Le capitalisme ne perd jamais le sens du profit : des salarié.e.s forcé.e.s à travailler, à des fins de production non-vitales

De nombreuses modélisations illustrent l’évolution de la pandémie en fonction de différentes situations (aucune mesure prise, mesures de quarantaine partielles, confinement total) [1]. Celle qui montre les effets du confinement quasi-total, situation de l’Italie, de l’Espagne et de la France, atteste bien du relatif succès de cette mesure : lorsqu’une personne sur huit seulement est autorisée à sortir, l’épidémie est effectivement ralentie.

Mais qui sont ces personnes qui, malgré les mesures, prennent le risque d’être infectées ? Les « inconscient.e.s » que le gouvernement n’a de cesse de pointer du doigt ?

Les médias mainstream ont beau essayer de nous faire croire que tout le monde peut faire du télétravail, les réseaux sociaux ont beau s’enflammer autour du mot d’ordre #restezchezvous, #stayathome ou #quedateencasa, le travail de nombreuses personnes consiste à encaisser, porter des charges lourdes, conduire des engins, fabriquer des objets… en bref, avoir un contact direct avec la matière, ce qui ne peut être fait de chez soi.

On comprend alors que c’est la classe ouvrière, qu’on croyait disparue [2], les petites mains du confort d’autrui, qui sont forcées de s’activer et de prendre les risques pour lesquels les cadres et professions intellectuelles sont épargnés. Selon le Ministère du Travail, seuls 4 emplois sur 10 en France peuvent être exercés à distance [3]. En 2019, le télétravail, pratique par ailleurs peu répandue en temps ordinaire, concerne à 60 % des cadres. Quid des 20.3 % d’ouvrières et d’ouvriers dans la société (source INSEE, Enquête Emploi, 2018) ?

La précarité féminine refait aussi cyniquement surface à l’occasion de cette crise. 97 % des aides à domicile et aides ménagères, 90 % des aides-soignant.e.s, 79 % des caissièr.e.s et employé.e.s libre-service sont des femmes (source : DARES, 2014). Ces métiers se caractérisent par le temps partiel massif, les très bas salaires et des retraites indignes en bout de course. Elles sont de surcroît aujourd’hui surexposées au risque sanitaire.

S’il est des activités professionnelles vitales en ces temps troublés, il est aussi des usines et des entrepôts qui continuent à tourner, sans aucune restriction. Et le Ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, l’a de toutes façons rappelé : il n’est pas question d’interdire le travail, ni même de le restreindre aux activités dont on ne peut se passer… le confinement ne concerne que les travailleuses et travailleurs pouvant effectuer leur activité à distance. Pour les autres, ce sera à l’appréciation de leurs patron.ne.s. Les livreuses et livreurs à vélo ubérisés se chargent de leur apporter les bons petits plats qu’elles et ils ne savent plus se faire. Les préparatrices et préparateurs de commande emballent leurs colis de livres, de films, de matériel divers dont on ne saurait se passer. Dans les usines, dans les entrepôts, les bureaux se vident, les travailleuses et travailleurs du bas de l’échelle restent. La mélancolie qui atteint les confiné.e.s est peut-être sincère et réelle ; elle n’en reste pas moins aujourd’hui un privilège de classe.

Le Covid-19 et sa gestion par Macron et ses ami.e.s mettent à nu les hiérarchies qui traversent notre société. Elles ne doivent pas être plongées dans l’invisibilité. Une pétition pour demander l’arrêt des activités professionnelles non-vitales circule actuellement

Face à l’arrêt des activités qui plonge nombre des salarié.e.s dans l’incertitude économique, une seule solution : la redistribution !

Le confinement n’épargne pas non plus les salarié.e.s en situation de fragilité du point de vue de l’emploi. Les précaires de l’Université, au Mirail comme ailleurs, ont dû rappeler avec force à leur employeur qu’il faudrait payer tout le monde sur la période, notamment les vacataires, dont la rémunération est normalement calculée sur la base du service effectué. Elles et ils font part de leur inquiétude quant aux délais de versement : déjà payé.e.s épisodiquement sur l’année, la crise risque de renforcer les retards de paiement. La précarité à l’Université, c’est aussi ça : devoir continuellement rappeler qu’on existe, au risque de se faire rouler dessus par tout le monde !

Dans les autres secteurs, l’entrée de la France dans le confinement a fait perdre 500 000 emplois en intérim [4]. Que deviennent les intérimaires renvoyé.e.s chez elles/eux ? Fin de mission, disparition de la rémunération ? Les agences d’intérim, qui prennent parfois les allures de marchandes d’esclaves, vont peut-être devoir assumer leur qualité d’employeuses de toutes ces personnes et leur appliquer le dispositif d’exception, comme pour tout le monde : chômage partiel. Quid aussi des personnes en CDD ? Sera-t-il renouvelé à la fin de la période ? Trop de questions taraudent le monde du travail et ne trouvent aucune réponse dans les beaux discours du gouvernement. Ce dernier a par ailleurs décidé, finalement, de ne pas interdire les licenciements durant la période de confinement [5] : le secteur hôtelier, impacté par la décision de fermer les établissements recevant du public, devrait s’en donner à cœur joie !

Rappelons par ailleurs que le chômage partiel ou chômage technique ne donne droit qu’à une indemnisation à hauteur de 70 % de la rémunération brute, sauf pour les salarié-e-s au SMIC qui doivent être indemnisé-e-s à 100%. Déjà en tension du point de vue de la santé, les salarié.e.s doivent aussi s’attendre à un appauvrissement, dans cette période compliquée où nous sommes nombreuses et nombreux à engager des dépenses exceptionnelles pour faire face. La rémunération doit rester inchangée !

La solidarité nous fera sortir de cette crise, mais elle ne doit pas seulement être invoquée entre voisin.e.s. Et si les banques et hauts salaires s’y mettaient ? Le gouvernement va bientôt disposer d’une loi permettant de revenir sur les acquis sociaux des salarié.e.s… on attend toujours celle qui reviendra sur l’Impôt de Solidarité sur la Fortune, manne financière ô combien nécessaire, à en croire le spectre de la crise à venir qu’agite ce même gouvernement. Des fonds spéciaux sont déjà prévus pour les banques… ils doivent être utilisés pour desserrer la contrainte budgétaires des foyers les plus modestes (taux 0 sur les prêts, par exemple). Les riches et les puissant.e.s, vous vous êtes montré.e.s pour Notre-Dame… vous êtes où maintenant ?

Pas de chez soi, pas de confinement dans la dignité

Restez chez vous, c’est bien beau… mais où va-t-on quand on n’a pas de « chez soi » ? Quelques dispositifs bien vagues sont en cours de mise en oeuvre, comme de potentielles locations de chambres d’hôtels. A Toulouse, le DAL 31 alerte sur le retour des « léproseries », dispensaires où l’on viendrait parquer les sans-domiciles testé.e.s positifs au Covid-19. Il attire également l’attention sur les personnes vivant dans les squats et les gymnases, toujours en attente d’un relogement digne. Beaucoup de personnes à la rue sont aussi des migrant.e.s, des étranger.e.s qui sont pour une grande partie exclu.e.s des consignes sanitaires, qui n’ont été traduites que tardivement. N’oublions pas que ce qui est appelé « la crise migratoire » est avant toute chose une crise de l’accueil : la France n’a rien de mieux à offrir aux personnes fuyant la guerre et la pauvreté que la rue et l’indifférence. Nous nous joignons aux exigences du DAL : réquisition des logements vides, comme la Loi le permet !

Et comment faire pour observer un confinement efficace, quand on vit dans une cellule de prison surpeuplée ? Faut-il une crise sanitaire pour commencer à mesurer l’ampleur d’un problème pour lequel la France a été régulièrement épinglée par les instances internationales ? Le taux de surpopulation carcérale atteint 118 % selon l’Observatoire International des Prisons et il ne s’agit là que d’une moyenne. 1600 prisonnières et prisonniers dorment sur des matelas, posés à même le sol, toujours selon l’OIP. Le système policier et judiciaire est une machine à confiner des temps ordinaires : 400 Gilets Jaunes, prisonniers politiques, sont actuellement incarcéré.e.s. Une pétition signée par des avocat-e-s, chercheur-e-s et de magistrat-e-s demandent à l’État « d’ouvrir les prisons », notamment en évacuant les détenu-e-s incarcéré-e-s pour de courtes peines ou en fin de peine. Quoi que l’on pense des prisons (on peut souhaiter leur destruction totale et non une ouverture partielle), on ne peut que se joindre à cette revendication, de même que l’on ne peut que souscrire à la revendication de libérer les personnes détenues en Centre de Rétention Administratif (CRA).


Article publié le 23 Mar 2020 sur Iaata.info