DĂ©cembre 8, 2020
Par La Rotative (Tours)
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Remettre la pandĂ©mie de Covid-19 dans son contexte. Analyser les rĂ©ponses qui y ont Ă©tĂ© apportĂ©es Ă  travers le monde. DĂ©crire les conditions qui favorisent la transmission d’agents pathogĂšnes des animaux vers les humains. Proposer des solutions rĂ©volutionnaires, Ă  la mesure des enjeux. C’est Ă  tout cela que s’attelle Andreas Malm dans son bref essai publiĂ© en septembre 2020.

La premiĂšre partie de l’ouvrage compare les rĂ©ponses apportĂ©es Ă  la crise Ă©pidĂ©mique et Ă  la crise climatique ; la deuxiĂšme partie propose de passionnants dĂ©veloppements sur la chauve-souris, « vecteur sans pareil d’agents pathogĂšnes Â», et sur la maniĂšre dont le capitalisme favorise le dĂ©veloppement de dĂ©bordements zoonotiques ; la troisiĂšme partie, intitulĂ©e « Communisme de guerre Â», est consacrĂ©e aux rĂ©ponses Ă  apporter aux crises dĂ©crites prĂ©cemment.

Malm tire un parallĂšle entre la situation actuelle et celle de la Russie de 1917, en s’appuyant sur un texte de LĂ©nine paru en septembre 1917, un mois avant la prise du pouvoir par les bolchĂ©viques : La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer. Si, face aux crises, les gouvernements sont capables de prendre des mesures exceptionnelles pour en conjurer les symptĂŽmes, la position rĂ©volutionnaire consiste Ă  dĂ©ployer ces mesures contre les moteurs de la catastrophe – ici, la catastrophe climatique. Le « lĂ©ninisme Ă©cologique Â» dĂ©fendu par Malm balaye avec un certain mĂ©pris toute hypothĂšse anarchiste ; « aucun groupe d’entraide de Bristol ne pourrait ne serait-ce qu’envisager de lancer un programme Â» de mesures de contrĂŽle et de coercition tel que proposĂ© par l’auteur, qui veut croire qu’il est possible de s’en remettre aux structures de l’Etat capitaliste, faute d’autres formes disponibles. Plus loin, Malm poursuit sa comparaison avec la rĂ©volution russe, en convoquant le communisme de guerre comme « doctrine politique de l’urgence Â» seule Ă  mĂȘme de rĂ©pondre aux enjeux posĂ©s par la crise Ă©cologique, tout en mettant en garde contre les risques de dĂ©rive totalitaire. Ces multiples rĂ©fĂ©rences au bolchĂ©visme laissent parfois circonspect, mais ouvrent d’intĂ©ressantes pistes de rĂ©flexion.

Avec l’autorisation des Ă©ditions La Fabrique, nous reproduisons ci-dessous un extrait de l’ouvrage consacrĂ© aux rĂ©ponses apportĂ©es par la gauche Ă  la pandĂ©mie de Covid-19.


Le coronavirus et la gauche

On peut dire sans trop s’avancer que l’essentiel du discours de gauche au sujet du Covid-19, dans les premiers mois de l’épidĂ©mie du moins, l’abordait entiĂšrement sous l’angle de la vulnĂ©rabilitĂ©, inĂ©galement rĂ©partie dans la population. Un exemple d’énoncĂ© de gauche typique Ă  la fin mars 2020 Ă©tait : « Il est Ă©vident que ce n’est pas tant la lĂ©talitĂ© du Covid-19 elle-mĂȘme qui tue tous ces gens en Italie que la nĂ©olibĂ©ralisation du systĂšme de soin et les mesures d’austĂ©ritĂ© de l’Union europĂ©enne [1]. Â» À cette demi-vĂ©ritĂ© correspondait une sĂ©rie de revendications : abrogation immĂ©diate des politiques d’austĂ©ritĂ©, revenu de base universel pour permettre aux gens de rester chez eux, assurance maladie universelle dans les pays encore suffisamment arriĂ©rĂ©s pour en ĂȘtre dĂ©pourvus, expropriation des paradis fiscaux pour financer le dĂ©veloppement de tous les secteurs du service public de la santĂ©, augmentation de salaire pour les travailleurs des hĂŽpitaux et des maisons de retraite, ouverture des frontiĂšres, dĂ©veloppement de vaccins par la mise en commun des brevets accaparĂ©s par les compagnies pharmaceutiques
 Tout cela, et bien davantage, est indispensable. Malheureusement, toutefois, mĂȘme la satisfaction de l’ensemble de ces revendications ne suffira pas tant qu’on ne s’occupe pas des causes de l’épidĂ©mie, et dans l’écrasante majoritĂ© des cas, la gauche a vu en effet le virus comme une infortune qui s’abattait sur l’humanitĂ©. Il y a eu des exceptions bien sĂ»r – Rob Wallace notamment, qui a longtemps prĂȘchĂ© au fond d’une grotte, et qui avait un autre point de vue, et une autre proposition : « EmpĂȘchons les Ă©pidĂ©mies qu’on n’est pas capables de maĂźtriser de se produire. [2] Â»

Prendre les catastrophes perpétuelles à leurs racines écologiques

Le Covid-19 est sans doute le premier boomerang de la sixiĂšme extinction de masse Ă  frapper l’humanitĂ© en pleine tĂȘte. Mais le choc n’a pas suffi Ă  faire remonter les questions Ă©cologiques en tĂȘte de l’ordre du jour, consacrĂ© pour l’essentiel Ă  traiter la douleur de la commotion. LĂ  encore, il y a eu des exceptions. On a pu entendre sur CNN que les causes bien Ă©tablies du dĂ©bordement zoonotique imposaient « une refonte totale de la façon dont on traite la planĂšte [3] Â». « On est tous des pangolins Â», proclamait une banderole tendue aux fenĂȘtres de Bordelais confinĂ©s [4]. Mais dans l’ensemble, les rĂ©actions Ă©taient les mĂȘmes que face Ă  un feu de forĂȘt – que font les pompiers ? Pourquoi le gouvernement ne fait-il pas son boulot ? Pendant les catastrophes Ă©cologiques, la vie des gens se trouve tellement bouleversĂ©e que tout devient une question de survie. Le moment est donc assez peu propice aux mĂ©ditations profondes ou au grand remaniement des structures matĂ©rielles de la sociĂ©tĂ©. Et avant qu’elles ne frappent, et une fois qu’elles sont passĂ©es, le business-as-usual apparaĂźt comme la chose la plus normale du monde. Que faudra-t-il pour qu’il se retrouve enfin dans le collimateur ?

La sĂ©rie de catastrophes climatiques trĂšs rĂ©centes, de la vague de chaleur de l’étĂ© 2018 (un Ă©vĂ©nement quasiment mondial) aux mĂ©gafeux australiens, semble indiquer que le moment de l’impact lui-mĂȘme pourrait offrir des perspectives favorables Ă  la prise de conscience et au passage Ă  l’action. Les initiatives balbutiantes dans ce sens Ă©taient elles-mĂȘmes le fruit de dĂ©cennies de travail acharnĂ© des scientifiques et du mouvement pour le climat. Dans le cas du Coronageddon, il n’y avait pas de semblables paratonnerres pour tirer parti de l’énergie du choc, mais vu sa violence, un rattrapage accĂ©lĂ©rĂ© n’est pas absolument impossible.

Il faudrait pour cela que la gauche s’intĂ©resse aux causes de la pandĂ©mie. Si elle s’en tient au positionnement social par lequel elle se dĂ©finit habituellement, elle ne pourra formuler que des revendications du type « des digues pour tous Â» – autrement dit, de meilleurs palliatifs. Et elle se trouvera dĂ©passĂ©e. Si l’on veut avoir une chance de sortir de l’urgence chronique, il faut une concentration de forces diffĂ©rente. AprĂšs tout, ĂȘtre « radical Â», c’est prendre les problĂšmes Ă  la racine. Être radical au temps de l’urgence chronique, c’est prendre les catastrophes perpĂ©tuelles Ă  leurs racines Ă©cologiques. Corona et climat ne sont pas, il faut le rĂ©pĂ©ter, les seules composantes du supplice qui s’annonce. Il y a une longue liste de bombes Ă  retardement qui n’attendent que d’exploser – l’effondrement de la population d’insectes, la pollution plastique, la dĂ©gradation des sols, l’acidification des ocĂ©ans, une nouvelle dĂ©gradation de la couche d’ozone, sans oublier la possibilitĂ© d’accidents nuclĂ©aires ou d’autres surprises â€“ mais le prĂ©sent a sĂ©lectionnĂ© ces deux-lĂ  et ils vont dĂ©jĂ  nous occuper un moment. Il y a un point oĂč ils se croisent avec une intensitĂ© particuliĂšre.

Capital fossile : capital parasite

L’extraction de combustible fossile dans les forĂȘts tropicales associe les moteurs du changement climatique et ceux du dĂ©bordement zoonotique dans un mĂȘme bulldozer. Au cƓur de l’Amazonie, la compagnie pĂ©troliĂšre brĂ©silienne Petrobras pompe du pĂ©trole et du gaz et l’envoie dans des pipelines construits par la compagnie suĂ©doise Skanska, dĂ©sormais exploitĂ©s par la multinationale française Engie ; d’autres pipelines doivent ĂȘtre construits. De l’autre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre, l’État pĂ©ruvien mise sur un boom pĂ©trolier en Amazonie. Il en est de mĂȘme pour l’État Ă©quatorien, qui a autorisĂ© les forages pĂ©troliers dans le parc Yasuni, une forĂȘt humide et nuageuse Ă  la biodiversitĂ© exceptionnelle, qui compte plus d’espĂšces d’insectes, d’oiseaux, de mammifĂšres et d’amphibiens par hectare que nulle part ailleurs, et qui devait servir de refuges aux animaux fuyant la sĂ©cheresse et les incendies. Plus de la moitiĂ© du pĂ©trole exportĂ© par l’Équateur est destinĂ© Ă  un seul marchĂ© : la Californie. L’extraction est financĂ©e par des acteurs comme JP Morgan et Goldman Sachs [5]. Capital fossile : capital parasite.

De l’autre cĂŽtĂ© des tropiques, Ă  Sumatra, la forĂȘt de Harapan, peuplĂ©e de tigres, d’élĂ©phants et d’autres espĂšces moins charismatiques, est dĂ©jĂ  rongĂ©e par les plantations de palmiers Ă  huile. Mais la plus grande menace qui pĂšse sur elle Ă  l’heure oĂč j’écris ces lignes est celle d’une compagnie miniĂšre qui s’apprĂȘte Ă  y tracer une route pour camionner son charbon [6]. Mais tout cela n’est rien Ă  cĂŽtĂ© de la charge explosive des projets d’invasion des tourbiĂšres du bassin du Congo pour en extraire des centaines de millions de barils de pĂ©trole. Cette zone boisĂ©e et marĂ©cageuse est connue depuis longtemps comme une « virosphĂšre Â» d’une rare luxuriance ; en 2017, des chercheurs ont Ă©galement dĂ©montrĂ© que c’était l’un des Ă©cosystĂšmes prĂ©sentant la densitĂ© en carbone la plus riche au monde, emmagasinant des quantitĂ©s astronomiques de cet Ă©lĂ©ment dans le sol. L’un des hommes les plus riches d’Afrique, le trĂšs influent Claude Wilfrid « Willy Â» Etoka, entend bien y forer [7].

Le Covid-19 a mis tout cela en suspens. Tout cela reprendra de plus belle si on laisse les investisseurs dicter leurs rĂšgles. Fort heureusement, ils doivent faire face Ă  la rĂ©sistance des populations indigĂšnes et d’autres acteurs locaux, aujourd’hui particuliĂšrement bien organisĂ©s en Équateur notamment ; mais tous les projets de ce type, ceux sur le point d’aboutir en tout cas, sortent des poches profondes des pays du Nord. Ils assignent une tĂąche immĂ©diate aux militants de ces pays. À des fins de dissuasion, les mouvements pour le climat et pour l’environnement devraient dĂ©ployer lĂ  les tactiques les plus offensives de leur arsenal.

Illustration : La dĂ©fense de PĂ©trograd, Aleksandr Deyneka, 1928.


Andreas Malm, La chauve-souris et le capital, traduit de l’anglais par Étienne Dobenesque, Éditions La Fabrique, 2020, 15 €.




Source: Larotative.info