Janvier 31, 2016
Par Ruptures
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Comme après les attentats de janvier 2015, les musulmans sont des victimes collatérales des assassinats de civils par les recrues de l’organisation État islamique. Malgré les nuances et les injonctions à « ne pas faire d’amalgame », les islamophobes font leur beurre sur la tristesse et la peur qui ont gagné la population.

Islamophobie structurelle

Dans les médias, de nombreuses personnalités n’ont pas hésité à assimiler les croyants et les migrants aux takfiristes. Dans la rue, les transports ou les commerces, des personnes ont été discriminées et agressées en raison de leur apparence et de leur appartenance supposée à la minorité musulmane. La barbe, le qamis ou la djellaba sont désignés comme les preuves irréfutables d’un quelconque soutien au terrorisme. Le voile, encore et toujours, fait des femmes qui le portent les premières victimes de ces violences et discriminations. Pourtant, les attentats de novembre n’avaient pas le même but que ceux de janvier, et n’ont donc pas eu les mêmes conséquences.

La France est un pays structurellement islamophobe et ce racisme est même institutionnalisé par des lois d’exclusion touchant notamment les femmes musulmanes dans leur accès à l’éducation et à l’emploi. Les attentats de janvier n’ont été qu’un révélateur de cette islamophobie et ont créé un climat favorable à son expression. En effet, les journalistes de Charlie Hebdo auraient été tués pour « venger le Prophète », aux dires des exécutants, ce qui montrerait l’incompatibilité de la religion musulmane avec « les valeurs de la République ». Des Juifs auraient été tués en lien avec la politique de l’État israélien et le sort des Palestiniens, entérinant la thèse d’un nouvel antisémitisme sanguinaire dont l’islam et les banlieues seraient le terreau. Tous les ingrédients étaient réunis pour que l’opinion française tienne l’ensemble des musulmans pour responsable de ces crimes. C’était d’ailleurs le but ultime de ces attentats : créer un fossé entre les Européens musulmans et les autres, de manière à les isoler et les rendre vulnérables, afin qu’ils adhèrent finalement au projet politique de l’EI. Face à cette hostilité, au racisme distillé par Charlie Hebdo et dénoncé depuis des années, certains ont refusé de se plier aux injonctions à la désolidarisation. Ils ne soutenaient certainement pas les Kouachi, mais hors de question d’être Charlie.

La situation a servi d’excuse aux raccourcis racistes et aux nombreuses agressions et profanations de personnes ou de lieux assimilés à l’islam. Les chiffres ont explosé au mois de janvier, dépassant ceux des douze derniers mois cumulés. Il y a également eu un déchaînement du racisme d’État, incarné par la répression des propos taxés d’apologie du terrorisme, organisée par l’Éducation nationale. Les élèves étaient priés de se tenir à carreau et d’adopter le discours officiel sous peine de se voir dénoncés à la police et se retrouver interrogés au commissariat, peu importe leur âge. De tels propos ont également valu à quelques personnes, souvent sous emprise de l’alcool, d’écoper d’une peine de prison ferme. Le discours politique et médiatique avait érigé la liberté d’expression en valeur ultime de notre démocratie, vilipendée et attaquée par les « terroristes », mais protégée et célébrée par l’État français. On a eu l’occasion de constater à quel point cette liberté bourgeoise était le privilège de quelques-uns et un outil de répression pour bien d’autres, surtout musulmans, en particulier les jeunes et leurs « questionnements insupportables ».

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Militaires pavanant place de l’Étoile, à Paris.

Après les attentats de novembre, les choses ont pris une tournure différente. Il y a bien eu les habituels discours racistes, mais bien qu’ils ne fussent pas l’apanage des politiciens d’extrême-droite (coucou Mathieu Kassovitz !), les propos semblaient plus mesurés, plus nuancés. Des dizaines de personnes ont été tuées, de façon relativement arbitraire. Ainsi, tous les Français ont été touchés, tous ont pu craindre pour leurs proches. Beaucoup de ces victimes étaient des jeunes en train d’assister à un concert ou fêtant un anniversaire, créant un fort sentiment d’empathie et d’identification (contrairement à l’attentat de l’Hyper Casher et ses victimes juives, souvent exclues de la « communauté nationale » par un fond antisémite inconscient, y compris à l’extrême gauche). Des personnes de culture ou de religion musulmane, de nationalité ou d’origine étrangère, notamment tunisienne, congolaise ou burkinabée, font partie des victimes. Il n’y a eu aucune réserve sur la condamnation des attentats de la part de la minorité musulmane et les quelques propos outranciers furent formulés par des personnalités catholiques conspuant les amatrices et amateurs de musique rock. L’appel à l’unité nationale a donc particulièrement bien pris, pour le meilleur comme pour le pire. Des agressions visant des musulmans ont bien été recensées, des mosquées et des restaurants ont bien été attaqués. Le saccage de la mosquée d’Ajaccio le 25 décembre 2015 suite à une manif pour protester contre une altercation entre les jeunes d’une cité et les pompiers montre bien à quel point l’idée que les musulmans sont la source des problèmes de la société s’est installée dans les esprits. Cependant, les chiffres sont sans commune mesure avec ceux de janvier. On peut attribuer cela au fait que le climat islamophobe était toujours très marqué, mais la situation est clairement différente.

L’état d’urgence comme outil de répression politique

En janvier, le discours et le symbole avaient le devant de la scène. Les victimes des attentats étaient à peine des personnes et n’avaient de valeur que pour ce qu’elles représentaient. On pouvait donc tout dire, même des paroles racistes, tant que l’on ne remettait pas en cause les symboles. Et c’est cette remise en cause qui était instrumentalisée et déclenchait la répression. Aujourd’hui, les choses prennent une forme plus concrète et plus officielle. L’état d’urgence, on a pu le constater, est un outil de répression politique bien rodé. Autour de la COP21, des militants de l’extrême gauche ou des mouvements écolos radicaux ont été visés par des perquisitions et des assignations à résidence. Les attentats ont donné une excuse au gouvernement qui agitait le spectre des black blocs depuis des mois afin de préparer l’opinion à approuver les violences politiques à l’encontre des militants. Mais l’état d’urgence, c’est aussi et surtout la perquisition de lieux de culte et de sociabilité pour les musulmans, le couvre-feu instauré dans des quartiers populaires, des assignations à résidence très arbitraire et souvent particulièrement injustes. Comme pour Daoud, jeune homme converti à l’islam, dénoncé par ses voisins pour s’être rasé la barbe, forcé d’aller pointer quatre fois par jour au commissariat alors qu’il est atteint de cécité.

En tant que militants politiques, nous sommes habitués à subir la violence et l’arbitraire de l’État. Nous avons choisi notre identité et nous savons à quoi nos discours et nos actions nous exposent. Mais comme pour les violences policières dont nous sommes également victimes, notamment en manifestation, nous ne devons pas oublier la dimension raciste de la répression. Pour leur part, les personnes perçues comme étrangères, racisées, appartenant à une religion ou une communauté qui n’est pas celle de majorité nationale, ne peuvent pas y échapper, quoi qu’elles fassent. Il est de notre devoir d’affirmer notre solidarité avec toutes les personnes victimes de la répression et de l’état d’urgence.

Groupe Regard Noir




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