Octobre 16, 2021
Par Les mots sont importants
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La salle d’audience de la cour d’assises de la Gironde, spĂ©cialement amĂ©nagĂ©e pour l’occasion, est bondĂ©e. Sur l’estrade qui fait face au public, outre les quatre juges et les deux avocats gĂ©nĂ©raux, se trouvent les dizaines d’avocats des parties civiles, ceux de la dĂ©fense, les jurĂ©s. Sur la droite, dans un box, protĂ©gĂ© du public par une vitre blindĂ©e et un garde du corps, l’accusĂ©. À l’extĂ©rieur, dans une autre salle Ă©galement remplie de journalistes français et Ă©trangers qui n’ont pu trouver place dans le tribunal, on retransmet les dĂ©bats sur grand Ă©cran. Les audiences, comme l’avaient Ă©tĂ© celles des procĂšs Barbie et Touvier, sont intĂ©gralement filmĂ©es :

« DerriĂšre le prĂ©sident [
], une grosse camĂ©ra noire a remplacĂ© le buste de Marianne, ou l’allĂ©gorie de la Justice, qui, dans les salles d’assises, prĂ©side traditionnellement les dĂ©bats. À Bordeaux les audiences quotidiennes seront toutes filmĂ©es et les cassettes rejoindront chaque soir les archives sous escorte policiĂšre. Â» [1]

C’est un procĂšs dit « â€Żpour l’histoire  Â», le procĂšs le plus mĂ©diatisĂ© depuis l’aprĂšs-guerre. On juge l’ancien ministre du Budget Maurice Papon pour son concours actif dans la dĂ©portation entre 1942 et 1944, alors qu’il Ă©tait secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral Ă  la prĂ©fecture de la Gironde, de 1 690 juifs, en huit convois, de Bordeaux Ă  Drancy, derniĂšre Ă©tape avant Auschwitz.

Mercredi 15 octobre

Un peu Ă©trangement, avant d’évoquer Vichy, il faut parler de la guerre d’AlgĂ©rie. Car l’accusĂ© dont on examine aujourd’hui, comme il se doit, le curriculum vitae eut, dĂšs son recyclage dans la prĂ©fectorale d’un État rĂ©publicain restaurĂ©, une activitĂ© coloniale de premier plan. En 1945, aprĂšs avoir Ă©tĂ© jugĂ© bon pour le service par une commission d’épuration, il poursuivit en effet sa carriĂšre Ă  la sous-direction des affaires algĂ©riennes de l’IntĂ©rieur, puis fut, Ă  deux reprises, de 1949 Ă  1951 et de 1956 Ă  1958, prĂ©fet de Constantine. Enfin, il dirigea la prĂ©fecture de police de Paris durant les derniĂšres annĂ©es de la guerre d’AlgĂ©rie, de 1958 Ă  1962 [2]. Il ne quitta ce poste qu’en 1967.

C’est Ă  Maurice Papon lui-mĂȘme que le prĂ©sident Jean-Louis CastagnĂšde demande d’abord de raconter cette partie de sa carriĂšre, ce qu’il fait bien volontiers. C’est un homme solidement prĂ©parĂ©, sĂ»r de lui et pugnace, nullement sur la dĂ©fensive, qui prend la parole avec autoritĂ©. À 87 ans, il n’a rien perdu de sa superbe â€Ż :

« Une voix sĂ»re, qui prend son temps. Une expression aisĂ©e, qui sent le passĂ©, un phrasĂ© impeccable, conjuguĂ© au subjonctif et oĂč il est question de carriĂšre que l’on “ embrasse ”, de sentiments qui “ honorent ” et de “ charitĂ© parentale”  Â» [3].

À plusieurs reprises, le greffier de la cour d’assises indique dans les minutes du procĂšs les postures thĂ©Ăątrales ainsi que les mouvements d’humeur d’un homme habituĂ© au commandement et souffrant mal la contradiction.

Les nombreux avocats des parties civiles le questionnent rudement, tentant de le dĂ©stabiliser. Il s’agace, mais a nĂ©anmoins rĂ©ponse Ă  tout. On aborde ses activitĂ©s dans l’Est algĂ©rien, haut lieu de l’insurrection nationaliste. La terrible rĂ©pression du soulĂšvement de SĂ©tif en mai 1945, sur laquelle il fut d’abord chargĂ© d’informer le ministre de l’IntĂ©rieur puis dont il dut gĂ©rer les suites en 1949  ? Elle « â€Ża, dit-il, soulevĂ© [son] cƓur et [son] esprit  Â»  [4].

Plus tard, en poste comme prĂ©fet Igame (inspecteur gĂ©nĂ©ral de l’administration en mission extraordinaire) dans un Constantinois oĂč il avait tous les pouvoirs et que l’on nommait parfois « â€Żla Paponie  Â», ne dirigea-t-il pas contre les civils algĂ©riens une rĂ©pression des plus fĂ©roces, incluant, selon nombre de tĂ©moins, rafles, tortures, exĂ©cutions sommaires  ? Ayant toujours « â€ŻrĂ©prouvĂ© la torture  Â» et les exactions, la main sur le cƓur, il Ă©carte ces accusations qui le blessent. Devenu soudainement un brin orientaliste, il va mĂȘme jusqu’à dĂ©clarer son amour pour un islam si « â€Żlongtemps caressé  Â» en Afrique du Nord, indiquant fiĂšrement que « â€Żdans les wilayas musulmanes, [
], on [l]’appelait alors “le MĂąhadi”  Â». Ce qui signifie, poursuit-il doctement, « â€Żâ€œle maĂźtre”, mais cela voulait dire le sage, le juste et c’est peut-ĂȘtre la meilleure dĂ©coration que j’ai recueillie dans ma carriĂšre  Â». Visiblement satisfait par l’effet de ce clichĂ© du paternalisme colonial, l’accusĂ© « â€ŻĂ©teint son micro d’un geste Ă©nergique  Â» et se rassied, note le greffier  [5].

On en vient Ă  la prĂ©fecture de police de Paris, qu’il dirigeait lors de la manifestation des AlgĂ©riens, le 17 octobre 1961. Papon ne redoute manifestement pas d’aborder ce sujet. Il connaĂźt par cƓur la partition de sa dĂ©fense, pour l’avoir dĂ©jĂ  jouĂ©e avec succĂšs en 1961, face Ă  de redoutables ennemis politiques. Il y a lĂ  au contraire, selon lui, une excellente occasion de marquer des points dĂ©cisifs pour la suite de ce procĂšs. Elle lui permet de rappeler Ă  tous quel serviteur efficace et loyal de la rĂ©publique gaullienne il a Ă©tĂ© aprĂšs Vichy. Et combien le gĂ©nĂ©ral de Gaulle lui-mĂȘme lui a manifestĂ© sa confiance la plus entiĂšre, le couvrant d’éloges pour avoir « â€Żtenu Paris  Â» face au FLN. Ce qu’il a fait, assure-t-il, sans violences excessives, mĂȘme s’il convient que ses agents Ă©taient alors rendus nerveux par les rĂ©cents attentats du FLN contre la police parisienne.

Il n’y eut pourtant, affirme-t-il comme en 1961, que deux morts parmi les AlgĂ©riens, ce qui est trop, mais doit ĂȘtre replacĂ© dans le contexte de la guerre sans merci livrĂ©e par le FLN jusque sur le territoire français. Selon lui, le vilain mot de « â€Żrafle  Â» ne saurait ĂȘtre employĂ© Ă  propos des 11 700 manifestants « â€ŻapprĂ©hendĂ©s  Â» cette nuit-lĂ  selon ses services. Il les a tout sim­plement « â€Żmis Ă  l’abri  Â» des violences Ă©ventuelles. Enfin, ajoute-t-il, croit-on vraiment que de Gaulle l’aurait maintenu Ă  son poste Ă  Paris de 1958 Ă  1967, un record depuis LĂ©pine, si les accusations dĂ©lirantes de « â€Żmassacre  Â» lancĂ©es Ă  l’époque par des irresponsables Ă©taient fondĂ©es  ? [6]

Parmi de nombreux autres tĂ©moins de moralitĂ© de haut rang, sa dĂ©fense a d’ailleurs citĂ© Pierre Messmer. L’ancien rĂ©sistant et ministre des armĂ©es de de Gaulle viendra en personne le lendemain matin confirmer sa version des faits et lui apporter une caution inattaquable. Michel DebrĂ© et Roger Frey, respectivement Premier ministre et ministre de l’IntĂ©rieur Ă  l’époque des faits, Ă©tant morts, « â€Żreste Ă  l’ancien prĂ©fet de police qui a la malchance de vivre encore Ă  87 ans, de rĂ©pondre de la RĂ©publique et de la France  Â», dit l’accusĂ©, debout depuis trois quarts d’heure, la main tendue comme au Parlement. Et d’ajouter  :

« La France, tant que j’aurai un souffle, je n’y laisserai pas toucher Â» [7].

Dans sa chronique quotidienne du procĂšs, le journaliste Éric Conan souligne que l’effet produit par cette audience est « â€Żcatastrophique  Â» [8]. Sorti inchangĂ© de sa naphtaline et rĂ©affirmĂ© avec un culot hors du commun par Maurice Papon, confirmĂ© avec autoritĂ© par des tĂ©moins au-dessus de tout soupçon, en effet, le mensonge d’État de 1961 peut toujours, trente-six ans plus tard, se faire passer pour la vĂ©ritĂ©.

Jeudi 16 octobre

Le lendemain, selon le mĂȘme chroniqueur, est « â€Żl’envers de la journĂ©e prĂ©cĂ©dente, du fait d’un seul tĂ©moin  Â» [9]  : Jean-Luc Einaudi, appelĂ© Ă  tĂ©moigner par certaines parties civiles. Comme il le confirme au prĂ©sident, ce tĂ©moin, nĂ© en 1951, n’a pas vĂ©cu la guerre d’AlgĂ©rie Ă  l’ñge adulte. Il est, de son mĂ©tier, Ă©ducateur et non historien, mais il a Ă©crit un livre intitulĂ© La bataille de Paris. 17 octobre 1961, publiĂ© six ans auparavant [10]. C’est Ă  ce titre qu’il tĂ©moigne.

Les parties civiles lui ont confiĂ© une lourde responsabilitĂ©, celle d’ĂȘtre leur seul « â€ŻtĂ©moin d’immoralité  Â» sur la pĂ©riode algĂ©rienne de Maurice Papon. Elles comptent sur lui pour dĂ©montrer une continuitĂ© criminelle et dissimulatrice entre son action sous Vichy et celle qu’il mena durant la guerre d’AlgĂ©rie. Elles auraient pu choisir de concentrer l’attaque sur la torture et les exactions commises dans le Constantinois, alors que Papon y dirigeait les opĂ©rations d’écrasement du nationalisme, ou encore sur la tuerie du mĂ©tro Charonne le 8 fĂ©vrier 1962, elle aussi commise sous ses ordres. Mais c’est principalement l’évocation de la rĂ©pression du 17 octobre 1961 qu’elles ont retenue pour le confondre.

Exactement dix ans auparavant, Jean-Luc Einaudi commençait son enquĂȘte. Il collectait, en sillonnant l’AlgĂ©rie, des tĂ©moignages sur le passage de Papon Ă  Constantine et sur la rĂ©pression du 17 octobre 1961. L’occasion qui se prĂ©sente Ă  lui de faire avancer la reconnaissance du drame dont il s’est fait l’historien, pour laquelle il milite, avec d’autres, depuis 1991, est proprement inespĂ©rĂ©e. Elle ne doit pas ĂȘtre manquĂ©e. Jusque-lĂ , l’éducateur n’a jamais tĂ©moignĂ© que devant des juges pour enfants. Et, mĂȘme s’il s’est longuement prĂ©parĂ© Ă  cette Ă©preuve avec l’avocat Pierre Mairat, un certain « â€Żvertige  Â», dira-t-il, le saisit alors qu’il lui faut s’avancer Ă  la barre de cette cour d’assises intimidante et s’exprimer, Ă  deux pas de Maurice Papon lui-mĂȘme, devant la presse nationale et internationale [11].

AutorisĂ© Ă  parler par le prĂ©sident, il se lance, carrure de rugby­man et regard doux, voix grave et dĂ©bit lent, solidement agrippĂ© Ă  la barre. Et cet homme « â€Żhabité  Â» par les faits qu’il raconte, notent les journalistes, capte rapidement l’attention de la cour et du public pour ne plus la lĂącher : « â€ŻLe cauchemar des victimes, Ă©crit Sud-Ouest, est encore le sien  Â» [12]. Il se livre Ă  une vĂ©ritable « â€Żleçon d’histoire  Â», d’une longueur et d’une densitĂ© trĂšs rarement autorisĂ©es dans un tribunal. Pourtant, nul ne l’interrompt. Les CRS eux-mĂȘmes, signale-t-on, ont abandonnĂ© leur poste de surveillance des abords de la salle pour venir « â€Żl’écouter avec attention  Â» [13].

Ce que relate Einaudi, bien peu en ont alors vraiment connaissance. Et c’est effroyable. Il accumule sans aucune note les dates et les heures, les lieux du drame, le nom des victimes et des tĂ©moins, les descriptions circonstanciĂ©es des violences policiĂšres, les dĂ©clarations des protagonistes. Selon lui, la vĂ©ritĂ© est bien Ă©loignĂ©e de la version donnĂ©e la veille par Papon. Ce qu’il dĂ©montre c’est que, le 17 octobre 1961 et les jours suivants, en plein Paris, la police française commit, avec une violence inouĂŻe, un vĂ©ritable « â€Żmassacre  Â» de manifestants algĂ©riens entiĂšrement pacifiques.

Einaudi se livre, Ă©crit Le Monde, Ă  une « â€ŻdĂ©position-rĂ©qui­sitoire  Â» [14]. La dĂ©monstration est d’autant plus accablante qu’elle s’en tient soigneusement aux faits et Ă©vite tout excĂšs de langage. C’est sous les ordres de Papon que ce massacre « â€Żau faciĂšs  Â» eut lieu, rappelle-t-il. Et ce dernier ne fit rien pour l’empĂȘcher, ni pour l’interrompre. Davantage, Einaudi cite des mots adressĂ©s alors par le prĂ©fet de police Ă  ses agents qui sonnent comme des encouragements Ă  utiliser les moyens les plus violents, et mĂȘme Ă  tuer. Et des agents tuĂšrent en effet, dĂ©taille-t-il, au pont de Neuilly, au pont Saint-Michel, sur les Grands Boulevards, au Palais des sports de Versailles, au centre d’identification de Vincennes et dans bien d’autres lieux de la banlieue parisienne.

Des jours durant, la Seine et les canaux charriĂšrent des cadavres d’AlgĂ©riens morts par balle, par strangulation, par pendaison, par noyade ou des suites de matraquage Ă  coups de crosse ou de bidule [15]. C’est le mĂȘme Papon, ajoute-t-il enfin, qui inventa la version outrageusement mensongĂšre, dĂ©fendue bec et ongles par le gouvernement DebrĂ©, restĂ©e officielle jusqu’à ce jour de 1997, et soutenue la veille encore devant cette cour, selon laquelle il n’y aurait eu que deux morts algĂ©riens. Einaudi, reprenant les conclusions de son livre, Ă©value quant Ă  lui le nombre des victimes de la police Ă  « â€Żun minimum de 200 morts, vraisemblablement autour de 300  Â». Et il conclut ainsi  :

« Monsieur Papon voulait que la vĂ©ritĂ© ne puisse pas se faire. Finalement cette vĂ©ritĂ© a fait son chemin. Je suis venu ici en mĂ©moire de ces victimes algĂ©riennes, enterrĂ©es comme des chiens dans la fosse commune rĂ©servĂ©e aux musulmans inconnus du cimetiĂšre de Thiais Â» [16].

À quelques mĂštres de la barre oĂč se tient Einaudi, Maurice Papon, jusqu’alors plutĂŽt serein, accuse le coup :

« â€ŻRompant [avec] sa naturelle impassibilitĂ©, l’ancien prĂ©fet tapote nerveusement la tablette de sa main droite  Â», Ă©crit Le Monde [17].

Au prĂ©sident CastagnĂšde qui lui demande s’il veut rĂ©agir Ă  ce qu’il vient d’entendre, le prĂ©venu ne trouve rien d’autre Ă  dire que sa « â€ŻstupĂ©faction  Â». Il renvoie une rĂ©ponse Ă  plus tard. Son avocat, MaĂźtre Varaut, a rĂ©alisĂ© que quelque chose d’inattendu et de fort prĂ©judiciable aux intĂ©rĂȘts de son client vient de survenir. Selon lui, c’est un « â€Żdiscours politique  Â» qui vient d’ĂȘtre tenu par Einaudi. Il dĂ©nonce une manƓuvre traĂźtresse des parties civiles. Ces derniĂšres viennent, dit-il, d’ouvrir « â€Żun procĂšs dans le procĂšs  Â». Il doit mĂȘme avouer n’avoir pas « â€ŻprĂ©vu l’importance  Â» de cette Ă©vocation du 17 octobre. Commentant devant la cour cette prĂ©tendue nĂ©gligence et rĂ©vĂ©lant son trouble aprĂšs la dĂ©position d’Einaudi, Me Varaut a encore ces mots surprenants  :

« J’aurais dĂ» le prĂ©voir compte tenu que l’affaire de Charonne [sic] est une vieille obsession politique Â» [18].

Cette confusion entre la rĂ©pression du 17 octobre 1961, dont il vient pourtant d’entendre parler durant deux heures, et celle du mĂ©tro Charonne qu’il mentionne, le meurtre de neuf Français par la police lors d’une manifestation anti-OAS en fĂ©vrier 1962, paraĂźt aujourd’hui parfaitement incongrue dans la bouche d’un avocat posant volontiers en tĂ©nor du barreau. Mais elle est alors encore courante et fort symptomatique. Elle en dit long sur le sentiment d’impunitĂ© du notable de la Ve RĂ©publique.

Le drame de Charonne a Ă©tĂ© abondamment commĂ©morĂ© par la gauche depuis 1962, au point d’incarner dans la mĂ©moire collective, y compris dans celle de l’avocat royaliste de Papon, toutes les rĂ©pressions liĂ©es Ă  la guerre d’AlgĂ©rie et opĂ©rĂ©es sur le territoire français [19]. Le 17 octobre 1961, quant Ă  lui, a Ă©tĂ© longtemps « â€Żoublié  Â». Ce que ne rĂ©alisent manifestement pas encore Papon et son avocat, c’est qu’à compter de ce jour, c’en est bel et bien fini de cet oubli national sur lequel ils croyaient encore pouvoir compter. L’avocat ayant fait observer que son client est « â€ŻtrĂšs fatigué  Â», l’audience est levĂ©e.

Pour la presse française et Ă©trangĂšre, qui s’ennuyait ferme depuis l’ouverture du procĂšs, six jours auparavant, un vĂ©ritable Ă©vĂšnement vient d’avoir lieu  : on a dĂ©couvert d’autres cadavres dans les placards de Papon, des placards qui sont, cette fois, ceux de la RĂ©publique et non pas de Vichy. Me Pierre Mairat raconte que lorsque Jean-Luc Einaudi et lui-mĂȘme sortent de la cour d’assises, ce 16 octobre 1997 en fin d’aprĂšs-midi, une foule hĂ©rissĂ©e de micros et de camĂ©ras se rue vers eux et assaille de questions ce tĂ©moin qui vient d’accabler avec tant de force Maurice Papon et de mettre en lumiĂšre une tragĂ©die « â€ŻoubliĂ©e  Â» [20].

Einaudi, plusieurs jours durant, enchaĂźne les interviews. Le soir mĂȘme, tous les mĂ©dias Ă©voquent, parfois longuement, le drame qui vient, contre toute attente, de ressurgir Ă  Bordeaux. Au point d’obliger le gouvernement Ă  s’exprimer, en la personne de deux de ses ministres. Il faut, disent-ils, « â€Żfaire la lumiĂšre  Â» sur cet Ă©vĂšnement. Par un heureux hasard de calendrier, le lendemain de cette audience est le trente-sixiĂšme anniversaire du 17 octobre 1961. Il est abondamment commĂ©morĂ© dans la presse française.

Il en ira dĂ©sormais ainsi chaque annĂ©e. Tous les 17 octobre, on montrera les terribles photos d’AlgĂ©riens brutalisĂ©s ou tuĂ©s prises par Elie Kagan, ou des images du film de Jacques Panijel, longtemps interdit, tournĂ©es dans les bidonvilles de Nanterre [21]. On publiera d’ahurissants tĂ©moignages de sauvagerie policiĂšre en plein Paris. Et l’on mentionnera, bien souvent aussi, le rĂŽle jouĂ© par Jean-Luc Einaudi dans le retour mĂ©moriel de l’évĂšnement.

Pour reprendre l’expression d’un auteur britannique, la RĂ©pu­blique gaullienne, en commettant ce crime, puis en le niant, avait fabriquĂ© une « â€Żfrench memory’s bombe Ă  retardement  Â»  [22]. Longtemps restĂ©e enfouie dans les trĂ©fonds de la sociĂ©tĂ© française, cette bombe mĂ©morielle explosa vĂ©ritablement devant la cour d’assises de Bordeaux, trente-six ans plus tard. Ce 16 octobre 1997, une brĂšche s’est alors ouverte dans le mur de silence derriĂšre lequel un consensus national avait si longtemps relĂ©guĂ© le drame.

Cette brĂšche ne s’est plus refermĂ©e. Au point, selon Henry Rousso, que le 17 octobre 1961, date du massacre d’AlgĂ©riens pacifiques occultĂ© durant trente ans, est devenu depuis les annĂ©es 2000 une sorte de « â€ŻmĂ©taphore mĂ©tonymique  Â» de la guerre d’AlgĂ©rie, « â€Żsale guerre  Â» coloniale dont on dissimula les nombreux crimes. Son abondante commĂ©moration dans les mĂ©dias Ă  chaque anniversaire, une production trĂšs importante de livres et de films d’histoire ou de fiction le prenant pour objet depuis les annĂ©es 2000, font qu’aprĂšs une longue « â€ŻamnĂ©sie  Â», on pourrait dĂ©sormais parler, selon lui, d’une « â€ŻhypermnĂ©sie  Â» [23]  : l’évĂšnement longtemps occultĂ© aurait dĂ©sormais une place pour ainsi dire disproportionnĂ©e dans la mĂ©moire collective.

Quoi qu’il en soit, ce retour fracassant doit sans conteste beaucoup Ă  un homme, Jean-Luc Einaudi. C’est ce combat pour la connaissance historique et pour la reconnaissance politique d’un crime raciste colonial d’État que ce livre entend retracer. Un combat qui s’étendit sur trois dĂ©cennies.

La fameuse dĂ©position d’Einaudi Ă  Bordeaux n’en fut que l’épisode le plus connu. CommencĂ© dĂšs le milieu des annĂ©es 1980, ce combat fut d’abord celui que Jean-Luc Einaudi mena en solitaire pour parvenir Ă  dresser le procĂšs-verbal du massacre dans La bataille de Paris. Il s’agissait en somme de redonner « â€Żun nom et une adresse  Â» Ă  un crime d’État niĂ© officiellement et devenu depuis une sorte de rumeur mĂ©morielle, un Ă©vĂšnement sans historien ni histoire.

Puis survint la double confrontation judiciaire avec Maurice Papon. Cette confrontation, Einaudi l’avait en quelque sorte lui-mĂȘme engagĂ©e dĂšs la premiĂšre page de son livre. Il avait en effet conjointement dĂ©diĂ© ce dernier Ă  deux enfants victimes de ce serviteur de l’État  : l’une juive, Jeannette Griff, 9 ans, dĂ©portĂ©e en 1942 de Bordeaux Ă  Drancy avant de l’ĂȘtre Ă  Auschwitz [24], l’autre « â€Żfrançaise musulmane d’AlgĂ©rie  Â», Fatima Bedar, 15 ans, noyĂ©e dans le canal Saint-Denis en octobre 1961  [25].

Bien que seul le premier de ces deux crimes ait pu ĂȘtre jugĂ© par la cour d’assises de Bordeaux en 1997, le second fut finalement examinĂ© lors d’un autre procĂšs retentissant en 1999. Étrangement, c’est au cours de ce procĂšs intentĂ© par Maurice Papon lui-mĂȘme Ă  Jean-Luc Einaudi que la justice reconnut « â€Żun massacre  Â».

Mais, si c’est par lui que la France redĂ©couvrit vĂ©ritablement le 17 octobre 1961, la bataille ne se rĂ©duisit pas, comme nous le verrons, Ă  ce mao a mano finalement victorieux avec l’ancien prĂ©fet de police de Paris, qui fit les dĂ©lices de la presse et personnifia Ă  l’excĂšs le dĂ©bat historique. Einaudi ne fut pas seulement celui qui « â€ŻdĂ©fia Maurice Papon  Â». En effet, une fois dĂ©faite et ruinĂ©e la version officielle de 1961, restait encore Ă  faire plier la raison d’État qui refusait la vĂ©ritĂ©.

Il fallait notamment affronter la rĂ©sistance acharnĂ©e de l’appareil d’État lui-mĂȘme Ă  livrer ses archives. Le combat pour obtenir leur ouverture sur le 17 octobre contribua Ă  une libĂ©ration de la recherche sur la guerre d’AlgĂ©rie. Mais la mĂȘme raison d’État fit deux victimes trop souvent oubliĂ©es  : deux archivistes, Philippe Grand et Brigitte LainĂ©. Ces deux-lĂ  payĂšrent chĂšrement un hĂ©roĂŻsme bien ordinaire  : le simple fait d’avoir, en dĂ©fense d’Einaudi face Ă  Papon, tĂ©moignĂ© de ce qu’ils savaient, en tant qu’archivistes, devant la justice. Leur ahurissante « â€Żaffaire  Â» est Ă©galement racontĂ©e dans mon livre.

Enfin, la bataille d’Einaudi porta en elle une exigence politique dont l’enjeu fut et est encore considĂ©rable. Elle touche Ă  l’identitĂ© mĂȘme de la France d’hier, mais aussi d’aujourd’hui  : celle d’une reconnaissance officielle, d’une intĂ©gration Ă  « â€Żl’histoire de France  Â» d’un massacre colonial et raciste hautement emblĂ©matique de ce que fut la RĂ©publique coloniale. La France, selon une formule tant de fois employĂ©e depuis les annĂ©es 1990, allait-elle enfin « â€Żregarder en face son passĂ© colonial  Â» et en tirer les leçons en s’attaquant Ă  un impensĂ© colonial toujours Ă  l’Ɠuvre  ?

Cette exigence heurtait de front un consensus français majeur, formĂ© dĂšs la guerre d’AlgĂ©rie entre les principales forces politiques de la Ve RĂ©publique pour maintenir l’omerta, sur ce crime colonial-lĂ  comme sur tous les autres. Ce pacte du silence ne fut rompu qu’en 2012, le plus haut sommet de l’État admettant enfin, mais du bout des lĂšvres, qu’« â€Żune tragĂ©die  Â» avait eu lieu le 17 octobre. Einaudi considĂ©ra alors que son combat Ă©tait largement victorieux. L’« â€ŻamnĂ©sie  Â» proprement dite Ă©tait bel et bien vaincue. Mais il savait que si la RĂ©publique consentait dĂ©sormais, contrainte et forcĂ©e, Ă  compatir Ă  la « â€Żdouleur des victimes  Â» de certains crimes coloniaux, elle s’arrĂȘtait toujours, comme frappĂ©e d’aphasie, au seuil de la vĂ©ritĂ© la plus difficile Ă  admettre : celle des responsabilitĂ©s politiques.




Source: Lmsi.net