Mars 19, 2020
Par Lundi matin
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Paul écrit dans son épître aux Thessaloniciens que l’Empire romain agit comme un katechon, c’est-à-dire comme un pouvoir qui masque la réalité agissante de l’apocalypse. Or l’apocalypse correspond en même temps selon lui à la Parousie, qui est la seconde venue du Christ. L’effondrement de l’Empire, c’est l’apocalypse, mais c’est aussi la révélation de la rédemption.

« La tradition des opprimés nous enseigne que ‘ l’état d’exception’ dans lequel nous vivons est la règle. Nous devons parvenir à une conception de l’histoire qui rende compte de cette situation. Nous découvrirons alors que notre tâche consiste à instaurer le véritable état d’exception. »

Walter Benjamin

La crise sanitaire inédite que le monde traverse actuellement est un lever de rideau. La catastrophe immanente dans laquelle nous évoluons depuis maintenant plusieurs décennies – et qui est rythmée par les inondations, les incendies, la lente mise à mort du vivant non-humain – révèle aujourd’hui son actualité. La catastrophe est toujours déjà-là, et nous sommes désormais obligés d’ouvrir les yeux.

L’éternel retour du même dans lequel nous baignons, amorphes, depuis bien trop longtemps, est brisé par l’événement exceptionnel que représente l’épidémie. Elle est l’absolument nouveau qui nous tombe dessus comme une pierre, sans crier gare. Le temps s’est cassé en deux.

Cet événement est de nature apocalyptique. Il est terrible, évidemment, et les populations les plus précaires sont également les plus menacées. Mais il offre également une possibilité de rédemption. Il n’est pas question ici de glorifier aveuglément le caractère « purgatif » d’une catastrophe qui va frapper de plein fouet les personnes âgées, les plus fragiles, les plus pauvres. Il faut résister à l’idée simpliste selon laquelle la maladie serait une aubaine puisqu’elle ouvre une brèche dans ce monde que nous haïssons tant.

Ce qu’il faut essayer de percevoir, par contre, c’est le kairos qui s’ouvre à partir de maintenant. La catastrophe est déjà. Transformons-la en opportunité de changer le cours de nos vies.

« Nous sommes en guerre », martèle Emmanuel Macron dans son allocution du lundi 16 mars. Comme l’avait bien vu Carl Schmitt, la guerre est le paradigme qui a de tout temps guidé le mode de gouvernementalité libéral. Nous sommes en guerre, oui, mais la situation n’a rien d’une nouveauté, et le théâtre des opérations, ce sont nos corps, ce sont nos esprits.

Nous sommes effectivement en guerre. Mais notre ennemi à nous est bien visible. Il porte le costume d’un pouvoir qui participe depuis trop longtemps à la destruction de nos mondes et de nos formes de vie. C’est sur leurs cendres que le capitalisme s’est bâti. Et c’est à cause du néant que celui-ci a installé partout que la catastrophe est désormais le milieu naturel dans lequel nous gesticulons ; le coronavirus, ce n’est finalement qu’une engeance inévitable de l’Empire. Cette épidémie ne constitue qu’un rappel de plus : il est grand temps que nous arrêtions la marche effrénée de ce monde haïssable qui ne nous promet plus que la ruine, la mort, la désolation.

A l’aune de l’événement apocalyptique, écrit encore Paul, nos manières d’être au monde sont rendues caduques. A nous, mes amis, de transformer ce moment critique en une formidable occasion de repenser les identités que nous pensons incarner, de recomposer les relations affectives qui nous attachent, d’imaginer ensemble le monde que nous souhaitons habiter.

Contre l’état d’exception permanent qui régit nos vies, construisons le véritable état d’exception dans lequel se révèle le mystère de l’anomie. Substituons au gouvernement mortifère de l’économie la puissance joyeuse de la complicité, de l’entraide, de l’amour. Pour cela, nous n’avons pas besoin de souhaiter que le chaos s’installe durablement. Comme l’indique en effet une parabole kabbalistique , « afin d’instaurer le règne de la paix, il n’est nullement besoin de tout détruire et de donner naissance à un monde totalement nouveau ; il suffit de déplacer à peine cette tasse ou cet arbrisseau ou cette pierre, en faisant de même pour toute chose ».

H. L.




Source: Lundi.am