Le 30 dĂ©cembre 2019, au lendemain des Ă©lections gĂ©nĂ©rales, j’ai eu la malchance de me retrouver derriĂšre la caisse de la librairie Freedom Bookshop. Pour ĂȘtre prĂ©cise, ma malchance ne rĂ©sidait pas dans le fait d’ĂȘtre lĂ  – il s’agit d’un endroit merveilleux, rempli d’excellents livres –, mais dans le fait que quelques anarchistes old-school avaient dĂ©cidĂ©s de passer la journĂ©e dans la librairie, se fĂ©licitant de la dĂ©faite de Corbyn. Il n’y avait ni hochement de tĂȘte triste, ni commentaire solennel, ou mĂȘme banal, sur la certes prĂ©visible mais regrettable tournure des Ă©vĂ©nements.Ils Ă©taient joyeux. En fait ils Ă©taient plus ou moins en train de cĂ©lĂ©brer l’évĂ©nement. Si mon enfance ne m’avait pas laissĂ©e si peu avide de conflit – et que les individus en question n’avaient pas une telle rĂ©putation de brutes – j’aurais peut-ĂȘtre rĂ©ussi Ă  formuler quelque chose sur la facultĂ© de mĂ©disance dont disposent certaines personnes. Mais j’ai Ă©tĂ© intimidĂ©e, et pour que mon temps de travail reste pacifique, j’ai laissĂ© ces partisans auto-proclamĂ©s de la classe ouvriĂšre se rĂ©jouir bruyamment du raz-de-marĂ©e de la barbarie [1].

Bien que ces has-been hargneux reprĂ©sentent un extrĂȘme particuliĂšrement grotesque de l’idĂ©e anarchiste, leur joie dĂ©complexĂ©e face Ă  la dĂ©faite de Corbyn n’est pas si Ă©loignĂ©e de l’arrogant « on vous l’avait bien dit Â» qui a, en grande partie, constituĂ© la « rĂ©ponse anarchiste Â» aux Ă©lections de dĂ©cembre. On aurait pu espĂ©rer que les anarchistes aient eu quelque chose d’intĂ©ressant Ă  dire aprĂšs la dĂ©faite du premier mouvement de masse en faveur du socialisme que ce pays ait connu depuis des dizaines d’annĂ©es. Malheureusement, Ă  une ou deux exceptions prĂšs, tout ce que nous semblons avoir produit se rĂ©sume Ă  quelques posts ennuyeux sur Urban 75 [2], qui expliquent Ă  quel point nous sommes avisĂ©s alors que le reste du monde est pathĂ©tique et naĂŻf.

Non seulement de telles rĂ©ponses sont politiquement moribondes mais elles ont Ă©galement comme prĂ©misse une incomprĂ©hension fondamentale. Comme les camarades du Plan C [3] l’avait dĂ©jĂ  soulignĂ© en 2017, tout l’espoir qui a Ă©tĂ© investi dans le Corbynisme n’est pas tant un signe de naĂŻvetĂ© politique que l’indice d’un complet dĂ©sespoir :

« Les mouvements sociaux anti-capitalistes et les organisations de gauche sont en crise depuis une dĂ©cennie au moins ; les anciennes stratĂ©gies et tactiques ne fonctionnent plus ; les gouvernements et les entreprises semblent immunisĂ©es contre tout ce que nous leur opposons. Le recours au Parti Travailliste est un acte de dĂ©sespoir : nous ne savons plus comment changer les choses autrement ! La crise de confiance dans notre propre capacitĂ© Ă  transformer le monde a pour effet de nous tourner vers un sauveur qui pourra le faire Ă  notre place. Le projet rĂ©volutionnaire est reconceptualisĂ© comme une stratĂ©gie de conquĂȘte de l’état – ou plus prĂ©cisĂ©ment de la fonction publique. Â»

PlutĂŽt que de faire face Ă  cette accusation accablante de notre Ă©chec Ă  devenir une force historique,

nous, les anarchistes, semblons nous ĂȘtre encore plus rĂ©signĂ©â‹…es dans un minoritarisme qui se prĂ©occupe davantage d’avoir raison que de changer le monde.

nous, les anarchistes, semblons nous ĂȘtre encore plus rĂ©signĂ©â‹…es dans un minoritarisme qui se prĂ©occupe davantage d’avoir raison que de changer le monde.

A cet Ă©gard, nous ne somme pas une exception historique. Selon Daniel GuĂ©rin, Ă  la fin du XIXĂšme siĂšcle, le mouvement anarchiste avait rĂ©ussi Ă  se transformer en un « Ă©pouvantail squelettique Â» :

« DemeurĂ©s une faible minoritĂ©, les anarchistes renoncĂšrent Ă  l’idĂ©e de militer au sein de larges mouvements populaires. Sous couleur de puretĂ© doctrinale — d’une doctrine oĂč l’utopie, combinaison d’anticipations prĂ©maturĂ©es et d’évocations nostalgiques de l’ñge d’or, se donnait maintenant libre cours. […]Les anarchistes, dans les annĂ©es 1890, s’étaient enfoncĂ©s dans une impasse. IsolĂ©s du monde ouvrier que monopolisaient les social-dĂ©mocrates, ils se calfeutraient dans de petites chapelles, se barricadaient dans des tours d’ivoire pour y ressasser une idĂ©ologie de plus en plus irrĂ©elle ; ou bien ils se livraient et applaudissaient Ă  des attentats individuels, se laissant prendre dans l’engrenage de la rĂ©pression et des reprĂ©sailles. Â» [4]

Selon GuĂ©rin, l’anarchisme a Ă©tĂ© capable de se revivifier par son rĂ©engagement dans le syndicalisme de masse mais pas avant que le mouvement n’ait traversĂ© une douloureuse pĂ©riode d’auto-Ă©valuation, pendant laquelle des personnalitĂ©s telles que Kropotkine ont radicalement repensĂ© leurs positions sur des questions comme la propagande par le fait. Je soutiens que nous, le mouvement anarchiste britannique, sommes trĂšs largement en retard pour amorcer une telle remise en question radicale. Le capitalisme est en crise, le fascisme monte en puissance et pourtant nous n’avons jamais Ă©tĂ© si peu pertinents. Le temps n’est pas Ă  la suffisance ou Ă  la schadenfreude (ndt :joie malsaine). Il est temps pour nous de retourner notre « critique impitoyable Â» contre nous-mĂȘme.

Anna K.




Source: Iaata.info