« Les caisses sont vides, les coffres sont pleins et les économistes réfléchissent », scandait le journal Le Plan B en décembre 2008. Douze ans plus tard, invité dans les « Matins » de France Culture [1], l’économiste Patrick Artus a le mérite de l’honnêteté. Revenant sur la gestion de la crise financière de 2008-2009, il confesse : « On avait fait, en Europe, une bêtise que tout le monde reconnait aujourd’hui être une bêtise , qui était de retourner à l’austérité budgétaire. […] On avait eu peur des déficits publics, et dès 2010-2011 on avait fortement réduit les déficits publics. Tous ceux qui regardent ça, et même ceux qui avaient mis en place ces politiques à l’époque, disent que c’était une erreur . »

Très présent dans les médias depuis le début de la crise du Covid-19, le chef économiste de la Banque d’affaire Natixis fait partie d’un groupe d’une vingtaine d’économistes qui, chaque semaine, conseillent le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire. Tous parisiens, à plus de 80% masculins et avec une moyenne d’âge de 64 ans, ces économistes analysent la conjoncture du pays et font des recommandations [2].

Nous ne serons pas étonnés de voir que dans la liste de ces 22 économistes [3], on retrouve la plupart de ceux qui, dix ans plus tôt, avaient confectionné la « bêtise » de l’austérité budgétaire. Et qui, plus globalement, ont toujours été favorables à l’ouverture à la concurrence des services publics, à la financiarisation de l’économie et à la réduction des dépenses publiques.

Si dans ce pool de conseillers, certains sont méconnus du grand public ou sont des institutionnels incontournables pour un ministre de l’Économie (comme le patron de l’Insee, Jean-Luc Tavernier ou le chef économiste de la Banque de France, Olivier Garnier), d’autres sont là et occupent l’espace médiatique depuis au moins un quart de siècle : Patrick Artus, donc, Nicolas Bouzou (Cabinet de conseil, soutien d’Emmanuel Macron), Jean Pisani-Ferry (Sciences Po Paris, ancien directeur du programme d’Emmanuel Macron, membre du Cercle des économistes), Jean-Hervé Lorenzi (Paris-Dauphine, président du Cercle des économistes), Philippe Aghion (Collège de France, soutien d’Emmanuel Macron en 2017, membre du Cercle des économistes), Daniel Cohen (Normale sup, économiste à la Banque Lazard), Élie Cohen (CNRS, soutien d’Emmanuel Macron en 2017, (ex-)administrateur de nombreuses entreprises privatisées – Orange, Pages Jaunes…), Laurence Boone (OCDE, membre du Cercle des économistes), etc.

Ils sont partout

Et c’est sans surprise aussi que, depuis le début de la crise, et malgré notre appel à les faire taire, les médias s’évertuent à inviter ces mêmes économistes. Et plutôt deux fois qu’une.

Dans la presse d’abord. Durant deux mois (mars-avril), ils ont signé – individuellement ou à plusieurs – pas moins de 54 tribunes ou articles (dont 23 papiers rédigés par Patrick Artus, 11 par Nicolas Bouzou, six par Daniel Cohen, six par Agnès Benassy-Quéré – également membre du Cercle des économistes) [4]. À titre de comparaison, Thomas Piketty, économiste moins orthodoxe, reconnu dans le monde académique, parisien – c’est une caractéristique essentielle (nous y reviendrons plus bas), chroniqueur associé au Monde, mais critique à l’égard de l’économie de marché, n’en a signé que deux sur la même période.

De plus, leurs noms reviennent régulièrement dans les articles sur la crise économique, puisque les journalistes recyclent leurs vieux carnets d’adresses. Patrick Artus a été cité 74 fois, Daniel Cohen 63 fois, Nicolas Bouzou 30 fois, Philippe Aghion 25 fois… et à eux tous, ils cumulent 458 citations dans la presse française (et les dépêches) sur 61 jours [5]. Ainsi aura-t-on pu lire plus de sept fois par jour le nom d’un économiste qui conseille Bruno Le Maire. D’un autre côté, regroupés au sein du collectif des « économistes atterrés », une cinquantaine d’économistes hétérodoxes tentent tant bien que mal de se frayer un espace dans les médias : mais l’occurrence « économistes atterrés » n’apparait que 31 fois sur deux mois dans notre base de données… et la plupart du temps dans le journal L’Humanité.

À la radio, sur France Inter notamment, les conseillers de Bruno Le Maire ont leurs ronds de serviette. Et c’est à se demander « qui invite qui ? ». Toutes émissions confondues, Daniel Cohen a été reçu trois fois en deux mois (dont deux dans la matinale – les 10 mars et 26 mars, et une fois dans « On n’arrête pas l’éco » le 2 mai) ; Laurence Boone deux fois (dans la matinale, les 10 mars et 8 avril) ; Mathilde Lemoine (chef économiste à la banque Rothschild et administratrice chez Carrefour) une fois (le 11 avril dans « Le téléphone sonne ») ; Nicolas Bouzou une fois (dans « Le téléphone sonne » du 10 avril, où il était accompagné de deux autres semblables, dont Philippe Dessertine [6])… Afin de diversifier un peu les invités économistes, Léa Salamé prend son courage à deux mains et sollicite le plagiaire Alain Minc le 6 mai dans la matinale. Quelle audace ! Le recyclage des mêmes têtes n’épargne pas non plus les émissions « décalées » : le 25 mars, Charline Vanhoenacker et son équipe choisissaient de rediffuser l’épisode de « Par Jupiter ! » avec le journaliste économique de RTL François Lenglet… c’est vrai qu’un peu d’orthodoxie libérale (même s’il s’en défend parfois), ça manquait.

Injustement oublié, Élie Cohen se rattrape sur les autres chaînes du service public : le 10 mars, il passe sur France Info ; le 14 mars, il est invité sur France Culture et sur France Info ; le 31 mars, il se rend sur Public Sénat et Arte, et une nouvelle fois sur France Info le 9 avril. Mais c’est l’émission « C dans l’air », diffusée sur France 5, qui lui déroule un tapis plus rouge que rouge : Élie Cohen y a été convié quatre fois en un peu plus d’un mois [7]). Dans cette émission, les francs-tireurs de l’économie de marché sont comme des coqs en pâte : le directeur de la rédaction des Échos et chroniqueur sur France Inter Dominique Seux est passé trois fois en 15 jours dans l’émission, Philippe Dessertine, grand chantre du libéralisme économique, est intervenu six fois en deux mois. Les « économistes atterrés » ? Aucune invitation. Les journalistes économiques critiques de l’économie de marché (il y en a à Charlie Hebdo ou à l’Humanité) ? Aucune invitation. On leur préfère naturellement Christophe Barbier…

Le cas Bouzou



Si durant les mois de mars et avril 2020, quelques « économistes atterrés » (David Cayla, Christophe Ramaux, Dany Lang, Benjamin Coriat, Nathalie Coutinet…) ont été invités à la télévision (six fois) ou à la radio (cinq fois) [8], ce n’est pas le cas de Nicolas Bouzou. Non, ce n’est pas en allumant la télévision ou en écoutant la radio que nous pouvions suivre l’omniprésent expert. C’est en regardant Nicolas Bouzou qu’il était possible de se connecter aux médias. Telle une télécommande : à chaque numéro, une chaîne ! À chaque date, un média. Europe 1 ? Le 8 mai. « C dans l’air » sur France 5 ? Le 7 mai. Paris Première face à Zemmour et Nolleau ? Le 6 mai. CNews ? Oui, le 5 mai. Les Échos  ? Une tribune le 5 mai aussi. Un quotidien de droite ? Dans Le Figaro, le 2 mai. L’Express ? Également, le 3 mai. Paris Match ? Non… si, le 2 mai. Et sur France Info ? Le 30 avril. Avec Yann Barthès dans « Quotidien » sur TMC ? Naturellement : le 29 avril.

Tous les jours, plusieurs fois par jour. L’Expansion : 29 avril ; CNews : 29 avril ; Skynews : 29 avril ; Huffingtonpost : 29 avril ; CNews : 28 avril ; « JT » de TF1 : 27 avril ; « C dans l’air » sur France 5 : 25 avril ; L’Express : 26 avril ; Arte : 23 avril ; Skynews : 22 avril ; Europe 1 : 22 avril ; Canal + : 20 avril ; « C dans l’air » sur France 5 : 18 avril ; L’Express : 19 avril ; LCI : 16 avril ; Journal du Dimanche : 16 avril ; BFM TV : 15 avril ; L’Expansion : 16 avril ; Cnews : 14 avril ; Canal + : 13 avril ; Europe 1 : 13 avril ; Valeurs Actuelles : 7 avril ; France Inter : 10 avril ; Radio Classique : 8 avril ; Les Échos : 6 avril ; « Quotidien » sur TMC : 7 avril ; Sud Radio : 7 avril ; L’Expansion : 1er avril… Ad nauseam.

Son omniprésence est telle qu’on en oublie son existence. Il est l’oxygène des médias, il fait partie des murs. Mais rappelons tout de même qu’il ne prend pas la parole – plusieurs fois par jour, donc – pour donner la recette de la pâte à crêpes, mais plutôt celle de la destruction des services publics [9].

Les mêmes, toujours les mêmes



Si ces économistes omniprésents dans les médias depuis le début de la crise traînent dans les ministères, ils sont ceux qui chuchotent aussi à l’oreille du locataire de l’Elysée. Ainsi, Daniel Cohen, Philippe Aghion, Patrick Artus, Elie Cohen, Jean Pisany-Ferry, Philippe Martin, Jean-Luc Tavernier et Laurence Boone sont allés déjeuner le 15 mai avec Emmanuel Macron. Ceux-là mêmes qui depuis quelques décennies, occupent le devant de la scène médiatique sur les questions économiques.

Pour mémoire, nous avions comptabilisé les invitations d’économistes dans les émissions de débats des chaînes publiques (France 2, France 3 et France 5) sur la période allant du 1er janvier 2008 au 31 décembre 2012 [10]. Au total, il y avait eu 401 invitations partagées entre 89 économistes. Il était intéressant de voir que la répartition des invitations n’était pas du tout équilibrée, et que quelques économistes trustaient une grande partie des interventions dans les médias : un oligopole de huit d’entre eux se partageait plus de 50% des invitations (206 sur 401).

Si l’on excepte Bernard Maris (19 passages sur les trois chaînes publiques), ces économistes étaient tous aisément classables dans la catégorie des « orthodoxes », favorables à l’économie de marché parfois sans bornes (pour Michel Godet avec 33 passages) ou parfois – un peu – régulée (pour Daniel Cohen avec 22 passages). Le plus présent était Élie Cohen (37 passages). On retrouvait également : Philippe Dessertine avec 32 invitations, Jacques Attali avec 25 passages, Christian Saint-Étienne avec 23 invitations et l’incontournable Nicolas Bouzou, avec 15 passages sur France Télévisions. Exit donc, et sans successeur, l’hétérodoxe Maris, assassiné lors des attentats contre Charlie Hebdo (7 janvier 2015), et exit MM. Godet et Saint Étienne, qui semblent sortis (provisoirement) des radars médiatiques. Pour le reste, Jacques Attali – chroniqueur à L’Express – est toujours bien présent.

Nous ne reviendrons pas ici sur les pronostics ratés à répétition des économistes plébiscités hier dans les médias, et qui conseillent les princes en continu depuis plus de vingt ans. Toutefois rappelons celui de Daniel Cohen dans l’émission « Face à Minc », sur la chaîne Direct 8 le 7 juin 2008 : « La crise financière est a priori passée. Le risque que la crise financière dérape en crise systémique où les banques tomberaient comme des dominos, ça, ça semble écarté. » Et un mois plus tard, les banques commençaient à tomber comme des dominos… Mais soyons honnête, il ne fut pas le seul à se tromper : Patrick Artus ou Élie Cohen disaient la même chose au même moment.

Le problème principal reste que les choix économiques qu’ils ont appuyés ont donné le « la » médiatique : les politiques d’austérité – ces « bêtises » pour reprendre le mot de Patrick Artus – qu’ils ont acclamées furent qualifiées d’« inévitables ». En face, ceux qui disaient – et écrivaient – que c’était une « erreur », n’ont pas trouvé beaucoup de portes (ni de fenêtres) ouvertes dans les grands médias.

Or, quel constat tirons-nous en mai 2020 ? Ceux qui se sont le plus trompés – qui n’ont vu venir ni la crise des subprimes, ni celle de la zone euro –, ceux qui ont recommandé de faire des « bêtises » sont toujours surexposés par les médias (et dans les petits papiers des politiques). Pour livrer leurs « analyses » d’une crise dont ils ont plébiscité les causes pendant des décennies, et pour dresser les perspectives d’avenir ! Des médias aveuglés, routiniers, qui redoublent même l’offensive : fin avril, Sibyle Veil et la direction de radio France scellaient un partenariat avec le très orthodoxe Cercle des économistes, projetant non seulement d’accueillir leur raout annuel dans les locaux du service public, mais également de promouvoir l’événement – et donc ses protagonistes – sur ses antennes.

Il existe également des exceptions : étonnamment, l’économiste Xavier Ragot, président de l’OFCE (Observatoire français des conjonctures économiques), membre lui aussi des invités du lundi de Bruno Le Maire, est peu invité dans les médias. Ancien conseiller d’Arnaud Montebourg, il lui a été reproché pendant des années d’être plutôt keynésien (comprendre : favorable à l’intervention de l’État dans l’économie). Il ne s’est pas lancé dans des pronostics ratés et n’a jamais préconisé l’austérité comme mesure de sauvetage de la Grèce. Alors qu’il est reconnu académiquement et qu’il reste dans les clous de l’acceptable d’un point de vue médiatique – « civiliser le capitalisme » prône-t-il en titre de son dernier ouvrage (Fayard, 2019) ! – les médias ne le convient pas. Ou peu. Régulièrement dans Alternatives économiques, jamais dans « C dans l’air », dans les matinales de France Inter ou sur BFM-TV.

Pourquoi les mêmes ?

Et c’est à cet instant que se pose la question : pourquoi ? Pourquoi invite-t-on toujours les mêmes, avec leurs lots de « bêtises » et « d’erreurs » ? Ceux qui défendent l’économie de marché et qui sont peu regardants sur les dégâts du capitalisme ?

Pourquoi invite-t-on peu les keynésiens ? Et pourquoi n’invite-ton jamais les économistes hétérodoxes ? Ceux d’Attac ? Les économistes atterrés ? Frédéric Lordon ? Bernard Friot ? Ceux qui n’ont pas soutenu les politiques d’austérité ?

La réponse tient en quatre points :

1- Les économistes invités régulièrement dans les médias doivent être « des spécialistes de la pensée jetable », pour reprendre une expression de Pierre Bourdieu. Les meilleurs exemples sont Nicolas Bouzou ou Agnès Verdier-Molinier : entre le temps passé au maquillage avant les émissions de télévision et le temps passé dans les taxis, ils n’ont pas le loisir de construire un raisonnement économique original. Ils pensent par idées reçues, voguent au rythme des opinions dominantes, et recrachent la même tambouille à toutes les sauces : trop de fonctionnaires, trop d’État, pas assez de concurrence, pas assez de marché.

2- Ils doivent être disponibles. Autrement dit, malgré Zoom, Skype et Starleaf, ils habitent Paris et accourent dès qu’on les siffle. Au garde-à-vous, car ce sont de bons clients : concis, pédagogues, ils n’ont pas besoin de parler longtemps, puisqu’ils sont là tous les jours : leur discours tourne en boucle. Il est plus facile d’ânonner un catéchisme qui a déjà été claironné pendant trois décennies, que de prendre à rebrousse-poil des préjugés éculés et de déconstruire le discours dominant.

3- Ces sollicitations répétées découlent ensuite des pratiques des journalistes. Caractérisées, d’abord, par l’incompétence : « Beaucoup d’entre eux sont d’une paresse étonnante » explique d’ailleurs très bien… Patrick Artus [11]. Ils n’invitent que ceux qu’ils connaissent. Nicolas Demorand, même s’il a reçu une fois Frédéric Lordon sur France Inter, a invité une quinzaine de fois Daniel Cohen dans les différentes émissions qu’il a présentées [12]. Les journalistes-animateurs occupant les mêmes fonctions au fil des décennies se copient les uns les autres, ne renouvellent pas leur carnet d’adresses et quand ils partent, le laissent à leurs successeurs (ainsi, après le départ d’Yves Calvi de « C dans l’air », Caroline Roux, Bruce Toussaint ou Axel de Tarlé, ont continué à inviter les mêmes économistes, dans les mêmes proportions : Élie Cohen [13] et Philippe Dessertine en tête !) Ainsi, on préfèrera inviter ceux qui furètent dans les coulisses du pouvoir (économiques, politiques) et s’inféoder aux éternelles mêmes sources – dont on rappelle qu’ils font partie ici du « pool de conseillers » officiel du gouvernement.

4- Enfin, pressions et routine débouchent, chez les programmateurs et autres journalistes moins « hauts placés », sur des phénomènes d’autocensure, au mieux, et au pire, sur une normalisation des réflexes : recourir aux mêmes pour des raisons idéologiques, en partie du moins, comme dans le cas du partenariat Radio France/Cercle des économistes évoqué plus haut. Ajoutons à cela que la dégradation des conditions de travail – impliquant notamment le défaut de spécialisation et le manque de temps – ne permet ni la réflexion, ni la recherche, et conforte la médiocrité.

***



Dans l’une de ses nombreuses interventions durant la période du confinement, Patrick Artus s’inquiète pour la suite : « S’il y a une deuxième vague aussi horrible, honnêtement, on change de monde, hein. (…) Si on refait la même chose, ce n’est plus du tout la même situation, on passe dans une économie, plutôt, genre « économie de guerre », où il faudra nationaliser toutes sortes de secteurs d’activités, peut-être les banques, peut-être il faudra fermer les marchés financiers. Donc on n’est plus du tout dans la même plaisanterie. » [14]

Trêve de plaisanterie donc : espérons cette fois-ci, puisque la crise économique et sociale est déjà là, que les cartons d’invitations médiatiques changent de main.



Mathias Reymond


Article publié le 03 Juin 2020 sur Acrimed.org