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Pour accepter la GPA (gestation pour autrui), il faut se focaliser sur un prĂ©tendu « droit Ă  l’enfant Â» en s’asseyant sur les inĂ©galitĂ©s sociales ; pour faire accepter ce nouveau marchĂ© de la reproduction humaine, il faut lui inventer une version « Ă©thique Â». La sortie rĂ©cente de Ventres Ă  louer – Une critique fĂ©ministe de la GPA [1], ouvrage aux multiples contributions Ă©manant de divers pays et traitant le sujet par diverses approches, est une bonne occasion de faire le point dessus.

L’image donnĂ©e de la GPA est assez trompeuse pour inciter quiconque ignore ce que cache prĂ©cisĂ©ment cette « technique Â» Ă  la considĂ©rer avec bienveillance : ne vient-elle pas en aide Ă  des personnes qui souffrent de ne pouvoir exaucer leur dĂ©sir d’enfant ? En rĂ©alitĂ©, la « maternitĂ© de substitution [2] Â» repose sur la marchandisation du corps de femmes et d’enfants : elle fait des unes un simple rĂ©ceptacle, des autres un article de plus Ă  vendre pour un systĂšme capitaliste qui a mondialisĂ© la production et les Ă©changes Ă©conomiques en gĂ©nĂ©ral. On mettra donc ici l’accent sur les classes sociales et sur les pays particuliĂšrement concernĂ©s par la GPA, ainsi que sur la propagande libĂ©rale et sur la thĂ©orie postmoderne qui la promeuvent.


Ventres Ă  louer, l’EchappĂ©e – 2022

Les dessous bien sales de la GPA

La « gestation pour autrui Â» s’intĂšgre dans un processus plus large, l’économie de la reproduction qui s’est dĂ©veloppĂ©e Ă  partir des annĂ©es 1980 – et surtout aprĂšs janvier 1995, quand les brevets sur le vivant et leur commercialisation ont Ă©tĂ© autorisĂ©s par l’accord de l’Organisation mondiale du commerce sur la propriĂ©tĂ© intellectuelle (ADPIC). Jusque-lĂ , les brevets ne s’appliquaient qu’au monde inanimĂ©. L’essor des biotechnologies a changĂ© la donne : le vivant a Ă©tĂ© dĂ©composĂ© en piĂšces dĂ©tachĂ©es (organes, cellules, gĂšnes
) et est devenu une « ressource Â», ainsi que le stipule le texte de la Convention pour la diversitĂ© biologique adoptĂ© en 1992 au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro.

Le Larousse mĂ©dical dĂ©finit la GPA comme « la grossesse qu’une femme, appelĂ©e mĂšre porteuse, mĂšne pour une autre qui ne peut ni concevoir ni porter un enfant Â» ; cette femme ayant dĂ©cidĂ© « pour des motifs divers (moraux, affectifs, financiers) [de] porter un enfant qu’elle n’a pas conçu naturellement afin de le donner aprĂšs la naissance Â», elle peut soit « recevoir un embryon qui a Ă©tĂ© fĂ©condĂ© artificiellement (ovule et spermatozoĂŻde du couple demandeur) Â», soit « se prĂȘter Ă  une insĂ©mination artificielle par les spermatozoĂŻdes du pĂšre contractuel et donner son propre ovule Â».

Cette description assez technique est fort incomplĂšte. Elle tait notamment le fait que la GPA permet non seulement d’exploiter la capacitĂ© sexuelle et reproductive des femmes, mais aussi de la commercialiser ; et elle ne rend pas compte du marchĂ© de plus en plus juteux reprĂ©sentĂ©, au niveau de la planĂšte, par la « maternitĂ© de substitution Â» pour les multiples « prestataires de services Â» – agences de fertilitĂ©, cabinets d’avocats, professionnel-le-s de santĂ©, ou encore reprĂ©sentant-e-s de sociĂ©tĂ©s pharmaceutiques et banques de gamĂštes – qui la « gĂšrent Â» [3]. L’État de Louisiane annonce bien mieux la couleur (de l’argent et du patriarcat) quand il la dĂ©finit comme « un accord par lequel une personne (sic !) non mariĂ©e au donneur de sperme accepte, moyennant une contrepartie, d’ĂȘtre insĂ©minĂ©e, de porter le fƓtus qui en rĂ©sulte jusqu’à la naissance, puis de transfĂ©rer au donneur de sperme la garde du nouveau-nĂ© avec tous les droits et obligations affĂ©rents Â». Et la Coalition internationale pour l’abolition de la maternitĂ© de substitution (CIAMS), crĂ©Ă©e en 2018 Ă  l’initiative de quatre organisations fĂ©ministes [4], prĂ©cise avec raison que la GPA est avant tout une « pratique sociale Â», puisqu’elle se rapporte Ă  une femme en bonne santĂ© et sans dĂ©sir d’enfant (non une malade ayant besoin de recourir Ă  la mĂ©decine) et que les conditions de sa grossesse sont prĂ©cisĂ©es par un contrat juridique Ă©tabli entre elle et les commanditaires d’un enfant.

La « partie Â» se joue en fait Ă  plusieurs : en dehors des intermĂ©diaires sus-citĂ©s, il y a les client-e-s, dĂ©sireux de se procurer un bĂ©bĂ© et ayant les capacitĂ©s financiĂšres nĂ©cessaires pour en passer commande [5] ; des femmes en gĂ©nĂ©ral aux faibles ressources, et frĂ©quemment de couleur, qui « louent Â» leur ventre le temps d’une grossesse ; et aussi, souvent, d’autres femmes aux revenus Ă©galement modestes, mais « blanches Â», qui sont chargĂ©es de fournir les « bons Â» ovocytes quand les clients ne veulent pas de n’importe quel bĂ©bĂ©.

Les cas de figure varient beaucoup : les clients peuvent ĂȘtre un couple (hĂ©tĂ©ro ou homo) ou une personne seule ; le bĂ©bĂ© peut avoir ou non un lien gĂ©nĂ©tique avec, etc. Cependant, on note une constante lourde : entre les clients et les femmes mises Ă  « contribution Â» pour une GPA, les droits sont toujours du cĂŽtĂ© des premiers (la filiation maternelle Ă©tant niĂ©e au profit du pourvoyeur de sperme [6]) et les devoirs du cĂŽtĂ© des secondes. Ce sont ainsi les clients qui fixent les conditions d’existence et le rĂ©gime alimentaire des « mĂšres porteuses Â», les soumettant Ă  d’innombrables contrĂŽles (de leurs dĂ©placements comme du choix de leur mĂ©decin ou du nombre d’actes obstĂ©tricaux Ă  rĂ©aliser sur elles) et restrictions (abstinence sexuelle et monogamie, pas de consommation d’alcool, de cafĂ©ine ou de fast-food
). Cette pression s’exerce Ă©galement pendant l’accouchement, souvent effectuĂ© par cĂ©sarienne sans aucune justification mĂ©dicale. Les « mĂšres porteuses Â» doivent s’engager Ă  Ă©tablir et maintenir une distance avec l’enfant Ă  naĂźtre pour Ă©viter tout attachement rĂ©ciproque. Les clients exigent gĂ©nĂ©ralement qu’elles avortent si un handicap est repĂ©rĂ© chez cet enfant pendant la grossesse ; ils dĂ©cident du nombre d’embryons qui seront implantĂ©s en elles, du nombre de fƓtus qu’elles garderont en cas de grossesse multiple, ou encore du sexe de l’embryon


La GPA est source de violences diverses pour les « mĂšres porteuses Â». Les puissants traitements hormonaux qu’elles reçoivent peuvent avoir et ont souvent des consĂ©quences nĂ©fastes sur leur santĂ© (les risques d’hypertension, d’hĂ©morragie et d’accouchement dĂ©clenchĂ© Ă©tant accrus par rapport Ă  une grossesse ordinaire). Elles sont susceptibles d’attraper le sida (le « lavage de sperme Â» n’est guĂšre effectuĂ©). Elles font frĂ©quemment des fausses couches, du fait que la fĂ©condation artificielle utilise des cellules germinales Ă©trangĂšres Ă  leur organisme. Alors que la relation prĂ©natale entre une femme et un enfant Ă  naĂźtre (faites de sensations, d’émotions partagĂ©es
) est d’habitude reconnue comme importante, alors qu’est couramment admis l’impact de l’alimentation maternelle sur les prĂ©fĂ©rences de cet enfant en matiĂšre d’odeur et de goĂ»t, les « mĂšres porteuses Â» ont pour stricte consigne de n’entretenir aucun lien avec celui qui leur est commandĂ©. Cette situation entraĂźne du stress et davantage de dĂ©pressions chez elles que chez les autres femmes enceintes.

En Inde, oĂč la « maternitĂ© de substitution Â» a Ă©tĂ© lĂ©galisĂ©e en 2002, les « cliniques de la fertilitĂ© Â» ont visiblement Ă©tĂ© conçues sur le modĂšle de l’élevage en batterie. Les « mĂšres porteuses Â» sont recluses dans des piĂšces bondĂ©es comme des cellules de prison, et sans pouvoir rencontrer les membres de leur famille ; elles subissent des interventions (injections, opĂ©rations chirurgicales, transferts d’embryons ou avortements) sans avoir Ă©tĂ© consultĂ©es au prĂ©alable et sans forcĂ©ment les comprendre par manque d’instruction ; elles ne sont payĂ©es qu’une fois mis au monde l’enfant commandé  s’il est en bonne santĂ© et sans handicap [7]. Pour garantir leur grossesse, on leur implante des embryons Ă  rĂ©pĂ©tition (jusqu’à 30 tentatives) et plusieurs en mĂȘme temps (jusqu’à 5) ; et, pour augmenter les chances de succĂšs, les cliniques pratiquent (contre une somme supplĂ©mentaire) des transferts d’embryons sur deux « mĂšres porteuses Â» simultanĂ©ment


Ailleurs dans le monde, les donneuses d’ovocytes ne sont pas logĂ©es Ă  meilleure enseigne que la plupart des « mĂšres porteuses Â», quoiqu’elles favorisent une sĂ©lection gĂ©nĂ©tique prisĂ©e par nombre de clients (aucune donnĂ©e n’est rendue publique sur ce sujet, bien sĂ»r). Si les « Blanches Â» aux faibles ressources de l’ex-bloc de l’Est ou de rĂ©gions voisines sont recherchĂ©es pour la couleur de leur peau ou de leurs yeux, et de mĂȘme (en particulier aux Etats-Unis, semble-t-il) les Ă©tudiantes possĂ©dant un QI au-dessus de la moyenne, la conformitĂ© aux canons de la BeautĂ©, la condition physique ou l’intelligence de ces femmes ne leur garantissent pas tellement d’avantages. De plus, les procĂ©dures de la FIV (fĂ©condation in vitro) qu’elles subissent sont tout Ă  la fois douloureuses et dangereuses pour leur santĂ©.

L’exploitation sans fard de pauvres par des riches

L’industrie de la procrĂ©ation Ă©tant fondĂ©e sur une division internationale de sa « production Â», elle doit s’adapter Ă  des lĂ©gislations nationales aussi variĂ©es que fluctuantes et floues [8]. Le dĂ©roulĂ© de ses opĂ©rations diffĂšre donc selon que les États autorisent, tolĂšrent ou interdisent sur leur territoire la GPA. Celle-ci est aujourd’hui lĂ©gale dans 16 pays, principalement « dĂ©veloppĂ©s Â», et elle est « encadrĂ©e Â» dans 13 d’entre eux (comme l’Australie, le Royaume-Uni, la Nouvelle-ZĂ©lande, le Canada ou le Nigeria [9]). Certains États (tels le Bangladesh, le Cameroun, la Colombie, le Liban, la Pologne ou le PĂ©rou) l’admettent sans qu’elle ait fait l’objet d’une loi. Elle est prohibĂ©e dans 21 pays de l’Union europĂ©enne (dont la France depuis les lois de bioĂ©thique de 1994) et quatre europĂ©ens hors UE (la Croatie, l’Islande, la NorvĂšge et la Suisse), de mĂȘme que dans de nombreux États des autres continents (l’AlgĂ©rie, l’IndonĂ©sie, la Jordanie, la Tunisie, la Turquie, la Chine, etc.).

Il y a quelques annĂ©es, les principales destinations pour le tourisme procrĂ©atif Ă©taient l’Inde et la ThaĂŻlande.

En Inde, la demande nationale de GPA Ă©tait trĂšs faible – les prĂ©jugĂ©s de caste et une aversion marquĂ©e pour les « brassages sanguins Â» jouant en sa dĂ©faveur. Aussi, en 2016, les Ă©trangers reprĂ©sentaient 95 % de la clientĂšle, pour un chiffre d’affaires estimĂ© Ă  2,6 milliards de dollars. NĂ©anmoins, devant la mauvaise image que la GPA donnait des Indiennes, le gouvernement a alors interdit le recours Ă  cette pratique pour les couples Ă©trangers (des cliniques l’ont poursuivie illĂ©galement).

Le NĂ©pal, le Mexique et la ThaĂŻlande ont agi de mĂȘme, tandis que la Russie et l’Ukraine limitaient aux seuls couples hĂ©tĂ©rosexuels l’accĂšs Ă  « leurs Â» « mĂšres porteuses Â».

La ThaĂŻlande attirait, par sa lĂ©gislation laxiste couplĂ©e aux bas prix de ses « fermes Ă  bĂ©bĂ©s Â», une clientĂšle japonaise et australienne. Mais les scandales se sont succĂ©dĂ© dans ce pays : en 2017, il y a eu l’affaire du bĂ©bĂ© Gammy, commandĂ© par un couple australien qui n’en a plus voulu en le dĂ©couvrant trisomique ; en 2018, l’affaire d’un pĂšre japonais qui avait engagĂ© au moins 16 « mĂšres porteuses Â» pour autant de GPA
 En 2018, le gouvernement thaĂŻlandais a rĂ©servĂ© aux couples thaĂŻlandais, ou de « race non mixte Â», les services d’une « mĂšre porteuse Â» thaĂŻe (ĂągĂ©e de 25 ans rĂ©volus).

Les restrictions de ces États par rapport Ă  la GPA ont quelque peu modifiĂ© ses circuits : la demande Ă©mane toujours majoritairement d’AmĂ©rique du Nord, d’Europe de l’Ouest et de Chine, mais les agences trouvent Ă  la satisfaire pour l’essentiel en Europe de l’Est, en Inde et en Asie – en proposant sur catalogues des « mĂšres porteuses Â» et des donneuses d’ovocytes promises « Ă  un moindre coĂ»t Â». La Californie et le Canada sont des destinations de premier choix pour la clientĂšle la plus aisĂ©e, l’Ukraine, la Russie et la GrĂšce raflant une bonne partie du reste.

La pandĂ©mie de Covid-19 et la guerre en Ukraine ont cependant quelques des problĂšmes de logistique. La fermeture des frontiĂšres liĂ©e Ă  la situation sanitaire a empĂȘchĂ© un temps les clients d’aller rĂ©cupĂ©rer des bĂ©bĂ©s achetĂ©s Ă  l’étranger. Aussi l’intervention militaire russe a-t-elle incitĂ©, en mai dernier, des Français-es qui craignaient de rencontrer la mĂȘme difficultĂ© Ă  faire venir dans l’Hexagone « leurs Â» « mĂšres porteuses Â» ukrainiennes pour qu’elles y accouchent sous X. Cette initiative a crĂ©Ă© une brĂšve polĂ©mique dans les mĂ©dias


La guerre ne facilite pas l’industrie de la GPA en Ukraine, mais environ 3 000 enfants par an y seraient nĂ©anmoins conçu-e-s pour des clients chinois, Ă©tats-uniens ou de l’Union europĂ©enne. C’est le premier pays d’Europe Ă  « disposer de vastes gisements de gĂšnes utilisables pour la GPA Â», affirme la presse spĂ©cialisĂ©e en gĂ©nĂ©tique reproductrice ; on peut y choisir le sexe du bĂ©bĂ©, qui sera Ă  coup sĂ»r parfait ou presque parce que portĂ© par des femmes blanches et vaccinĂ©es. Biotexcom [10], la principale agence ukrainienne de GPA, a menĂ© aprĂšs l’intervention militaire russe une intense campagne publicitaire pour rassurer sa clientĂšle Ă©trangĂšre : « La clinique travaille sans relĂąche, et, en outre, ouvre mĂȘme de nouveaux bureaux. Tous les programmes et procĂ©dures sont exĂ©cutĂ©s sans interruption
 Â» Le 26 fĂ©vrier dernier, elle publiait sur Facebook la photo d’un bĂ©bĂ© accompagnĂ©e de la phrase Â« Makes babies, not war Â», en rĂ©fĂ©rence au cĂ©lĂšbre slogan contre la guerre du Vietnam.


GPA et capitalisme, un mĂ©nage exemplaire !

Il est logique que la conjoncture internationale ait des rĂ©percussions sur le marchĂ© de la GPA : d’une part, celui-ci est dĂ©terminĂ© par la demande, comme tout marchĂ©, et cette demande est sensible aux perturbations de tous ordres ; d’autre part, l’industrie de la procrĂ©ation fonctionne sur le mĂȘme principe que les autres industries dans la mondialisation capitaliste – productions externalisĂ©es, fabrication des piĂšces dĂ©tachĂ©es dĂ©localisĂ©e, assemblage rĂ©alisĂ© ailleurs. Les consommateurs/rices n’ont ainsi souvent aucune vue d’ensemble concernant la provenance d’un produit (quel qu’il soit), les conditions de travail dans lesquelles il est conçu ou ses fournisseurs – ce qui les dĂ©gage de toute responsabilitĂ©.

Pour la location d’utĂ©rus, les femmes les plus pauvres avec enfants sont les plus recherchĂ©es, car elles ont dĂ©montrĂ© leur capacitĂ© Ă  mener des grossesses Ă  terme et leur vulnĂ©rabilitĂ© Ă©conomique fait d’elles des proies idĂ©ales. DĂ©localiser et tirer parti des inĂ©galitĂ©s sociales reprĂ©sente par ailleurs une stratĂ©gie capitaliste basique pour rĂ©duire les coĂ»ts : la production est transfĂ©rĂ©e lĂ  oĂč il y a le moins de capitaux Ă  investir. Des « mĂšres porteuses Â» sont ainsi dĂ©placĂ©es d’un continent Ă  l’autre – des Africaines arrivant par exemple en Inde pour ĂȘtre fĂ©condĂ©es avec le sperme d’un homme blanc, puis retournant en Afrique pour accoucher et remettre le bĂ©bĂ© Ă  ce donneur de sperme oĂč qu’il rĂ©side. Enfin, ce genre de circuits Ă©vite les litiges coĂ»teux dans l’hypothĂšse (assez improbable) oĂč la « mĂšre porteuse Â» se rebifferait.

La cuisine peu ragoĂ»tante des rĂ©seaux les plus mafieux qui s’étale de temps Ă  autres sur la place publique en matiĂšre de GPA a nĂ©anmoins obligĂ© les partisan-e-s de cette pratique Ă  redorer son blason, non seulement en vantant une « GPA altruiste Â» ou « solidaire Â», ou encore « Ă©thique Â», comme alternative Ă  la « GPA commerciale Â», mais aussi en dĂ©signant ses acteurs et actrices par des appellations plus douces – elles tirent mĂȘme (faussement) vers le neutre.

Dans une « GPA altruiste Â» ou « solidaire Â», nous assure-t-on, les « mĂšres porteuses Â» sont des femmes « gĂ©nĂ©reuses Â» qui, malgrĂ© leur situation sociale et financiĂšre, « choisissent Â» de mettre au monde, de soigner et protĂ©ger la croissance de leur « hĂŽte Â» ; et les donneuses d’ovocytes ont de leur cĂŽtĂ© une attitude « philanthropique Â» remarquable. Une intense campagne de communication menĂ©e par les agences va dans le mĂȘme sens – nombre de reportages mettent en scĂšne des « mĂšres porteuses Â» ravies d’ĂȘtre utiles Ă  d’autres femmes
 Mais pourquoi donc des pauvres (ou en tout cas des peu fortunĂ©es) devraient-elles montrer une solidaritĂ© envers des riches [11] ? A-t-on jamais vu des femmes riches ĂȘtre « mĂšres porteuses Â» pour des femmes pauvres et stĂ©riles ?

Une « GPA Ă©thique Â» est aussi dĂ©fendue, particuliĂšrement dans les mĂ©dias occidentaux, par des docteur-e-s ou des personnalitĂ©s politiques – et elle existe officiellement au Royaume-Uni ou au Canada [12]. Elle vise Ă  ce que les « mĂšres porteuses Â» soient reconnues (peut-ĂȘtre mĂȘme faudrait-il les aimer et les laisser nouer des relations avec l’enfant par la suite ? s’interroge-t-on), ainsi qu’à remplacer la notion de transaction financiĂšre par celle de « compensation Â» (les « mĂšres porteuses Â» ne devant pas ĂȘtre animĂ©es par l’« appĂąt du gain Â» mais par la logique du « don Â»). Et d’autres mesures sont envisagĂ©es – par exemple, selon le Pr Nisand en France, il serait bien que les « mĂšres porteuses Â» aient au moins 35 ans, un « bon niveau de vie Â», un suivi psychologique, qu’elles n’accomplissent qu’une fois une GPA et qu’elles soient indemnisĂ©es pour leur grossesse « Ă  hauteur de 15 000 euros Â» par la SĂ©curitĂ© sociale.

On suit en fait lĂ  plus ou moins le modĂšle de GPA Ă©tats-unien, dans lequel la mĂšre est « motivĂ©e Â» : elle dĂ©clare aimer ĂȘtre enceinte (peu importe l’enfant), devenir « porteuse Â» uniquement par choix de « donner la vie Â» mĂȘme si elle est rĂ©munĂ©rĂ©e pour le temps et l’énergie que reprĂ©sente la grossesse [13], et ĂȘtre convaincue que l’enfant n’est pas le sien.

Dans le scĂ©nario « Ă©thique Â», les « mĂšres porteuses Â» sont appelĂ©es « anges Â», « fĂ©es Â» ou « nounous prĂ©natales Â», et leur action est qualifiĂ©e de fĂ©ministe, sororale ou progressiste ; les clients sont quant Ă  eux nommĂ©s « parents d’intention Â», plutĂŽt que « parents commanditaires Â» ou « clients-parents Â» de la « classique Â» GPA. Un discours essentialiste l’accompagne souvent : les « mĂšres porteuses Â» sont encensĂ©es pour avoir mis au monde et allaitĂ© un bĂ©bĂ© auquel elles se dĂ©vouent
 parce que prendre soin des enfants avec abnĂ©gation est le destin universel des femmes. Pareil discours dessert la lutte antipatriarcale car, en rĂ©servant aux femmes le care et l’éducation des enfants, il dĂ©fend les rĂŽles sociaux inculquĂ©s aux deux sexes quand il faudrait les supprimer.

La nature mĂȘme de la GPA, avec ou sans qualificatif, la rend incompatible avec la notion d’éthique, puisque cette pratique consiste toujours Ă  faire subir Ă  une femme une grossesse surmĂ©dicalisĂ©e avec de gros risques pour sa santĂ© et sa vie, et Ă  considĂ©rer un enfant comme un produit, qu’il soit Ă  vendre ou Ă  donner.

DĂšs l’instant oĂč la naissance, Ă©vĂ©nement imprĂ©visible s’il en est, bascule dans le registre de la fabrication, prĂ©visible et programmable, avec un corps fĂ©minin rĂ©duit Ă  un outil de gestation, la procrĂ©ation humaine se transforme en un service Ă©conomique – une dĂ©rive que les menaces pesant sur la fertilitĂ© humaine peuvent, qui plus est, accĂ©lĂ©rer, tout comme les performances croissantes sans cesse exigĂ©es des ĂȘtres humains. Dans le monde capitaliste, la dĂ©marche « GPA Ă©thique Â» est du foutage de gueule puisqu’elle ne porte que sur les termes du contrat (les conditions du marchĂ©), non sur l’existence ou pas d’un contrat.

La GPA a ouvert la voie Ă  la commercialisation d’un ĂȘtre humain conçu sur mesure. Il est possible que l’utĂ©rus des « mĂšres porteuses Â» soit un jour remplacĂ© par un utĂ©rus artificiel qui rĂ©pondra bien mieux aux intĂ©rĂȘts capitalistes. Non seulement il permettra une meilleure planification des naissances, mais il fera disparaĂźtre le « problĂšme Â» de la relation entre la « mĂšre porteuse Â» et l’enfant Ă  naĂźtre, ou encore la mauvaise image de clients passant commande Ă  une femme rĂ©duite Ă  son ventre, au nom d’un dĂ©sir d’enfant largement exploitĂ© par le systĂšme marchand – voir le salon annuel qui se tient chaque annĂ©e Ă  Paris sur ce thĂšme depuis 2020. Nul ne devrait pourtant avoir « droit Â» Ă  un enfant de façon consumĂ©riste et Ă©goĂŻste : les enfants ne sont pas lĂ  pour enrichir la vie d’adultes et pourvoir Ă  leur bonheur, c’est aux adultes de veiller au bonheur des enfants. Et ce sont bien davantage les conditions de l’adoption que celles de la GPA qui devraient ĂȘtre amĂ©liorĂ©es.

Contre les femmes, des discours misogynes divers

Tandis que les pro-« GPA Ă©thique Â» essaient de mieux traiter les « mĂšres porteuses Â», d’autres courants pro-GPA soit les dĂ©prĂ©cient, notamment par le biais de blagues oĂč elles sont traitĂ©es de « fours Â» sinon de voitures dans lesquelles on met de l’essence ; soit les invisibilisent en les dĂ©signant comme « personnes gestantes Â», « porteuses gestationnelles Â» ou « donneuses de naissance Â».

Le premier courant vient renforcer l’idĂ©e, toujours trĂšs prĂ©sente dans l’imaginaire collectif des sociĂ©tĂ©s, que dans la reproduction l’homme est actif et la femme passive. « Papa a mis la petite graine dans le ventre de maman Â», raconte-t-on aux enfants pour expliquer la procrĂ©ation. Les dictionnaires sont parlants : Le Robert dĂ©finit le mĂąle comme l’« individu appartenant au sexe douĂ© du pouvoir de fĂ©condation Â», la femelle comme l’« animal du sexe qui reproduit l’espĂšce en Ă©tant fĂ©condĂ© par le mĂąle Â»â€Š

Le second courant doit beaucoup Ă  la « thĂ©orie queer Â», dont les adeptes ont une grosse tendance Ă  remplacer partout le mot « femme Â» par « personne Â» – en parlant entre autres de « personnes menstruĂ©es [14] Â». L’universitaire en Ă©tudes queer Pablo Perez Navarro, par exemple, s’extasie sur « les possibilitĂ©s ouvertes par la dissociation entre la gestation et la maternitĂ© Â», car elles « placent cette technique de reproduction dans une position unique pour dĂ©noncer et dĂ©construire les normes sexuelles et de genre Â». Il estime libĂ©rateur de dissocier gestation et maternité  en occultant juste un « dĂ©tail Â» : ce sont encore les femmes qui enfantent. Les « queers Â» trouvent Ă©galement libĂ©rateur que des hommes puissent se dĂ©clarer femmes grĂące au remplacement du sexe biologique par l’« identitĂ© de genre Â» [15] – une formule magique dĂ©jĂ  inscrite dans les lĂ©gislations de pays pro-GPA (tels le Royaume-Uni ou le Canada). Le fait que la violence et l’oppression subies par les femmes soient fondĂ©es prĂ©cisĂ©ment sur ce sexe biologique, et que l’escamoter de la sorte desserve donc la lutte contre la domination masculine, ne les soucie pas : pour qu’un « ressenti Â» suffise Ă  dĂ©finir une femme, il convient d’effacer son corps.

En rĂ©sumĂ©, d’un point de vue fĂ©ministe et anticapitaliste, la GPA est Ă  rejeter pour de multiples raisons – en particulier parce qu’elle instrumentalise le corps fĂ©minin (partant, les femmes en tant que telles) et transforme Ă  des fins lucratives les enfants en produits [16], et parce qu’elle accentue l’artificialisation des naissances.

Vanina

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Source: Oclibertaire.lautre.net