DĂ©cembre 16, 2019
Par Paris Luttes
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« MĂȘme critique, le thĂ©ologien reste thĂ©ologien  Â»

K. Marx, Manuscrits de 1844

Du Parti Socialiste de Manuel Valls Ă  Caroline Fourest ou aux trotskystes en passant par La France Insoumise,
ou encore par beaucoup d’anarchistes, on observe le dĂ©veloppement d’une
islamophobie de gauche, plus ou moins « soft Â», appuyĂ©e sur un
« athĂ©isme agressif Â» dirigĂ©, de fait, contre une partie des classes
populaires. Cette « irrĂ©ligion Â» serait-elle en train de devenir
« l’opium du peuple de gauche Â» comme le suggĂšre
P. Tevanian ?

Partant de l’hypothĂšse que la pensĂ©e de K. Marx peut encore servir de repĂšre pour la gauche anticapitaliste, nous aimerions montrer qu’à la lecture de deux articles Ă©crits dans sa jeunesse, la vision de la religion que propose Marx est diamĂ©tralement opposĂ©e aux clichĂ©s marxistes propagĂ©s autour d’une citation sortie de son contexte : « la religion est l’opium du peuple Â». En retournant justement dans les textes et l’époque d’oĂč est extraite cette citation, nous aimerions mĂȘme montrer que, suivant K. Marx, la critique de « la Religion Â» n’est plus une tĂąche dĂ©terminante dans l’activisme rĂ©volutionnaire.

La polĂ©mique survenue Ă  l’universitĂ©d’étĂ© 2019 de La France Insoumise est un excellent et trĂšs rĂ©cent exemple de cette islamophobie de gauche dĂ©complexĂ©e, qui nous permet d’étudier les arguments avancĂ©es par ce parti pris, et de les confronter Ă  la pensĂ©e de Marx.
En substance, Henri Peña-Ruiz et ses dĂ©fenseurs disent : ĂȘtre
« islamophobe Â» (comme si dans la France de 2019 ce terme Ă©tait totalement neutre), c’est simplement revendiquer le droit de critiquer
l’institution religieuse islamique, son dogme, ses prĂ©ceptes, ses implications ; sans qu’il soit question, prĂ©cisent ces « islamophobes Â» autoproclamĂ©s, de s’attaquer directement aux personnes en raison de leur foi. Cette « islamophobie Â» revendiquĂ©e ne s’attarde donc pas sur la façon dont les gens interprĂštent et mettent en pratique leurs croyances. En d’autres termes, ceux qui revendiquent la critique de la Religion, sans regarder comment les diffĂ©rentes croyances s’incarnent en rĂ©alitĂ©, revendiquent finalement de faire ce que Marx appelle de la thĂ©ologie. Il semble en effet que les tenants de cette critique de « la Religion Â» aient davantage lu le Coran, la Bible et les encycliques papales que K. Marx, car ce dernier avait dĂ©jĂ  proposĂ© des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse dans deux articles de jeunesse.

Dans A propos de La Question Juive, Marx s’attaque justement Ă  un socialiste de l’époque dont il avait Ă©tĂ© proche, Bruno Bauer, qui considĂ©rait que la critique de la religion Ă©tait fondamentale, et souhaitait, comme le rĂ©sume Marx, que « Juif et chrĂ©tien ne reconnaissent plus dans leur religion respective que des Ă©tapes distinctes du dĂ©veloppement de l’esprit humain, des peaux de serpent rejetĂ©es par l’histoire Â» (soulignĂ© par Marx, p. 349 des Ć’uvres complĂštes Ă©ditĂ©es par La PlĂ©iade). Ce mode de pensĂ©e est bien celui de nombreux militants et militantes de gauche, qui rejoignent sur ce point l’universalisme abstrait propre Ă  diffĂ©rents modes de pensĂ©e dominants en France, Ă  gauche comme Ă  droite du spectre politique, et propres au dĂ©veloppement des diffĂ©rentes RĂ©publiques qui se sont succĂ©dĂ© depuis la chute de l’Ancien RĂ©gime.

Cependant, dire que chaque individu est un citoyen Ă©gal Ă  n’importe quel autre est un pur sophisme, voire mĂȘme « la sophistique de l’État politique lui-mĂȘme Â» (soulignĂ© par Marx, p. 357), c’est-Ă -dire un raisonnement rendu vide et creux par le fait qu’il est construit Ă  partir de mots et de concepts abstraits, et pas Ă  partir de l’expĂ©rience directe du rĂ©el. En effet, cet universalisme abstrait s’appuie sur la capacitĂ© de l’État Ă  nier, dans sa sphĂšre d’action, les donnĂ©es biologiques, sociales, etc., qui distinguent les individus, sans cependant abolir ces distinctions en rĂ©alitĂ© : « ce n’est qu’en s’élevant ainsi au-dessus des Ă©lĂ©ments particuliers que l’État s’érige en universalitĂ© Â» (p. 356). L’universalisme qui nie les diffĂ©rences concrĂštes entre les gens est une pensĂ©e issue des nĂ©cessitĂ©s de la construction de l’État et de son besoin d’homogĂ©nĂ©isation et de soumission des populations gĂ©rĂ©es.

Face à cet universalisme d’État,
l’individu mĂšne une « vie double Â»
en tant que membre d’une « communautĂ©
politique
 Â» abstraite, et en tant qu’ « individu privĂ© Â» (p. 356). Autrement dit, dans l’État,
« l’homme est le membre imaginaire
d’une souverainetĂ© illusoire, dĂ©pouillĂ© de sa vie rĂ©elle d’individu et empli
d’une universalitĂ© irrĂ©elle
 Â» (p. 357). L’État s’érige sur une
contradiction entre citoyens abstraits et individus concrets, dont la religion
n’est en l’occurrence qu’un des aspects les plus visibles : « le conflit oĂč l’adepte d’une religion
particuliĂšre se trouve avec sa qualitĂ© de citoyen n’est qu’un aspect partiel de
la contradiction générale, du conflit
profane entre l’État politique et la sociĂ©tĂ© civile
 Â» (soulignĂ©
par Marx, p. 364).

Aux comptes des mystifications qui divisent l’espĂšce humaine, Marx dĂ©nonce donc bien moins « la Religion Â» que la pensĂ©e universaliste et la citoyennetĂ© abstraite sur lesquelles s’appuie l’État pour asseoir la domination des classes possĂ©dantes, desquelles il s’avĂšre avec le temps n’ĂȘtre qu’un produit et un outil. Marx estime que la question religieuse n’est qu’un aspect parmi de nombreuses autres caractĂ©ristiques concrĂštes qui, attachĂ©es aux individus privĂ©s, rĂ©els, sont niĂ©es par l’État dans la mesure oĂč elles ne s’accordent pas avec le modĂšle de « l’homme 

bourgeois
 Â» libre de dĂ©fendre son intĂ©rĂȘt Ă©goĂŻste. La critique de « la Religion Â» n’est que thĂ©ologie, idĂ©alisme, abstraction pure, et quasiment dĂ©nuĂ© d’intĂ©rĂȘt pour l’activisme rĂ©volutionnaire : l’ennemi principal doit bien, selon Marx, rester l’État qui divise, aliĂšne, et ne sert que l’exploitation et le marchĂ©.

La critique de « la Religion Â» est pur idĂ©alisme et pure abstraction car elle est volontairement aveugle aux caractĂ©ristiques spĂ©cifiques de chaque individu, aux contingences pratiques de toute institution religieuse, aux spĂ©cificitĂ©s selon lesquelles les diffĂ©rents croyants et croyantes interprĂštent et mettent en Ɠuvre leurs convictions. Cet « athĂ©isme agressif Â» et amalgamant, cette thĂ©ologie de gauche, relĂšvent donc d’un nouvel idĂ©alisme, car ils se caractĂ©risent par une attaque faite Ă  une idĂ©e, comme si elle flottait seule dans le ciel des idĂ©es, et sans influence mutuelle avec les gens, les sociĂ©tĂ©s et les communautĂ©s concrĂštes se revendiquant de cette idĂ©e.

Avec P. Tevanian, on peut en effet se demander : « est-ce une phobie liĂ©e au foulard et Ă  l’islam qui a soudainement rendu idĂ©alistes des matĂ©rialistes chevronnĂ©s, ou bien est-ce Ă  l’inverse un idĂ©alisme dĂ©jĂ  prĂ©sent Ă  l’état latent chez les matĂ©rialistes autoproclamĂ©s qui s’est simplement rĂ©vĂ©lĂ© ? Â». C’est ce que suggĂšre le dĂ©veloppement de cette « islamophobie Â» de gauche dĂ©complexĂ©e, Ă  la relecture d’un autre fameux texte de Marx sur le sujet, l’introduction Ă  Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel.

Dans ce texte court mais dense, d’oĂč est extraite la fameuse citation « la religion est l’opium du peuple Â», Marx donne sa vision de
la critique et insiste sur l’importance d’ Â« abolir Â» ou de dĂ©passer la philosophie, justement trop abstraite et idĂ©aliste, en passant Ă  l’action pratique et en tendant vers la « rĂ©volution radicale Â». Le texte dĂ©bute sur l’importance de la critique de la religion, Ă  l’époque oĂč l’État allemand, au milieu du XIXe siĂšcle, se revendiquait encore comme « Ă‰tat chrĂ©tien Â». Mais comment rĂ©aliser la critique de la religion ? Marx rĂ©pond : « Voici le fondement de la critique irrĂ©ligieuse : c’est l’homme qui fait la religion, et non la religion qui fait l’homme. À la vĂ©ritĂ©, la religion est la conscience de soi et le sentiment de soi de l’homme qui, ou bien ne s’est pas encore conquis, ou bien s’est dĂ©jĂ  de nouveau perdu. Mais l’homme, ce n’est pas un ĂȘtre abstrait recroquevillĂ© hors
du monde. L’homme c’est le monde de l’homme, c’est l’État, c’est la sociĂ©tĂ©. Cet État, cette sociĂ©tĂ©, produisent la religion, une conscience renversĂ©e du monde, parce qu’ils sont eux-mĂȘmes un monde renversĂ©
 Â» (soulignĂ© par Marx, p. 382).

En somme, dit Marx, la pensĂ©e critique ne doit pas perdre de temps Ă  s’attaquer aux religions en tant que dogmes car elle ne deviendrait que thĂ©ologie et abstraction : la critique rĂ©volutionnaire doit garder Ă  l’esprit que la religion est une forme de conscience produite par l’environnement social et politique. Cette critique doit donc voir les tares de « la Religion Â» comme des produits du monde humain aliĂ©nĂ© par l’État et la sociĂ©tĂ© de classes. Loin de se ruer dans la critique athĂ©iste et thĂ©ologique, Marx tient plutĂŽt Ă  souligner la fonction sociale de la religion : « elle est la rĂ©alisation chimĂ©rique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine ne possĂšde pas de rĂ©alitĂ© vĂ©ritable (
) La misĂšre religieuse est Ă  la fois l’expression de la misĂšre rĂ©elle et la protestation contre la misĂšre rĂ©elle. La religion est le soupir de la crĂ©ature accablĂ©e, l’ñme d’un monde sans cƓur, de mĂȘme qu’elle est l’esprit d’un Ă©tat de choses oĂč il n’est point d’esprit. Elle est l’opium du peuple. Nier la religion, ce bonheur illusoire du peuple, c’est exiger son bonheur rĂ©el. Exiger qu’il abandonne toute illusion sur son Ă©tat, c’est exiger qu’il renonce Ă  un Ă©tat qui a besoin d’illusions. La critique de la religion contient en germe la critique de la vallĂ©e de larmes dont la religion est l’aurĂ©ole (
) La religion n’est que le soleil illusoire, qui gravite autour de l’homme, tant que l’homme ne gravite pas autour de lui-mĂȘme Â» (soulignĂ© par Marx, p. 383).

La critique thĂ©ologique et « islamophobe Â» de « la Religion Â» semble donc, au mieux, un idĂ©alisme candide, une passion bizarre, moins utile Ă  la pratique rĂ©volutionnaire rĂ©elle qu’une boutique de produits bio en vrac. Cette dĂ©marche thĂ©ologique est, au pire, une atroce perversitĂ© venant de camarades de « gauche Â», car en revendiquant le concept d’ Â« islamophobie Â» comme si de rien n’était dans la France de 2019, difficile de ne pas imaginer qu’il y a en-deçà de ces postures prĂ©sentĂ©es comme intellectuelles, une manƓuvre politicienne visant Ă  se rapprocher d’un certain Ă©lectorat gavĂ© des discours islamophobes dominants parmi les mĂ©dias et les politiciens. Dans les deux cas, cependant, cette thĂ©ologie de gauche est une idiotie, Ă  moins que les partisans de cette approche n’aspirent qu’à une rĂ©volution spirituelle, et s’écartent de la « rĂ©volution radicale Â», rĂ©elle, prĂŽnĂ©e par K. Marx comme par tous les authentiques socialismes, anarchismes et communismes depuis le XIXĂšme siĂšcle.

Cette « islamophobie Â» est une idiotie d’abord parce que dans la perspective rĂ©volutionnaire, il y a plus urgent et plus utile, actuellement, pour combattre l’ordre des choses, que de faire de la thĂ©ologie. Mais aussi parce que revendiquer le droit Ă  l’islamophobie est un naufrage stratĂ©gique total, puisque cette revendication ne fait que diviser les rangs et creuser davantage le fossĂ© entre la « gauche Â» et les groupes sociaux majoritairement prolĂ©tariens dans lesquels la religion musulmane est prĂ©sente. C’est le genre d’errements auxquels on arrive quand on croit que les dogmes religieux flottent, autonomes, dans le ciel des idĂ©es, et que les attaquer frontalement va subitement faire ouvrir les yeux aux croyants : et si cette « islamophobie Â» n’a pas pour objectif d’ouvrir les yeux aux camarades et aux groupes sociaux sensibles Ă  l’Islam, alors quel est son objectif
 ? Capter une part du juteux marchĂ© de la haine et de la xĂ©nophobie en l’estampillant « progressiste Â» parce qu’on dit qu’on ne veut pas s’en prendre Ă  des personnes particuliĂšres en raison de leur foi, sur le mode : “Islamophobes de tous pays, unissez-vous ?

Cela vaut Ă©galement pour les camarades de « gauche Â» qui se diront « islamophobes Â» en raison des dĂ©rives violentes de certains groupes ou personnes se revendiquant de l’Islam : c’est ici une forme d’islamophobie que ces camarades partageront avec VĂ©ronique Genest (qui se disait « islamophobe Â» parce que cette religion lui fait peur), ou encore, avec les terroristes d’extrĂȘme-droite qui, en riposte aux attaques de leurs homologues musulmans, assassinent des innocents. Les « islamophobes Â» de gauche qui rejettent en bloc la religion islamique Ă  cause des dĂ©rives violentes de certains croyants ont le mĂȘme raisonnement amalgamant, anti-populaire et anti-matĂ©rialiste que les islamophobes d’extrĂȘme-droite.

Ceux et celles qui, Ă  gauche, attaquent « la Religion Â» en gĂ©nĂ©ral et en tant que concept abstrait en raison des dĂ©rives de certains croyants, ont la mĂȘme approche idĂ©aliste, bornĂ©e et absurde que ceux et celles qui attaquent « le Communisme Â» en tant que concept abstrait en raison des dĂ©rives dictatoriales qu’ont connu certains pays, ou que ceux et celles qui attaquent « l’Anarchisme Â» en tant que concept abstrait en raison des actes terroristes de certains militants. On oublie trop facilement que les dogmes et systĂšmes de pensĂ©e n’ont d’existence que dans la façon dont ils sont mis en Ɠuvre dans la rĂ©alitĂ© matĂ©rielle, sociale : il faut juger les gens selon leurs pratiques et leurs propres justifications, et non selon notre interprĂ©tation de ces systĂšmes de pensĂ©e ou de croyances abstraits et gĂ©nĂ©raux. L’important reste en effet d’aider les classes prolĂ©tariennes Ă  se construire leurs armes dans la perspective d’une « rĂ©volution radicale Â», c’est-Ă -dire une rĂ©volution qui parte des individus humains rĂ©els et de leurs besoins concrets : « la force matĂ©rielle doit ĂȘtre renversĂ©e par une force matĂ©rielle, mais la thĂ©orie se change, elle aussi, en force matĂ©rielle, dĂšs qu’elle saisit les masses. La thĂ©orie est capable de saisir les masses, dĂšs qu’elle argumente ad hominem, et elle argumente ad hominem dĂšs qu’elle devient radicale. Être radical, c’est saisir les choses Ă  la racine, mais la racine pour l’homme, c’est l’homme lui-mĂȘme Â» (soulignĂ© par Marx, p. 390).

Il n’est pas question, pour le rĂ©volutionnaire, de rejeter en bloc les religions, quitte Ă  discriminer et rejeter une partie des classes prolĂ©tariennes, mais justement, de co-construire avec ces classes sociales exploitĂ©es, des « armes spirituelles Â» qui mettront fin aux oppressions, et spĂ©cifiquement aux oppressions d’humains par d’autres humains, telles que les actuelles vagues d’islamophobie.

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Source: Paris-luttes.info