396 visites


UN FILON DE SABLE DE 400 ha

Si un matĂ©riau semble bien anodin pour l’avenir de l’économie capitaliste, c’est le sable, base du bĂ©ton dont se goinfre toute mĂ©tropole digne de ce nom pour croĂźtre et grossir sans fin (comme Nantes). Or, le CapitalocĂšne est tellement glouton qu’il a rarĂ©fiĂ© les stocks de sable disponibles. Comme les puits de pĂ©trole, il faut toujours plus de carriĂšres de sable, qui Ă©ventrent le paysage, stĂ©rilisent les sols, repoussent les terres agricoles cultivables. À St-Colomban, deux carriĂšres de sable sont exploitĂ©es depuis dix ans par deux multinationales : Lafarge et GSM. Le SCOT (schĂ©ma de cohĂ©rence territoriale) prĂ©voyait ces deux concessions d’exploitation jusqu’en 2032 – ce qui laissait du temps pour mobiliser – mais la ressource est dĂ©jĂ  Ă©puisĂ©e et ces sabliers lorgnent les terres agricoles qui sĂ©parent leurs carriĂšres (voir la carte), au sous-sol sablonneux jusqu’à 15 mĂštres, et dont l’exploitant agricole partant Ă  la retraite s’est vu proposĂ© plus du double du prix initial de ses bĂątiments [1].


Dans la rĂ©gion nantaise au climat adaptĂ© pour les productions lĂ©gumiĂšres et primeurs, le sable est Ă©galement convoitĂ© par l’agro-industrie locale (1/3 du sable extrait Ă  Saint-Colomban est achetĂ© par les maraichers locaux ; le sable n’est pas cher, mais lourd donc cher Ă  transporter !) qui couvre progressivement le sud Loire d’une mer de bĂąches plastiques, digne des serres aux alentours d’AlmĂ©ria en Andalousie. L’implantation des maraĂźchers nantais coure de façon discontinue (vignobles du Muscadet) du sud du Pays de Retz prĂšs de l’ocĂ©an (Machecoul) jusqu’aux bords de la Loire au sud-est de Nantes et Ă  la « vallĂ©e maraichĂšre Â» (St-Julien de Concelles). Le sable ajoutĂ© Ă  la terre d’origine crĂ©e un support lĂ©ger, drainant et optimal aux plantes, facilitant une pousse rĂ©guliĂšre et standardisĂ©e. La carotte produite est droite et conforme au cahier des charges de la grande distribution, la croissance programmĂ©e et « propre Â» de la mĂąche facilitĂ©e, le muguet est en fleur pile au 1er mai, etc. Un petit problĂšme Ă  ce tableau idyllique : le sable est tellement drainant qu’il faut arroser beaucoup, donc apporter Ă©galement Ă  la plante les complĂ©ments de nutriments – de l’engrais – et autres produits phytosanitaires lessivĂ©s et emportĂ©s (!) du fait mĂȘme de ce sol sableux… D’oĂč une surconsommation d’eau (et vue la rarĂ©faction des ressources, il faut des pompages dans la nappe phrĂ©atique, nappe qui s’effondre Ă©galement Ă  proximitĂ© des carriĂšres qui assĂšchent les puits alentours : -2,75 m) et une utilisation « gĂ©nĂ©reuse Â» de produits phytosanitaires qu’on retrouve dans les ruisseaux et autres mares du coin, donc dans cette mĂȘme nappe Ă  terme, nĂ©cessitant alors un filtrage renforcĂ© et couteux pour le service public.

Ce modĂšle Ă©conomique « sabliers-maraichers-mĂ©tropole Â» obĂ©it aux lois fĂ©roces du marchĂ© mondial. En rivalitĂ© commerciale avec les producteurs du sud de l’Allemagne (moins favorisĂ©s climatiquement) sur les marchĂ©s europĂ©ens, les maraĂźchers nantais doivent fournir les centrales d’achats de la distribution en quantitĂ© suffisante pour honorer les commandes, sous peine de perdre la compĂ©tition. Se pose donc la question de la taille des exploitations et coopĂ©ratives, favorisant la concentration. Parmi les producteurs nantais, on trouve des acteurs de premier plan, comme par exemple le n° 1 mondial du muguet et de la mĂąche, Vinet, rĂ©cemment condamnĂ© en avril pour avoir dĂ©truit 500 mĂštres de haies sans autorisation [2] aprĂšs d’autres procĂšs passĂ©s ou Ă  venir, et chez qui le ministre de l’agriculture De Normandie s’est rendu dĂ©but juin. De tels prĂ©dateurs s’entendent mĂȘme trĂšs bien entre eux pour se rĂ©partir les terres disponibles sans se concurrencer.

« LA TÊTE DANS LE SABLE Â»

CrĂ©Ă©e depuis un an sur Saint-Colomban, l’association LTDLS des habitant-e-s regroupe notamment des agriculteurs dont certains se dĂ©plaçaient dĂ©jĂ  depuis plusieurs annĂ©es Ă  Notre-Dame-des-Landes Ă  l’appel du COPAIN 44 [3]. Quand les carriers GSM et Lafarge essaient d’obtenir une dĂ©rogation pour remettre en cause la pĂ©rennisation de l’exploitation agricole des terres (cf cartes et site de l’association), normalement garantie jusqu’en 2032, la mobilisation se construit (une premiĂšre manifestation de 200 personnes en 2020) notamment Ă  partir de janvier 21 avec les SoulĂšvements de la Terre. Il faut aussi souligner deux autres grands projets d’amĂ©nagement dans des communes limitrophes. Au nord-est de St-Colomban sur la commune de Montbert, Amazon veut construire un dĂ©pĂŽt XXL (300x200x24m) pour distribuer ses produits sur tout l’ouest hexagonal. Au sud Ă  CorcouĂ© sur Logne, le plus grand mĂ©thaniseur de France est prĂ©vu par la coopĂ©rative agricole locale… Il y a donc un enjeu supplĂ©mentaire au succĂšs de la lutte de Saint-Colomban : poser la question du modĂšle agricole pour une production Ă  taille humaine, respectueuse des travailleurs et travailleuses, pour la dĂ©fense des terres et des habitant-e-s et plus largement de la population, contre les profits de grands groupes apparemment inaccessibles aux rĂ©sistances populaires et contre leurs actionnaires, indiffĂ©rents aux consĂ©quences de leurs projets.

Le maire de St-Colomban, d’accord avec l’extension des carriĂšres au nom de l’économie et de l’emploi, a publiquement rompu tout dialogue avec l’asso LTDLS parce que des zadistes de Notre Dame des Landes auraient dĂ©clarĂ© dans une curieuse lettre ouverte, leur arrivĂ©e prochaine sur la commune avec leurs chiens ( La ZAD pire que le COVID 19 ?!). En fait il s’agissait juste de prĂȘter main forte pour l’organisation du week-end des 19, 20 et 21 juin. Au-delĂ  du maire, ce week-end d’élections rĂ©gionales et dĂ©partementales en rendait plus d’un nerveux. Notamment la ConfĂ©dĂ©ration Paysanne 44 – dont le secrĂ©taire se prĂ©sentait sur une liste PS – a envoyĂ© un courrier Ă  ses membres appelant Ă  la manifestation du samedi, aux dĂ©bats du dimanche, mais dĂ©nonçant Ă  l’encre rouge toute participation aux actions du lundi (annonce du blocage des carriĂšres notamment). Comme modĂšle de dissociation et d’encouragement au prĂ©fet Ă  la rĂ©pression, difficile de faire mieux.

ACTIONS D’ÉCHAUFFEMENT…

En fait d’actions la manifestation du samedi 19, commencĂ©e sous une pluie diluvienne, a nĂ©anmoins rĂ©uni prĂšs de 500 personnes pour un meeting finalement ensoleillĂ© sur un carrefour Ă  Geneston, dans un respect strict des consignes locales. Un bref exposĂ© des prochaines actions des SoulĂšvements de la Terre prĂ©voit fin juin une initiative importante en rĂ©gion parisienne en lien avec XR France, contre le Grand Paris Express, projet ferroviaire sarkozyste de plusieurs milliards entourant la capitale, avec Ă  la clĂ© une bĂ©tonisation accĂ©lĂ©rĂ©e de terres agricoles et leur urbanisation.

Sinon le lundi matin 21 juin, une centaine d’opposant-es au projet a tentĂ© sans succĂšs -mĂȘme si les carriĂšres avaient stoppĂ© leur fonctionnement-, mais sans arrestation, de rentrer dans les carriĂšres dĂ©s l’aurore malgrĂ© gendarmes mobiles, vigiles et drĂŽnes mobilisĂ©s par Lafarge pour l’occasion. En mĂȘme temps… une colonne de 40 tracteurs venus de tout le dĂ©partement – dont la ZAD – bloquait toutes entrĂ©e et sortie de la coopĂ©rative maraichĂšre OcĂ©ane, pour marquer leur opposition au modĂšle intensif et destructeur du maraichage industriel, dĂ©crit plus haut.

Ce week-end n’est qu’un premier pas dans la construction d’un rapport de forces face Ă  des gĂ©ants du BTP habituĂ©s Ă  des rĂ©sistances populaires, face Ă  des « gros Â» producteurs qui vont bien au-delĂ  de Saint-Colomban – toute la ceinture maraichĂšre du sud Loire -, et face Ă  des lobbys professionnels -transporteurs – qui ont tirĂ© un bilan de la victoire de Notre Dame des Landes. Si l’on peut rĂȘver d’un retour en force du COPAIN 44 qui serait inespĂ©rĂ©, un vrai travail d’explication et d’implantation de la lutte, dans un milieu social Ă  convaincre, sera nĂ©cessaire pour faire lĂącher prise aux industriels.

Comme pour la lutte contre l’aĂ©roport, l’opinion nantaise ne sera pas Ă  nĂ©gliger, d’autant que le vote nantais du 20 juin a donnĂ© pour la premiĂšre fois un net avantage aux Ă©cologistes devant le Parti socialiste. L’époque « Jean-Marc Ayrault Â» semble avoir vĂ©cu, mais il n’est pas dit que le vote « bobo parisien Â» soit plus favorable aux rĂ©sistances.

Nantes, le 25 juin.




Source: Oclibertaire.lautre.net