Juin 18, 2016
Par Zone À Défendre
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Après Constellations il y a deux ans et Défendre la zad à l’hiver 2015, le collectif Mauvaise Troupe publie un nouveau livre qui met en regard deux luttes en cours contre des « grands projets et leur monde » en donnant la parole à leurs protagonistes. Cet ouvrage est né de l’intuition que les expériences doivent circuler simultanément aux slogans et à l’enthousiasme, pour donner chair aux volontés de résistance. Dans le mouvement social tel que nous le vivons aujourd’hui, nous sommes nombreux à chercher les manières par lesquelles la lutte pourrait échapper à son extinction programmée, les éléments qui permettraient de la pousser un peu plus en avant. Il y a la mémoire des précédentes mobilisations, de 68 à 2010, les réminiscences de l’antimondialisation et des Indignés, etc. Viennent désormais s’y ajouter la geste de la zad et celle du No TAV, les histoires de ces luttes que l’on dit parfois un peu rapidement « territoriales » et qui ont marqué l’agir politique de leurs pays respectifs. Contrées se propose de déployer et d’entrelacer ces deux épopées, qui depuis des décennies font du bocage de Notre-Dame-des-Landes et de la vallée italienne de Susa des espaces où les velléités d’aménagement des gouvernements peinent à prendre pied et sont même parfois battues en brèche. On y bataille contre des infrastructures imposées, aéroport pour l’un, train à grande vitesse (TAV) Lyon-Turin pour l’autre.. L’idée de commune, qui certains soirs jaillit place de la République, sourd depuis trois ans des 2000 hectares libérés de la zad. Et ce murmure n’est peut-être pas étranger à l’énergie toute particulière des manifestations nantaises qui prennent depuis le début de la contestation contre la loi travail des airs insurgés. Des soulèvements populaires, la vallée de Susa en a connus plus qu’à son tour, quand pour empêcher le début des travaux la totalité des habitants de la vallée envahissait les villages et l’autoroute, sabotait les machines et chassait les forces de l’ordre. Les victoires qui ont été arrachées ici et là-bas ont redessiné l’avenir de ces contrées, et réveillé d’immenses espoirs, bien au-delà de leurs frontières. On y a appris à mêler si intimement la vie et le combat qu’il est désormais impossible d’envisager l’une sans l’autre, ou de savoir ce qui tient de l’un, ce qui tient de l’autre. C’est cet enchevêtrement qui se donne à voir au fil des pages, esquissant les pistes de ce que signifierait un mouvement dont personne ne sonne le glas.

Le livre est disponible en librairie, sur la zad aux Fosses Noires, et en lecture ou téléchargement en ligne sur le site de la Mauvaise troupe

En voici l’introduction :

Il parle, sans s’arrêter, plusieurs heures durant, il remplit de sa voix forte ce petit café italien du Val Susa. Il nous raconte sa vallée, ces forêts qu’il a appris à voir, ces sources qui ne coulent plus, les matchs de la Juventus auxquels il a cessé de s’intéresser. Ce pourrait être de grandes phrases, mais il y a la façon, le style. Chaque mot respire ce territoire où, depuis quelques années maintenant, il s’est résolu à combattre. Chaque sentence, chaque intonation vibre au plus profond de lui-même, surprend et touche le cœur autant que la raison. Il est poissonnier, il a laissé son stand toute la matinée pour la consacrer à trois inconnus curieux de ses histoires et de ses raisonnements. « Il y a quelques années, j’étais comme le veut le système, je faisais mon travail, je croyais faire le bien parce que je ne faisais de mal à personne. Je lisais le journal et je croyais que c’était la vérité. Mais maintenant, j’ai décidé quoi faire de ma vie : lutter, pour ce mouvement qui est aussi le futur. S’il me reste encore un jour à vivre, je veux l’employer à réveiller les gens. »

Elle est devant sa cabane. Il fait soleil. Elle nous dit les mille raisons qui l’ont poussée à s’installer à la zad de Notre-Dame-des-Landes. Elle était pianiste, elle donnait des cours aux enfants et aujourd’hui elle nous détaille les pièges qu’elle a imaginé cacher dans le bois autour, pour empêcher qu’on l’expulse. Quelque chose rayonne de ses paroles sans fard. « Des activités, j’en ai plein, mais gagner de l’argent, c’est un autre métier. J’aurais pu gagner 4 000 euros par mois en bossant vingt-six heures par semaine, mais quand tu sens que ta vie peut être utile à autre chose, quand tu as des causes qui te tiennent vraiment à cœur, tu ne peux pas continuer à donner des cours et faire juste ça, il fallait que je vienne ici. »

Ce sont de ces mots qui bouleversent des vies, parce qu’ils jaillissent de vies bouleversées. De ces mots qu’on aimerait voir atteindre toutes les oreilles et produire des embrasements, de ceux dont on fait les soulèvements. Le pouvoir de dire semblait tant éculé par la sur-information, le bavardage… La poésie est revenue dans des bouches sans prétentions d’opposants à un aéroport en périphérie de Nantes et à une ligne TAV (Treno ad Alta Velocità, TGV italien) entre Lyon et Turin. Elle devient limpide avec ses mots-colère, ses mots-passion, ses mots-amitié. Et sa capacité à dire simplement ce qui importe, les enseignements et les idées à même d’orienter et de guider les gestes futurs, de nous rendre collectivement intelligents tout autant que de nous faire rire ou pleurer. Et tout cela est né d’un seul et premier mot, porté à ses conséquences : non. Trois lettres qui depuis des années polarisent la vie de milliers de femmes et d’hommes, qui s’écrivent sur les barricades, les tracteurs, les maisons, qui rythment les slogans et les chansons. Une syllabe qui en enfante d’autres, qui, elles-mêmes, font jaillir des pensées et des questions vertigineuses.

Ces paroles, nous les avons recueillies de l’automne 2014 à l’été 2015 à travers une centaine d’entretiens, en arpentant les sentiers boueux et les lacets des routes de montagne, les vignes et les châtaigneraies, dans le bocage de Notre-Dame-des-Landes et dans le Val Susa. Une partie de la Mauvaise troupe est allée à la rencontre de cette vallée occitane du Piémont, tandis que l’autre est embarquée de longue date dans l’aventure de la zad, jusqu’à, pour certains de ses membres, s’y être installés. Nous écrivons depuis ces mondes en résistance et la voix de ce livre y est engagée avec cette centaine d’autres. Il s’agit de colporter ces mots, de tenter de coucher sur le papier ces petites musiques, de transmettre les ambiances, les émotions, la chaleur humaine et l’étonnement, la colère et l’espoir. Ce ne sont pas de petites choses, et la tâche est si ambitieuse qu’un seul livre ne pourra jamais y suffire totalement. Celui-ci vise à sa mesure à diffuser au loin le destin de ces combats, car ce dont dépend leur succès réside en grande partie là, dans cette capacité à répandre les certitudes et les hypothèses nouvelles qu’ils ont su soulever, à les partager et à en débattre. Le rythme des luttes a cadencé l’écriture, lui impulsant ses directions, lui dictant le tempo. Leur temps long nous a permis d’étaler sur plusieurs mois l’édition de brochures présentant dans leur version intégrale certains des entretiens réalisés. Et quand, à l’automne 2015, des menaces pressantes d’expulsion ont pesé sur les habitants-résistants de Notre-Dame-des-Landes, nous avons suspendu la rédaction du présent ouvrage pour publier le petit livre d’intervention, Défendre la zad [1]. C’est donc depuis cette imbrication que nous prenons la parole et que nous organisons les propos autour de grandes questions. Ces questions ne sont pas seulement les nôtres, mais celles que ces luttes ont posées et qu’elles s’échinent à conserver ouvertes. « Notre époque est avare en combats », nous confiait un opposant au TAV, et il se dégage de ces deux espaces quelque chose d’une rupture radicale avec le cours fastidieux de deux sociétés pacifiées. Au-delà de leurs points communs manifestes – de leurs oppositions massives à des projets d’aménagement à leur obstination à porter le flambeau de la révolte et de la résistance au présent –, ce qui les rassemble ici c’est la façon dont ces deux mouvements, à travers les mille manières de se raconter, se répondent et s’interrogent mutuellement. Alors qu’une lutte populaire agite depuis plus de vingt ans une vallée italienne de 70 000 habitants, la zad dessine un territoire autonome, une esquisse de commune libre ayant bouté hors de 1650 hectares de bocage les velléités de contrôle de l’État français. Peuples

Les sourcils se froncent, les mines se font interrogatives. On a jeté au milieu du débat l’un de ces mots explosifs et râpeux qui éveillent l’attention de tous. « Peuple », c’est presque devenu imprononçable en français. Cela fait partie de ces termes qui semblent surgis du passé et auxquels on oppose aujourd’hui la suite de vices qui ont accompagné son usage politique : nationalisme, stalinisme, etc. À la zad, on commence timidement à utiliser l’adjectif « populaire », à force de se retrouver fréquemment à remplir les quatre-voies de foules d’opposants [2] et de centaines de tracteurs. On ne s’aventure pas à en faire des banderoles ou des titres de tracts, mais de plus en plus, l’idée flotte dans l’air. Comme une lente et minutieuse réappropriation, une inspiration. « La lutte No TAV est une lutte populaire », dit-on au Val Susa. C’est une évidence, cela ne viendrait à l’idée de personne, là-bas, de la désigner autrement. Il y a les comités populaires, les repas populaires ou les marches populaires. Nous étions présents à la dernière : des dizaines de milliers de manifestants de Bussoleno à Susa, une fois de plus. Tant de cortèges gigantesques ont sillonné les routes de la vallée qu’on ne parvient plus à en faire la liste exhaustive. Dans ces marches se retrouvent des retraités, des écolières, des chômeuses, des pompiers, etc. Les drapeaux sont aux fenêtres, on défile par corps de métiers, par comité de village, par affinité politique, les initiatives ont des airs de kermesse. Giacu, la marionnette totémique, se promène dans la foule et fait des farces au groupe des maires, l’air un peu engoncé dans leurs écharpes tricolores. Ça nous interpelle, car cette dimension-là est pour nous peu familière. On oscille entre les références à la lutte du Pays basque ou à la fête de l’Humanité. Mais il y a autre chose. C’est peut-être là, entre le territoire et le politique, qu’a surgi ce peuple No TAV, riche d’une culture commune et fondamentalement ouvert aux autres. Le No TAV ici est partout et c’est depuis cette dimension populaire que se fomente la puissance du mouvement. Sur le panneau d’affichage d’un village, on découvre le palimpseste des événements : petit-déjeuner devant les grilles du chantier, soirée de soutien aux prisonniers, discussion sur l’agriculture montagnarde, concert d’un groupe de rap turinois… Ce n’est pas le programme du mois, mais celui de la semaine. La vie sociale est No TAV, il y a chaque jour quelque chose à faire, un espace où se retrouver. Cette vallée est peuplée d’une force et d’une âme en lutte. Territoires

Habiter la zad n’est pas loger. Zone d’Aménagement Différé, c’est un acronyme d’aménageur, ça ne dit rien de ce qui se vit ici, pas plus que « zone humide » ou « zone de non-droit ». Pour nous départir de ces mots formatés, nous partons à la recherche d’animaux et de plantes aux noms fabuleux : le triton crêté, le grand capricorne ou le flûteau nageant. Nous passons la porte de cabanes faites de tôles et de palettes ou d’une solide charpente, de détermination et de rêve. Il y a des dizaines de ces lieux de vie qui cohabitent avec des maisons et bâtiments agricoles conventionnels, ceux des habitants et paysans qui n’ont jamais rien lâché. Il n’y a pas d’aéroport ici car la place est prise. Et d’être occupée, elle fait naître un monde. Un monde dans lequel on cherche son pain tous les vendredis au « non-marché », où l’on se réunit entre habitants tous les jeudis soir à la Wardine, et où des assemblées décident de barricader toutes les routes du coin pour empêcher la venue d’un juge. La vie quotidienne s’est mêlée inextricablement à la lutte. Vivent ici deux cents personnes, peut-être plus, peut-être moins, quelle importance ? La statistique des gestionnaires s’est évaporée dans des formes de vie dessinées jour après jour. Des milliers d’autres les rejoignent au gré des événements. Les nouveaux arrivants doivent d’abord chausser leurs bottes, pour déambuler dans ces chemins boueux où l’on s’enlise parfois. En traversant le bocage, il nous transmet un peu de la magie d’une persistance. On ne s’en aperçoit pas immédiatement, mais, petit à petit, on remarque qu’il y a une différence avec le reste de la région : les champs et les prés sont plus petits, bordés de haies et de chemins, tandis qu’au-delà, le remembrement a gagné la partie. Cette persistance parle aussi par la bouche d’un paysan à la retraite : il nous fait malicieusement remarquer que la suppression des Communaux sur ces terres ne se fit pas sans résistance et que, par un hasard de l’histoire, la commune de Notre-Dame-des-Landes fut fondée au cours de l’illustre année 1871. Il convoque un passé qui rencontre en toute simplicité nos subversions présentes. Il continue en élargissant l’espace : à 30 kilomètres alentour, on trouve les sites des ex-projets de centrales nucléaires du Pellerin et du Carnet, « ex » parce que des luttes y ont été victorieuses. Il égrène ensuite la liste des hauts lieux de l’histoire des combats paysans du siècle dernier : la Vigne Marou, Couëron, Cheix-en-Retz, etc. Le territoire de la zad, ardemment défendu face à toute incursion des forces de l’ordre ou des bulldozers, reste ouvert aux quatre vents des luttes, passées, présentes et à venir.

Quand, en franchissant le col du Montgenèvre, on pénètre dans le Val Susa, aucune barricade ne vient marquer le passage. C’est que la sécession qui sourd ici est plus lancinante. De Salbertrand à Avigliana court une vallée souterraine, invisible sur les cartes d’état-major italiennes : la vallée No TAV. Un territoire qui, tout en entretenant un rapport fusionnel au sol de ces montagnes, a réussi à se départir de toute frontière. On y accueille ceux qui viennent sincèrement à sa rencontre et, bien au-delà de Turin, elle s’immisce jusque dans les prisons les mieux gardées d’Italie. Territoire réel et imaginaire à la fois, il déborde des limites du conflit politique : « les No TAV sont venus m’aider quand le vent a abîmé ma toiture », « nous allons aux enterrements avec les drapeaux quand les familles le demandent ». Il y a une communauté qui habite cet espace et qui donne au terme de territoire une ampleur vertigineuse. Composition

Explorer l’étendue de ces mouvements ne se fait pas en un jour. Nous avons croisé des naturalistes un peu punk et d’anciens cheminots, des paysans indéracinables et des monitrices de ski, de jeunes squatteurs-fugueurs et des militantes radicales de la métropole voisine. Nous avons partagé un peu de ces vies qui n’attendent pas de lendemains qui chantent, mais se jettent sans garde-fou dans l’alchimie bouillonnante de la lutte. Ainsi se rencontre ici tout ce qui ailleurs, soigneusement, s’évite. Comment se fait-il que tout semble tenir ensemble ? Par quelle magie ? Les No TAV aiment les assemblées, on les retrouve par centaines dans la salle des fêtes de Bussoleno ou sur une autoroute occupée. Une vieille dame aux cheveux blancs prend le micro, elle grimpe sur la glissière du terre-plein central pour que chacun puisse la voir et l’entendre. C’est la propriétaire d’un chalet que l’on vient d’expulser, elle commence par le début : pourquoi ils l’ont bâti là où les travaux devaient commencer, quels étaient leurs buts, comment s’est faite la construction et l’inauguration. Chacun écoute, même ceux les plus au fait de la situation. Elle ne cherche pas à informer, elle conte, une fois encore, l’épopée bien réelle qu’ils sont en train de poursuivre ensemble. Elle prend le temps de l’anecdote et du détail, quand bien même, ici, pas un seul ne l’ignore. Elle trace les contours d’un récit commun qui, patiemment, ouvre un chemin à la compréhension et aux décisions partagées. Et il en faut de l’écoute et du partage pour faire tenir ensemble les mandats impératifs des organisations politiques et la spontanéité tous azimuts des groupes affinitaires qui se mélangent dans le mouvement. Quelque chose s’invente, comme une capacité à décider à l’envers de la représentation et de la délégation, au ras des gestes et des pratiques, sur un bout de bitume. Quelques jours plus tard, sur la même autoroute réouverte à la circulation, à 130 à l’heure, un ami déroule pour nous, kilomètre après kilomètre, les frasques de la geste No TAV : « Là, devant le tunnel, on avait fait une barricade de pneus enflammés… La lumière du brasier éclairait toute la montagne. » Plus loin : « On avait bloqué ici, et quand la police nous a délogés et poursuivis dans le village, les habitants nous ont ouvert leurs portes pour nous cacher. » Le béton triste des échangeurs se transforme en décor, les piles des viaducs sont le creuset de ces gestes partagés, qui nous grisent.

À Notre-Dame-des-Landes, il n’y a toujours pas de voie rapide. Pourtant la bretelle visant à desservir le futur aéroport fait office de priorité en cet hiver 2016, dans le cadre du démarrage des travaux. Elle prétend relier les deux nationales qui, de Nantes, rejoignent Saint-Nazaire et Rennes. Onze kilomètres de tracé, une pénétrante dans la zone. Ouvrir des artères en territoire hostile relève tout autant d’un début de chantier que d’une opération militaire, et l’ensemble des composantes du mouvement ne s’y trompe pas. Ces derniers mois, celles-ci se sont jetées dans la bataille ensemble, à en perdre haleine : poursuite des recours juridiques, chantiers, manifs, tournées d’infos, tours de gardes, occupations et blocages pour s’assurer qu’aucune des machines annoncées ne pointe le bout de son capot. Dans le même temps, toutes les forces anti-aéroport se sont soudées derrière les habitants dits « historiques » menacés d’expulsion, comme elles s’étaient rassemblées à l’automne 2012 autour des squatteurs venus défendre la zone. Plus l’enjeu de la bagarre est grand, plus se déploie la solidarité et l’intelligence collective. Les formes, les présences et les modes d’actions des différentes sensibilités et lignes politiques de la lutte apprennent à agir ensemble et à se métamorphoser chemin faisant. Tout cela dessine alors ce qu’on pourrait nommer un art de la composition. Faire mouvement

De victoires en démonstrations de force édifiantes, s’est disséminé largement le désir de faire vivre un peu de ces luttes-là ailleurs. Un peu de ces luttes, c’est-à-dire notamment des pratiques, des tactiques et une manière franche et directe d’assumer le conflit, de le faire durer, voire de l’habiter. C’est aussi un biais politique, celui de voir dans l’opposition aux infrastructures un espace pour entraver l’inexorable extension d’un monde cauchemardesque. Il faut pour cela certainement plus qu’un slogan tel que « zad partout » ou « fermarci è impossibile » (« nous arrêter est impossible »). Si le mythe et les images médiatiques accélèrent parfois nos cheminements et suscitent des rencontres prometteuses, il est toujours périlleux de chercher à copier ailleurs une méthode ou une recette élaborée depuis la spécificité d’un contexte. Que voudrait dire diffuser des combats dont la particularité consiste justement à être ancrés quelque part ? Dans le Tarn, en Ligure, dans l’Isère, en Sicile, dans le Morvan, le Trentin ou en Aveyron, certains n’ont pas attendu de formuler une réponse claire à cette question pour se saisir de cette possibilité. Cela a entraîné des succès parfois fulgurants autant que de sévères désillusions. La nécessité de comprendre dans le détail la longue histoire des No TAV et de la zad s’est fait là aussi sentir. Non pas pour l’imiter encore plus scrupuleusement, mais pour affûter des analyses et comprendre les forces à l’œuvre, apprendre à parer les coups prévisibles et rendre nos gestes plus sûrs. Épopées

Avant de s’attaquer aux quatre thèmes qui structurent le livre, il est nécessaire de consacrer un premier chapitre au déroulé de ces deux épopées. Il sera ainsi plus aisé de s’y repérer et de comprendre les avants et les après qui jalonnent ces deux mouvements. Il y a les points de passage et ceux de rupture, les liesses et les longues années d’accalmies, vingt-cinq ans de lutte d’un côté, quarante de l’autre. Certaines accélérations coupent le souffle, ou en donnent : « Le premier jour, cette vieille dame apportait du café et des gâteaux aux carabiniers. Elle disait : “Les pauvres, ils doivent avoir froid, ils sont si jeunes…” Après le raid nocturne contre la cabane et ses dizaines de blessés, il n’est plus venu à l’idée de personne dans la vallée de nourrir la police. Plus jamais ! » Il y a le tempo imposé par les modifications des projets ou les échéances politiques, il y a le rythme que, malgré ça, chaque mouvement parvient à se donner, et il y a ses stratégies et ses rêves : « Nous sommes déjà ensemble dans l’après projet » nous précise un habitant des environs de Notre-Dame-des-Landes. Rien n’est fini et il a pourtant bien fallu clore l’écriture. L’aventure continue au-delà du point final.




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