Rachel Kronick, 2014).
La nouvelle prison pour réfugié-e-s à Laval
La nouvelle prison pour réfugié-e-s est conçue pour détenir 158 migrant-e-s et réfugié-e-s. Elle est construite sur des terrains appartenant aux Services Correctionnels du Canada, juste à côté de la prison Leclerc. Les clôtures autours de la prison sont supposées être couvertes de verdure afin de limiter la « sévérité de l’apparence », les barres de fer aux fenêtres doivent être « aussi imperceptibles que possible pour le public à l’extérieur », et l’aire pour enfants doit être cachées par une « barrière visuelle » de six pieds de haut.
Alors que c’est présenté comme un établissement plus convivial, plus « humain », il est clair que le gouvernement est très soucieux de cacher la nature carcérale de la prison. Ultimement, la nouvelle prison fait partie des investissements de 138 millions de dollars pour améliorer la capacité du gouvernement à détenir et à déporter des migrant-e-s et des réfugié-e-s.
Que sont les « alternatives à la détention »?
Un autre élément du Cadre national en matière de détention liée à l’immigration est ce que le gouvernement appelle des « alternatives à la détention ». Alors que ces programmes ne reçoivent qu’environ 4% du budget, ils sont centraux dans le marketing du plan, et présentés comme une approche plus humaine pour contrôler les migrant-e-s.
En réalité, ces technologies permettent à l’état d’augmenter sa capacité à surveiller et à contrôler les migrant-e-s hors des prisons, par exemple via la surveillance par le système GPS des cellulaires qui force les migrant-e-s à se rapporter par téléphone régulièrement et qui catalogue et numérise leur empreintes vocales. De plus, elles ne mèneront pas à une diminution du nombre de personnes placées en détention.

Article publié le 02 Avr 2020 sur Ucl-saguenay.blogspot.com