Juillet 28, 2021
Par Manif Est
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La mobilisation contre le passe sanitaire et l’annonce des rĂ©formes antisociales Ă  venir grossit de manifestations en manifestations. Samedi dernier, d’aprĂšs le gouvernement, 161 000 personnes ont dĂ©filĂ© en France. Tout le monde s’accorde Ă  le dire, c’est un mouvement social d’ampleur qui prend forme en plein cƓur de l’étĂ©.

A Nancy, plus de 3 000 personnes ont manifestĂ© Ă  l’appel du Bloc Lorrain, regroupĂ©es derriĂšre une banderole dĂ©nonçant le fichage gĂ©nĂ©ralisĂ© auquel contribue le passe sanitaire. Le cortĂšge, massif, dĂ©terminĂ© et hĂ©tĂ©roclite, a battu le pavĂ© pendant plusieurs heures, se heurtant parfois aux gaz des forces de l’ordre.

Si les manifestations de ces derniĂšres semaines revĂȘtent de plus en plus un caractĂšre populaire, avec ce cĂŽtĂ© spontanĂ©, Ă©nergique et un peu confus caractĂ©ristique de certain.e.s primo-manifestant.e.s et malgrĂ© le fait que la dĂ©testation profonde de ce gouvernement nĂ©olibĂ©ral-autoritaire apparaisse comme le vĂ©ritable catalyseur de ce mouvement, une partie des forces de gauche reste frileuse Ă  l’idĂ©e de se lancer dans la bataille et tenir une position non-interventionniste. On retrouve cette mĂȘme hĂ©sitation qui s’est faite sentir au dĂ©but du mouvement des Gilets Jaunes et qui, de maniĂšre contre-productive, offre un boulevard aux organisations d’extrĂȘme droite et autres agitateurs complotistes, qui eux n’hĂ©sitent pas un seul instant Ă  s’engouffrer dans le mouvement naissant.

Pourtant, toutes les raisons sont lĂ  pour dĂ©tester le passe sanitaire et le monde qu’il laisse entrevoir. Rappelons d’abord que ce dispositif bien que mis en place au nom de la santĂ© publique sert surtout Ă  prĂ©server une Ă©conomie mise Ă  mal ces deux derniĂšres annĂ©es par la pandĂ©mie et ses consĂ©quences. Pour preuve, le gouvernement prĂ©voit la fin de la pĂ©riode d’isolement pour les cas-contacts vaccinĂ©s afin de remettre tout le monde au travail, et cela malgrĂ© les risques de transmissions du virus toujours bien rĂ©els, y compris en ce qui concerne les personnes vaccinĂ©es. Le passe sanitaire accroĂźt les inĂ©galitĂ©s de statut au sein de la population et renforcera probablement les logiques de discriminations dĂ©jĂ  Ă  l’Ɠuvre lors des contrĂŽles d’identitĂ©. Les dĂ©putĂ©.e.s et les forces de l’ordre sont exemptĂ©.e.s de passe sanitaire dans leur fonctions contrairement aux soignant.e.s. L’ensemble des salariĂ©.e.s sont menacĂ©.e.s d’une suspension sans rĂ©munĂ©ration si ils-elles n’adhĂšrent pas au dispositif. Encore une fois, le gouvernement cherche Ă  faire porter le poids de la crise sanitaire sur les individu.e.s.

Si le vaccin est une arme nĂ©cessaire dans la guerre menĂ©e au virus, il ne peut ĂȘtre l’unique solution. Il permet certes de gagner du temps face aux vagues successives et aux mutations du virus, mais c’est dans l’hĂŽpital public et les moyens mis Ă  sa disposition que se joue la vĂ©ritable bataille contre la lĂ©talitĂ© du virus. Or cela fait des annĂ©es que les gouvernements successifs, guidĂ©s par l’idĂ©ologie nĂ©olibĂ©rale, s’astreignent Ă  le dĂ©membrer. Et aujourd’hui encore, on choisit d’injecter des millions d’euros dans des sociĂ©tĂ©s privĂ©es chargĂ©es de contrĂŽler le passe sanitaire Ă  l’entrĂ©e des hĂŽpitaux plutĂŽt que d’embaucher des soignant.e.s et revaloriser leurs salaires.

Le passe sanitaire c’est aussi un rouage de plus dans la mĂ©canique dĂ©jĂ  bien huilĂ©e du fichage gĂ©nĂ©ralisĂ©. DĂ©sormais, il faut dĂ©cliner son identitĂ© partout oĂč l’on va, des cafĂ©s aux mĂ©diathĂšques, de la piscine aux concerts, des transports publics aux lieux de travail en passant par les hĂŽpitaux. Bref c’est tout une toile qui se tisse, faite de dĂ©placements quotidiens et de relations sociales. Le tout Ă©videmment Ă  portĂ©e de main des institutions rĂ©pressives. Besoin de connaĂźtre l’emploi du temps d’une personne ? C’est trĂšs simple, mĂȘme plus besoin de la convoquer au commissariat du coin, il suffit de retracer virtuellement son parcours Ă  partir du QR Code.

Enfin, le passe sanitaire s’intĂšgre parfaitement Ă  la restructuration capitaliste du moment, celle du capitalisme virtuel. La crise sanitaire a permis l’accĂ©lĂ©ration de cette restructuration. La virtualisation du monde a gagnĂ© du terrain Ă  la faveur des confinements. Les applications et autres plateformes ayant recours Ă  l’intelligence artificielle se sont immiscĂ©es et s’immiscent toujours un peu plus dans nos vies, crĂ©ant sans cesse de nouveaux besoins. Se faire livrer Ă  manger, Ă©couter de la musique, rencontrer quelqu’un, travailler, discuter avec des proches, Ă©tudier… Tout aspect de l’existence a dĂ©sormais son application virtuelle, source de profit et de publicitĂ©s infinie. L’architecture technologique du monde de demain se dessine dĂšs aujourd’hui, un monde panoptique oĂč la technologie permet Ă  la fois la surveillance de masse et la satisfaction immĂ©diate des dĂ©sirs consumĂ©ristes de tout un chacun. Le passe sanitaire n’est rien d’autre que l’une de ces applications virtuelles, un sĂ©same permettant l’accĂšs Ă  la marchandise.

On l’aura bien remarquĂ©, cette restructuration capitaliste s’accompagne d’une destruction des conquis sociaux. C’est pourquoi la mise en place du passe sanitaire s’est doublĂ©e de l’annonce d’une nouvelle rĂ©forme des retraites et de l’assurance chĂŽmage. A la fois pour faire contre-feux, qu’un mouvement social naisse durant l’étĂ© et s’essouffle Ă  la rentrĂ©e, mais aussi parce que dans la stratĂ©gie du choc nĂ©olibĂ©ral actuelle l’un ne peut aller sans l’autre. Il apparaĂźt donc nĂ©cessaire de lutter Ă  la fois contre les mesures antisociales ET le passe sanitaire en tant qu’outils de restructuration capitaliste.

Certes, certaines organisations d’extrĂȘme droite, antivax et complotistes ont dĂšs le dĂ©but saisi l’occasion pour tenter de se positionner Ă  l’avant garde du mouvement mais leur tactique ne semble pas vraiment prendre et la tendance s’est nettement inversĂ©e samedi dernier. A Paris et dans quelques autres villes de France, deux manifestations distinctes ont eu lieu, l’une Ă  l’appel des forces rĂ©actionnaires l’autre Ă  l’initiative de collectifs d’extrĂȘme gauche et de Gilets Jaunes. Ce sont ces derniĂšres qui ont Ă©tĂ© le plus suivies. Dans d’autres villes, comme Ă  Nantes ou Ă  Lyon par exemple, ce sont les organisations d’extrĂȘme gauche qui se sont positionnĂ©es en tĂȘte de cortĂšge avec banderoles et mots d’ordre. Il apparaĂźt nĂ©cessaire aujourd’hui de combattre l’influence des forces rĂ©actionnaires, pied Ă  pied, partout oĂč elle s’exerce, y compris et surtout dans les mouvements populaires.

Il apparaĂźt Ă©galement nĂ©cessaire de dĂ©fendre une politique de santĂ© publique Ă©mancipatrice et Ă©galitaire, de favoriser l’accompagnement et la pĂ©dagogie plutĂŽt que la coercition, de dĂ©fendre la levĂ©e des brevets sur les vaccins et leur rĂ©partition plus juste entre le Nord et le Sud. L’enjeu est ici d’ĂȘtre en capacitĂ© de proposer une critique du passe sanitaire qui dĂ©passe la question des “libertĂ©s individuelles”, concept abstrait Ă  tendance clairement libĂ©rale. Dans cette perspective, il serait sans doute bon de se pencher sur les politiques du soin solidaires et communautaires dĂ©veloppĂ©es par des organisations politiques telles que le Black Panther Party, le Young Lords Party ou Act-Up.

Pour toutes ces raisons, ne désertons pas la rue.

Pour l’Abolition du SyStùme.




Source: Manif-est.info