« Notre avenir reste brillant », affirmait Donald Trump lors de sa première allocution en réponse à la conjoncture actuelle, alors que son gouvernement annonçait début février que les États-Unis allaient réduire leur contribution au budget de l’OMS de 53%. Brillant, pourquoi pas, mais à quel prix ? Et à Macron d’enchérir : « La santé n’a pas de prix, le gouvernement prendra tous les moyens nécessaires » pour affronter le Covid-19. Nous ne pouvons évidemment pas nous en tenir à un tel cynisme. Il suffit de tendre l’oreille, d’ouvrir les yeux, de se rendre (malheureusement !) au boulot, d’ouvrir nos frigos ou de passer la porte d’entrée d’un hôpital pour prendre conscience du fait que notre avenir est une longue file d’attente, que l’accès à la santé est devenu un luxe macabre.

Né en Chine, puis diffusé dans certains pays asiatiques qui l’ont immédiatement pris en charge et isolé comme en Corée du Sud ou à Taïwan 1, le coronavirus n’a pas eu le même destin en Europe et aux États-Unis. En Italie, en France, en Espagne et au Royaume-Uni, les gouvernements, souvent issus d’une rupture politique avec les partis traditionnels mais n’ayant pas pour autant rompu avec des années de politique libérale et austéritaire en terme de santé, se sont distingués en tardant à prendre des mesures. Dans un mépris assumé de pays du Nord, aucune chancellerie occidentale n’a pris au sérieux le risque pandémique qui se répandait dans les anciens pays du Sud, qui “ont tous été touchés par le SRAS en 2003, et tous en ont tiré les conséquences”. Dans ce mélange oscillant entre condescendance des anciens centres économiques envers les nouveaux pays développés, sinophobie trumpiste et habitudes austéritaires, les dirigeant·es des pays les plus riches ont laissé le virus se répandre sans prendre des mesures sanitaires immédiates.

Ainsi, l’Europe, dont les pays mènent chacun leur propre politique (mais toujours libérale) vis-à-vis de la pandémie, est devenu le plus grand foyer de diffusion du virus, dépassant la Chine en nombre de morts malgré des moyens financiers largement supérieurs (le PIB / habitant·e de l’Union Européenne est plus de deux fois supérieur à celui de la Chine).

Avec l’afflux toujours plus massif des posts et analyses sur les réseaux sociaux, il n’est pas évident d’envisager avec lucidité les enjeux de cette conjoncture désastreuse. C’est pour cela que nous voudrions assembler sous forme de synthèse et sans exigence exhaustive les analyses éparses relatives aux causes agro-capitaliste d’un côté et austéritaire de l’autre de la crise du COVID-19, tout en proposant une conclusion politique. Distinguant nettement cause et déclencheur, la crise sanitaire actuelle apparaîtra elle-même seulement comme catalyseur d’une crise économique plus large. Ensuite, nous verrons que les conséquences directes sur la population sont inégales et exacerbent les dominations de genre et de race déjà existantes dans les rapports sociaux capitalistes, mais aussi plus largement celle envers les groupes déjà exclus, comme la population carcérale, les chômeur·ses ou les SDF. Nous tirerons enfin un bilan politique de la lutte des classes pandémique qui se construit partout dans les secteurs “essentiels” ou “non-essentiels” de l’activité économique.

1. Épidémies et mode de production capitaliste

Si les épidémies sont des phénomènes naturels qui touchent toutes les sociétés, leur nature spécifique, la rapidité de leur propagation et leur impact sont directement imputables au mode de production capitaliste. L’analyse intitulée “Contagion sociale. Guerre de classe microbiologique en Chine”, rédigée par la revue Chuang, nous fournit un bref historique de cet entrelacement : “Si les épidémies de bétail anglaises du XVIIIe siècle ont été le premier cas de peste bovine nettement capitaliste, et l’épidémie de peste bovine de l’Afrique des années 1890 le plus important des holocaustes épidémiologiques de l’impérialisme, la grippe espagnole peut alors être considérée comme le premier des fléaux du capitalisme sur le prolétariat.” Entre 1918 et 1920, la grippe espagnole tua un à deux pourcents de la population mondiale, donc entre 25 et 50 millions de personnes. Nous verrons qu’outre les secteurs spécifiques de l’industrie agro-alimentaire et forestière, c’est la structure entière du marché mondial qui entre en jeu dans l’analyse des causes épidémiologiques, qui se situe au croisement de la biologie, de l’écologie et de la critique de l’économie politique.(…)


Article publié le 27 Mar 2020 sur Paris-luttes.info