Novembre 1, 2019
Par Renversé (Suisse Romande)
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Texte de François Thoreau & Benedikte Zitouni

Notre civilisation, voire l’humanitĂ© toute entiĂšre est sous la menace d’un effondrement. VoilĂ  la thĂšse soutenue avec vigueur dans le livre de Pablo Servigne et RaphaĂ«l Stevens, comment tout peut s’effondrer : Petit manuel de collapsologie Ă  l’usage des gĂ©nĂ©rations futures, publiĂ© en 2015 au Seuil. L’effondrement y est dĂ©fini comme une situation oĂč, par suite d’une sĂ©rie de chocs Ă©cologiques brutaux, s’entraĂźnant en cascade, il devient impossible de satisfaire les besoins des populations en eau, alimentation, Ă©nergie, hĂ©bergement, soins de santĂ© et mobilitĂ©, entre autres. L’effondrement sera donc d’autant plus pĂ©nible Ă  vivre, Ă©tonnant et disruptif, que la population Ă©tait privilĂ©giĂ©e ou, du moins, avait pris une telle habitude de pouvoir bĂ©nĂ©ficier de ces services et infrastructures qu’elle ne se posait mĂȘme plus la question de leur accĂšs. Le livre est donc censĂ© interrompre le train-train quotidien d’un « nous Â» privilĂ©giĂ© Ă  qui il manquerait, visiblement, puisque le train-train continue, une rĂ©elle prise de conscience.

Et ça marche. La collapsologie – science interdisciplinaire du collapse (mot anglais qui signifie chute, perte, dĂ©gringolade) – et la thĂšse corollaire de l’effondrement en sĂ©rie font florĂšs, de salles combles et buzz sur Facebook ou Youtube. Il faut dire que le rĂ©cit, massif, frappe l’imagination. Il s’appuie sur la littĂ©rature scientifique pour donner Ă  voir et Ă  sentir l’environnement dans lequel nous baignons depuis plusieurs dĂ©cennies : pollutions irrĂ©versibles, dĂ©sordres climatiques, dĂ©gringolade de la biodiversitĂ©, Ă©puisements des ressources (pics pĂ©troliers, autres pics, « pic de tout Â»â€Š). Tous ces problĂšmes convergent en un Ă©tat des lieux accablant. Les piĂšces Ă  verser au dossier du dĂ©sastre en cours, forment peu Ă  peu, chapitre aprĂšs chapitre, un rĂ©cit unifiĂ©, dont la rĂ©vĂ©lation ultime nous guette d’un jour Ă  l’autre, puisque c’est la civilisation thermo-industrielle dans son entiĂšretĂ© qui fonce Ă  toute allure sur l’autoroute de la grande accĂ©lĂ©ration. Personne ni rien n’y Ă©chappera.

Mais alors quel est exactement l’objet de la vĂ©ritĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e par le livre ?

La situation dans laquelle se trouve alors plongĂ© la lectrice, le lecteur, est pour le moins paradoxale. Car la plupart des Ă©lĂ©ments factuels mobilisĂ©s – fragilitĂ© des biotopes, fonte des banquises, perturbations des saisons – nous les connaissons par cƓur et, singuliĂšrement, depuis cet Ă©tĂ© caniculaire et dessĂ©chĂ© dont tout un chacun a fait l’expĂ©rience. L’apprĂ©hension du dĂ©sastre est notre prĂ©sent. Mais alors quel est exactement l’objet de la vĂ©ritĂ© rĂ©vĂ©lĂ©e par le livre ? Pourquoi vouloir illuminer nos consciences si nous sommes parfaitement au courant des dĂ©sastres en cours ? C’est qu’il faut adhĂ©rer au rĂ©cit d’un effondrement du « tout Â», et c’est avec ce « tout Â» que commence notre problĂšme.

Un récit hégémonique

Notre problĂšme est celui des prĂ©tentions hĂ©gĂ©moniques du rĂ©cit de l’effondrement. Ce grand rĂ©cit fonctionne comme une machine Ă  agrĂ©ger tout Ă©lĂ©ment, quel qu’il soit, susceptible de le renforcer, mais Ă©galement d’absorber chaque Ă©lĂ©ment capable de le mettre Ă  mal. Il est une hydre aux mille tĂȘtes et aux innombrables ramifications. La structure mĂȘme de l’ouvrage le dit, qui entend intĂ©grer les diffĂ©rents registres disciplinaires des sciences humaines (dĂ©mographie, sociologie, psychologie et sciences politiques), tout en les subordonnant aux sciences bio-gĂ©o-physiques, ainsi qu’aux modĂšles informatiques et systĂ©miques sur lesquels s’appuient l’hypothĂšse de l’effondrement.

Certes, les auteurs admettent que le rĂ©cit de l’effondrement ne dit pas tout. Il lui manque bien des dimensions. Mais justement, il s’agit de « dimensions Â» qu’il suffit de nommer, de documenter, pour qu’elles s’ajoutent au systĂšme extensif. Ainsi, les collapsologues peuvent sans difficultĂ© apparente se proclamer fĂ©ministes et ajouter un chapitre « genre Â», intĂ©grant sans vergogne les figures du « masculin Â» et du « fĂ©minin Â» Ă  leur logiciel. De la mĂȘme façon, il n’y aurait pas d’obstacle majeur Ă  intĂ©grer la critique des modes de pensĂ©e hĂ©ritĂ©s de l’impĂ©rialisme et de l’expansion coloniale, ainsi que le constat des inĂ©galitĂ©s environnementales qui existent entre classes et groupes « racisĂ©s Â». Bref, on pourrait poursuivre indĂ©finiment la liste de ce qui fait dĂ©faut Ă  la collapsologie, on n’aurait pas fini de l’alimenter. La machine intĂ©grative tourne et continuera Ă  tourner Ă  pleine rĂ©gime.

Les compagnons de pensée des collapsologues sont le GIEC et le Club de Rome,

On ne devrait pas s’en Ă©tonner. Les compagnons de pensĂ©e des collapsologues sont le GIEC et le Club de Rome, soit des organes gouvernementaux qui ont Ă©tĂ© mis sur pied, d’initiative publique ou privĂ©e, pour fabriquer des rĂ©cits sans peuples et sans devenirs particuliers. Projections, modĂšles, courbes, camemberts ; ces organes-lĂ  ont pour seule ambition de traquer et prolonger les tendances en cours et de le faire en vue d’un meilleur pilotage, par les gouvernements, du vaisseau PlanĂšte-Terre enfin unifiĂ©. C’est une entreprise de monitoring bio-gĂ©o-physique. Si, pour ces organes, il ne faudrait rien nier des complexitĂ©s (entendez : boucles de rĂ©troaction, interdĂ©pendances multifactorielles et seuils d’emballement), il faudrait pouvoir gouverner en dĂ©pit de cette complexitĂ©. Nous voyons lĂ  une forme de revival cybernĂ©tique, le pendant moralement vertueux de la gĂ©o-ingĂ©niĂ©rie. Pour le dire autrement, poussĂ© dans le dos par la question du rĂ©chauffement climatique, le rĂ©cit de l’effondrement pousse l’écologie Ă  redevenir l’art du pilotage des systĂšmes complexes subsumĂ©s en un grand SystĂšme-Terre.

Or, l’effondrement n’a pas le monopole du dĂ©sastre. Il ne peut le prĂ©tendre que parce qu’il s’est crĂ©Ă© de toutes piĂšces un public gĂ©nĂ©rique, dĂ©sincarnĂ© et neutre, qui prend la forme des candidats habitants du SystĂšme-Terre ou des citoyens impuissants de la civilisation en dĂ©clin. Le rĂ©cit de l’effondrement crĂ©e ainsi un nouveau spectre. Il transforme ses lecteurs et lectrices [1], ceux et celles qui y adhĂšrent, en des gens dont le monde tient encore Ă  peu prĂšs, vaille que vaille, et qui jouissent d’un certain niveau de confort, bref, en des gens qui ont quelque chose Ă  perdre. Mais sommes-nous rĂ©ellement ces ĂȘtres dĂ©sincarnĂ©s, dĂ©sƓuvrĂ©s et si superficiellement attachĂ©s ?

Quid des peuples, ici et ailleurs, prĂ©sents et passĂ©s, qui ont quasi tout perdu ? Combien ont dĂ©jĂ  vu leurs mondes s’effondrer [2] ? Vous voulez savoir ce que ça fait quand un monde s’arrĂȘte brutalement ? Allez donc le demander aux Sioux de Standing Rock ou aux Krenak de la vallĂ©e du Rio Doce (et voyez comment ils rĂ©agiront Ă  l’indĂ©cence de la question). Plus prĂšs de nous, aux alentours d’Anvers, les managers de l’environnement ravagent des modes de vie densĂ©ment peuplĂ©s [3]. Des mineurs de charbon, en Grande-Bretagne, se sont faits mettre en piĂšce par le gouvernement Thatcher et sa garde montĂ©e, signant le dĂ©but de la fin du syndicalisme ouvrier [4]. Que sonne le clairon de la chasse aux chĂŽmeurs et ce sont des modes de vie prĂ©caires qui se voient laminĂ©s. Ce sont toujours des effondrements de mondes. Preuve s’il en est qu’on est toujours « l’effondrĂ© Â» de quelqu’un d’autre. Le grand effondrement mondial est un rĂ©cit sans peuple. Il dresse le spectre d’un sujet politique, les humains, ou, du moins, « une bonne partie Â» d’entre eux, qui n’a aucune consistance. Il n’ouvre aucun devenir si ce n’est celui du monitoring.

Infantilisations

On aura compris que la vĂ©ritĂ© systĂ©mique est d’une puissance redoutable : la puissance de la conversion. Difficile de rester indiffĂ©rent Ă  une thĂšse aussi forte. Il appartient Ă  tout un chacun de ressentir comment la thĂšse de l’effondrement fait vĂ©ritĂ© dans sa propre expĂ©rience. Mais la mĂ©canique de la conversion ne s’arrĂȘte pas lĂ . Les auteurs veulent toucher nos « estomacs Â», absorber les rĂ©actions Ă©motives que leur rĂ©cit convoque. En se calquant sur les thĂ©ories du deuil, ils prĂ©tendent dĂ©tenir les clĂ©s de nos vĂ©ritĂ©s Ă©motionnelles. Tour Ă  tour, nous ressentirons de la colĂšre, de la tristesse, de la rĂ©signation, et peut-ĂȘtre, si tout va bien, peu Ă  peu, une envie d’agir Ă  nouveau mais cette fois-ci sur de nouvelles bases (entendez : collapsologiques). Il faudra passer par toutes ces Ă©tapes sous peine de nous voir accusĂ©s de « dĂ©ni Â». Ce genre de deuils contraints revient Ă  une double peine, forçant en quelque sorte Ă  tuer une seconde fois ce que nous avions perdu. En procĂ©dant ainsi, les auteurs nous demandent de lĂącher ce qui, dans ce monde-ci, respire encore, ce qui y fait sens, sous prĂ©texte de devoir en faire le deuil [5].

Les solutions : le dĂ©veloppement personnel et le combat pour la PlanĂšte.

« Le sujet de l’effondrement est un sujet toxique qui vous atteint au plus profond de votre ĂȘtre. C’est un Ă©norme choc qui dĂ©zingue les rĂȘves Â». Vous avez dit toxique ? On ne pourrait dire mieux. La collapsologie fabrique des ĂȘtres nus, arrachĂ©s Ă  ce qui les tient et Ă  ce qui leur importe. Elle met en Ɠuvre une opĂ©ration d’infantilisation affective qui, seule, lui permet de crĂ©er les citoyens ignorants et dĂ©semparĂ©s dont elle a besoin. L’électrochoc porte tout autour de nous et il est une des raisons pour lesquelles nous avons voulu Ă©crire cet article. Ici, c’est une collĂšgue qui en ressort profondĂ©ment affectĂ©e et plombe l’ambiance au bureau ; lĂ , c’est un ami qui se prĂ©occupe dĂ©sormais d’assurer sa survie aprĂšs que l’effondrement sera survenu ; lĂ  encore, des proches s’interrogent sur le fait d’avoir fait, ou de vouloir faire, des enfants ; et que dire de militants qui sortent dĂ©pitĂ©s, dĂ©moralisĂ©s, d’un auditoire oĂč la mauvaise nouvelle d’un effondrement total leur a Ă©tĂ© communiqué  Par-delĂ  la diversitĂ© des rĂ©actions singuliĂšres, se rejoue Ă  chaque fois la scĂšne d’une intimitĂ© individuelle face au grand tout de l’effondrement. Les solutions : le dĂ©veloppement personnel et le combat pour la PlanĂšte.

L’action politique devient alors affaire d’embrigadement. Il s’agit de manifester sa volontĂ© d’agir (aprĂšs avoir traversĂ© les stades du deuil bien sĂ»r), si pas contre l’effondrement (qui est plus ou moins inĂ©luctable), en tout cas pour « une survie la moins barbare possible Â» ou « une autre fin du monde Â» (sic). Si suffisamment de gens changent leur comportement et posent des gestes responsables, il doit ĂȘtre possible de renverser la tendance globale. Ce volontarisme niais trouve son expression sur des plateformes internet dĂ©rivĂ©es de la matrice collapsologique, comme ilestencoretemps.fr ou onestpret.fr. Ces plateformes sont calquĂ©es sur le modĂšle du crowdsourcing, appliquĂ©, cette fois, Ă  la lutte politique. De ce fait, elles crĂ©ent une Ă©quivalence entre toutes les formes de luttes et les rĂ©duisent, chacune, au simple rang de rouage Ă  alimenter la Cause SuprĂȘme. Sur l’un de ces sites, on ne s’en cache pas : « On vous aide Ă  trouver votre place Â», proclame l’entĂȘte, avant de prĂ©senter le menu dĂ©roulant des engagements possibles.

À lutter ainsi, le risque d’essoufflement est grand. Le passĂ© nous apprend que les luttes tiennent, persistent, parce qu’elles sont riches de peuples et d’histoires, parce qu’elles ont su se crĂ©er une consistance propre. A l’opposĂ©, sur les nouvelles plateformes, des luttes radicales, situĂ©es, tenaces, comme celle contre la mine Ă  ciel ouvert de Hambach, Ende GelĂ€nde, sont ravalĂ©es au mĂȘme rang qu’acheter des lĂ©gumes bio ou couper l’eau quand on se brosse les dents. Les gĂ©nĂ©alogies de luttes, leurs diffĂ©rends, les Ă©nergies forcĂ©ment minoritaires qui y circulent, tout cela se trouve captĂ© au service de la grande agrĂ©gation des causes.

On nous rĂ©torquera que « c’est dĂ©jĂ  ça de pris Â» et que « Ă§a ne peut pas faire de mal Â». Sauf qu’il y a encore un prix Ă  payer. Ce prix est celui de la prĂ©sence d’un arbitre supĂ©rieur, un rĂ©fĂ©rent moral absolu, qui infantilise les luttes comme les individus. Le grand plan d’équivalence n’est possible qu’à la condition de s’adresser Ă  des citoyens saisis dans l’impuissance de leurs routines nĂ©fastes, aux affects Ă  la dĂ©rive. Autant de pages blanches dĂ©pourvues de pensĂ©es, de convictions et d’histoire. Nous revoilĂ  partis pour un tour avec les missionnaires ou les bergers du peuple. Car la plateforme s’occupe de savoir ce qui est bon pour nous : Ă  chacun.e, dans son coin, d’apporter sa contribution. L’organigramme tient lieu de maxime d’action.

C’est compter sans la prolifĂ©ration des mondes. Les causes, mĂȘme environnementalistes, ne sont pas communes a priori, les enjeux politiques non plus, les pensĂ©es de chacun.e encore moins. Qu’il puisse y avoir un accord politique entre ces luttes et actions, une visĂ©e commune, c’est possible et c’est mĂȘme souhaitable, mais cela doit ĂȘtre construit, pas prĂ©supposĂ© dans un grand Ă©lan volontariste. Il ne peut y avoir de consensus prĂ©Ă©tabli, sinon Ă  rĂ©duire la prolifĂ©ration des mondes vĂ©cus et de leurs effondrements partiels, Ă  des slogans aussi creux que « sauver la PlanĂšte ! Â» [6]

L’ordinaire persistant

Au fond, le rĂ©cit de l’effondrement nous dĂ©robe nos devenirs collectifs. Il se veut d’abord et avant tout ĂȘtre une pensĂ©e de la rupture, plutĂŽt que des continuitĂ©s. Il va s’agir de filer droit, tout droit. En empruntant le registre lexical de la linĂ©aritĂ© temporelle — grande accĂ©lĂ©ration, pics, seuils, effondrements — les collapsologues nous enfoncent dans le bas du dos, quelque part entre les reins, une flĂšche du temps qui nous force Ă  avancer sans plus se retourner (en cela, ils recyclent de vieilles eschatologies marxistes), sans plus se prĂ©occuper du prĂ©sent Ă©pais ni du passĂ© dont nous hĂ©ritons.

Au fond, le rĂ©cit de l’effondrement nous dĂ©robe nos devenirs collectifs.

L’ordinaire des dĂ©sastres passĂ©s, prĂ©sents et Ă  venir, passe Ă  la trappe. Comment hĂ©riter des sols dĂ©truits par la rĂ©volution industrielle ? On n’a pas le premier Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse convaincante, mais ces sols sont lĂ . À supposer mĂȘme qu’on arrĂȘte tout activitĂ© extractive sĂ©ance tenante et qu’on cesse de brĂ»ler la moindre goutte de pĂ©trole, les effets du dĂ©sastre sont engagĂ©s, produisent et continueront de produire leurs effets Ă  des Ă©chelles de temps qui nous dĂ©passent totalement — et qui dĂ©passent mĂȘme, sans doute, la perspective d’un effondrement brutal, dusse-t-il se produire. Une catastrophe aussi dramatique que l’expansion de l’Europe coloniale ne cesse d’ĂȘtre lue et relue, dans ses causes comme dans ses consĂ©quences, et se transforme ainsi au fil du temps  [7]. Avant des effondrements brutaux, toujours susceptibles de se produire, nous voyons plutĂŽt quelque chose comme un cours ordinaire de la catastrophe, une lente infusion, un dĂ©litement graduel de ce qui fait milieu, Ă  un moment donnĂ©, pour des ĂȘtres densĂ©ment reliĂ©s les uns aux autres.

De nouveau, ceci n’est pas sans consĂ©quence politique. Penser la rupture plutĂŽt que les continuitĂ©s est, aujourd’hui, le plus mauvais service que l’on puisse rendre aux gens et aux collectifs en lutte contre les ravages environnementaux, dans les diverses ZAD comme dans les maisons de quartier, dans les lieux de contre-expertise comme dans les centres de soins, dans les friches industrielles comme dans les espaces dĂ©vastĂ©s de la catastrophe chimique ou nuclĂ©aire [8]. L’enjeu premier de tels gens et collectifs est celui de la consistance, de machiner du temps long et de la continuitĂ©, alors mĂȘme que tout concourt Ă  dĂ©molir les agencements fragiles, forcĂ©ment fragiles et prĂ©caires, dont ils dĂ©pendent. Surgi de nulle part, le sujet neutre qui tout Ă  coup se voit sommĂ© de sortir de sa lĂ©thargie et de sa passivitĂ© pour se transformer en hĂ©ros exaltĂ© des changements Ă  venir, celui-lĂ  insulte par sa simple existence tout ce travail de tissage de continuitĂ©s dans les ruptures en cours.

Penser la rupture plutĂŽt que les continuitĂ©s est, aujourd’hui, le plus mauvais service que l’on puisse rendre aux gens et aux collectifs en lutte contre les ravages environnementaux

Nombreux sont ceux et celles qui s’attachent, depuis des annĂ©es, Ă  suivre le patient, dĂ©licat, laborieux travail de sĂ©dimentation que doivent sans cesse produire les collectifs en lutte et tous les gens en quĂȘte de dignitĂ©, sous peine de disparaĂźtre. Leur programme de recherche se dĂ©plie sous la question, obsĂ©dante et entĂȘtĂ©e, de comment ne pas succomber et comment crĂ©er une diffĂ©rence, fut-elle minime, pour autant qu’elle tienne et dĂ©route le cours probable mais non dĂ©terminĂ© des choses. Aller signifier Ă  tous ceux-lĂ  qu’un effondrement brutal leur pend au nez, une fois encore, c’est participer aux multiples attaques sur la densitĂ© des liens que de telles rĂ©sistances au cours probable des choses rendent nĂ©cessaires. MĂȘme dans un contexte aussi cataclysmique que celui de Fukushima, ceux et celles qui s’attĂšlent Ă  prendre soin des terres irradiĂ©es, Ă  y rester, montrent l’importance de nourrir des rĂ©cits, de retracer des expĂ©riences et des tentatives politiques, plutĂŽt que d’assener une fois pour toute la vĂ©ritĂ© de la catastrophe, la redoublant, en quelque sorte, sur sa couture Ă©pistĂ©mique [9].

un sentiment d’accablement tenace qui conduit tout droit, à l’avenant, au cynisme, au nihilisme ou à l’aquoibonisme

Alors, faudrait-il renoncer Ă  parler de catastrophe ? Oui et non. La rĂ©ponse est pragmatique et se jauge aux effets que crĂ©e l’énoncĂ©. Tout est dans la maniĂšre. En tout cas, une chose est sĂ»re : une perspective linĂ©aire, mĂ©canique et brutale dans l’évĂ©nement qu’elle annonce, n’est pas susceptible de se parer des vertus supposĂ©es du catastrophisme Ă©clairĂ© [10], Ă  savoir : annoncer le pire pour le conjurer. La catastrophe n’a de sens qu’à ĂȘtre conjurable, saisie dans un rĂ©cit oĂč l’on puisse lui trouver des prises, qui ne soit pas clos sur lui-mĂȘme et dĂ©pourvu d’aspĂ©ritĂ©s. Faute de quoi, on perd les pĂ©dales, on glisse, on dĂ©rape, on patine en essayant dĂ©sespĂ©rĂ©ment de remonter le long de la courbe de toutes ces asymptotes, qui sont le motif de l’anthropocĂšne. La consĂ©quence pratique, c’est un sentiment d’accablement tenace qui conduit tout droit, Ă  l’avenant, au cynisme, au nihilisme ou Ă  l’aquoibonisme ; soit le revers exact de l’extension gĂ©nĂ©ralisĂ©e de l’innocence volontariste. On a dĂ©jĂ  rĂȘvĂ© plus dĂ©sirable comme perspective.

Mondes multiples

Pour conjurer ce qui prĂ©cĂšde, il convient donc de faire Ă©clater cette idĂ©e que « tout peut s’effondrer Â», dans toute sa brusquerie et dans toute sa soudainetĂ©. Il n’y a pas de « tout Â». Il n’y a, au mieux, que de rares totalitĂ©s partielles, et des constellations de fragments [11]. Il y a ce qui fait monde pour l’AmĂ©rindien, le NĂ©palais ou le Belge, pour l’iguane ou l’abeille, pour le cyprĂšs ou l’orchidĂ©e, pour la chienne ou le sĂ©quoia, pour le rĂ©seau ferroviaire ou les sentiers. Le monde qui s’effondre sous la forme des berges d’une riviĂšre en Alaska n’est pas le monde qui s’effondre en Belgique lorsque les stations essence risquent la pĂ©nurie ; tous deux importent (comme nous le montrent les gilets jaunes). L’écologie, celle Ă  laquelle nous tenons, est ce champ de pensĂ©e et d’action qui pose le primat de la diversitĂ©, sous toutes ses formes, sur la simplification [12]. Cette exigence vaut aussi pour les collapsologues. Il est possible de se mettre Ă  discuter et Ă  nĂ©gocier avec eux s’ils et elles acceptent de reconnaĂźtre la partialitĂ© de leur perspective, de leur monde. La totalitĂ© bio-gĂ©o-physique des collapsologues, celle qui a permis de dĂ©couvrir le rĂ©chauffement climatique, celle qui a menĂ© Ă  tirer la sonnette d’alarme et Ă  signaler la finitude de la planĂšte, aussi fondamentale et importante soit-elle, ne suffit pas Ă  Ă©puiser le monde et Ă  en dĂ©tenir la vĂ©ritĂ© derniĂšre. PrĂ©tendre le contraire, c’est jouer le « God’s trick  [13] Â», forcer un point de vue de nulle part sur une infinie diversitĂ© de situations et de mondes.

il convient donc de faire Ă©clater cette idĂ©e que « tout peut s’effondrer Â»

Un tel rĂ©cit total nous condamne, toujours et encore, Ă  remettre les destinĂ©es collectives entre les mains des grands pilotes du circuit, ces organes qui ont toujours considĂ©rĂ© le systĂšme-Terre unifiĂ© qu’il s’agirait de tĂ©lĂ©guider, qui nous donnent Ă  voir le vaisseau Terre depuis un hublot : le Club de Rome, le GIEC, et tous ces autres apprentis commandants de bord parmi lesquels nous comptons les collapsologues. Nous leur disons ceci : bien sĂ»r, jusqu’à preuve du contraire, nous ne pouvons compter que sur une planĂšte, affectĂ©e comme elle l’est dans ses processus bio-gĂ©o-physiques. Nous n’en n’avons pas de rechange Ă  proposer. Bien sĂ»r, ces processus sont totaux et concernent la planĂšte dans son entiĂšretĂ©. La civilisation thermo-industrielle se rĂ©pand sur tous les continents et ne laisse personne indemne. Et pourtant, ce que vous dĂ©crivez n’absorbe pas l’entiĂšretĂ© de la rĂ©alitĂ©, ses recoins, ses poches d’altĂ©ritĂ©, ses nombreux trafics intercontinentaux, ses Ă©vĂ©nements improbables et ses dĂ©crochages joyeux. La lumiĂšre que vous jetez sur le monde est nĂ©cessaire, la situation que vous dĂ©crivez est catastrophique mais ce n’est pas tout. L’environnement physique est tout un monde, mais ce n’est qu’un monde. Le capitalisme est total mais l’économie et les formes de vie sont « patchy Â» [14]. Il s’agit Ă  chaque fois d’assemblages cousus de totalitĂ©s partielles.

On ne lutte pas contre un éléphant avec de la porcelaine.

On nous reprochera de faire Ɠuvre de raffinement Ă©pistĂ©mologique. Que les mondes soient multiples, enchevĂȘtrĂ©s, complexes, tout ce beau verbiage n’est bon que pour les anthropologues. On ne lutte pas contre un Ă©lĂ©phant avec de la porcelaine. C’est pourtant tout ce dont nous disposons, de la porcelaine, et encore, en fragments Ă©pars, en bouts, rĂ©seaux et totalitĂ©s fragiles (le rĂ©chauffement climatique le montre bien !). Nous n’avons pour nous ni de beau vase tout enrubannĂ©, ni la cohĂ©sion sans faille d’un systĂšme prĂȘt Ă  illuminer nos impuissances. Les mondes sont en prise avec diffĂ©rents peuples et diffĂ©rents devenirs. Il nous faut apprendre Ă  hĂ©riter et Ă  cultiver les prĂ©cĂ©dents, les innombrables prĂ©cĂ©dents, des milieux qui se sont retissĂ©s, malgrĂ© tout, qui ont Ă©mergĂ©, coĂ»te que coĂ»te, et qui sont demeurĂ©s vivaces alors que tout conspirait Ă  les dĂ©molir. « Contre le probable, nous devons faire le pari du possible  [15] Â». Les mondes sont en morceaux. Ils agonisent sous les rĂ©cits hĂ©gĂ©moniques qui continuent de les pulvĂ©riser. Les dĂ©gĂąts qui leur ont Ă©tĂ© occasionnĂ©s sont sĂ©vĂšres et, pour certains, irrĂ©versibles. Souvent, il ne reste plus que des fragments mais de ces fragments nous pouvons nous saisir  [16] ; de lĂ , nous pouvons dĂ©ployer Ă  nouveau des puissances dĂ©sirantes et des modes d’action, des expĂ©rimentations, pour rendre le prĂ©sent moins suffocant.

Une femme californienne renvoie les liquidateurs d’histoires Ă  leurs copies : « The game is NOT over. Thank you very much [17] Â». L’histoire n’est pas en phase terminale. Les indĂ©terminations, sous toutes leurs formes, portent en elles l’hĂ©sitation, le doute, le regret et la honte possibles, mais aussi la joie Ă©prouvĂ©e Ă  l’action menĂ©e. Chacune de nos actions vibre dans un monde, mais nul ne peut prĂ©dire son devenir. Empressons-nous alors de ne pas conclure, avec ces mots redoutables prononcĂ©s, repris et maintes fois rĂ©pĂ©tĂ©s par des fĂ©ministes : « Le futur est obscur, et c’est la meilleure chose qui puisse lui arriver, je pense  [18] Â». Au bout du compte, nous agissons et agirons toujours dans la pĂ©nombre. Nous fabriquons l’histoire au prĂ©sent et nous ne voulons plus de lumiĂšres aveuglantes.

« The game is NOT over. Thank you very much Â»

Remerciements

Nous tenons Ă  remercier pour leurs relectures attentives de versions prĂ©cĂ©dentes de ce texte Isabelle Stengers, RĂ©mi Eliçabe, Thierry Drumm, Thibault de la Motte, Jean-Baptiste FenouillĂšre, Greg Pascon, Nathalie Melis, Olivier Praet, MichaĂ«l Ghyoot, Josep Rafanell i Orra, Alexis Zimmer, Alexandre Galand, Jean-Baptiste Fressoz, Lionel Devlieger, ainsi que les Ă©tudiant-es du cours de « Socio-Ă©cologie des transitions Â» de l’UniversitĂ© de Mons, qui ont rudement mis Ă  l’épreuve nos arguments. Nous voudrions aussi remercier Elisabeth Lagasse qui, lors d’une rencontre acadĂ©mique, nous a incitĂ© Ă  ne pas prendre Ă  la lĂ©gĂšre les effets de la collapsologie et qui a ensuite Ă©crit un texte dont nous sommes solidaires : « Contre l’effondrement, pour une pensĂ©e radicale des mondes possibles Â», Contretemps : Revue de critique communiste, publiĂ© le 18 juillet 2018, en ligne , pour une pensĂ©e radicale des mondes possibles.




Source: Renverse.co