Les chefs ennemis ressemblent à n’importe qui d’autre ; les combattants ennemis ressemblent à n’importe qui d’autre ; les véhicules ennemis ressemblent à des véhicules civils ; les installations ennemies ressemblent à des installations civiles [2].

Il y a quelques mois l’Etat passait commande de grandes quantités de gaz lacrymogène. Puis en plein confinement, il se payait une nouvelle série de drones, 651 pour 3,8 millions d’euros… dont voici le détail :

  • 565 « micro-drones du quotidien ». L’État les veut plutôt légers (moins de 1 kilogramme) et capables de filmer quelqu’un à 100 mètres de distance. À cette distance, le ministère les voudrait discrets, aussi bien au niveau visuel qu’au niveau sonore. Le capteur photo serait associé à un téléobjectif offrant un zoom 6x. Leur autonomie serait de 25 minutes.
  • 66 drones de « capacité nationale ». Ils pèsent moins de 8 kilogrammes. Ils volent à 120 mètres d’altitude et son capables de filmer jusqu’à 500 mètres du sujet avec une caméra équipée d’un zoom 30x « minimum ». Ils embarquent également une caméra thermique et transmettent leurs informations à une distance de 5 kilomètres minimum.
  • 20 « nano-drones spécialisés ». Ils pèsent moins de 50 grammes. Ils volent à une altitude de 50 mètres et filment à 50 mètres de distance du sujet. Ils embarquent un capteur photo VGA avec zoom numérique 4x. L’État souhaiterait qu’ils embarquent également un capteur thermique.

Cette crise a bel et bien été une occasion pour l’Etat et la police de lancer une offensive généralisée de surveillance. Aujourd’hui c’est l’application Stop Covid qui est sur le devant de la scène, malgré l’évidence trop criante de la supercherie. Des dispositifs plus ou moins intelligents, une crise sanitaire vampirisée, un capitalisme au bord d’une crise sans précédents et des centaines de milliers de kilomètres de câbles…

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Antenne-relais incendiée à Brest le 9 mai.

Qu’elle soit imposée ou qu’elle se fasse sur la base d’une forme de volontariat guidé par les injonctions à l’hygiène que la crise du Covid a amplifiées, la surveillance mise en place pendant et après la crise du Covid19 est justifiée par un discours guerrier impliquant la solidarité universelle face à un ennemi commun, la lutte commune de l’humanité entière contre le virus. Industriels, scientifiques, police, tout corps dirigeant se voit investi d’une infinie légitimité dans ses décisions. Et tout.e contrevenant.e à cela sera donc, dans le discours étatique, considéré.e comme fo.lle.u à lier s’il ou elle ne veut pas télécharger Stop Covid, dépenser tout son fric pour relancer la croissance, ou accepter de se faire hurler dessus par des drones.

Un habitant de Datta Khel – une localité qui a été frappée à plus de trente reprises par les drones au cours des trois dernières années – ajoute, à propos de ses voisins : « Beaucoup ont perdu la tête […] ils sont enfermés dans une pièce. Exactement comme quand vous mettez des gens en prison. […] C’est cela, outre les morts et les blessés, les décombres, la colère et les deuils, l’effet d’une surveillance létale permanente : un enfermement psychique, dont le périmètre n’est plus défini par des grilles, des barrières ou des murs, mais par les cercles invisibles que tracent au-dessus des têtes les tournoiements sans fin de miradors volants.

La théorie du drone. Grégoire Chamayou. p76

Le virus, ennemi intérieur parfait remplace la figure du terroriste qui avait jusqu’alors justifiée la mise en place de toutes les mesures liberticides que nous avons encaissées depuis vingt ans. Dans la crise du Covid-19, de la même manière que contre le terrorisme, le conflit est porté au delà du politique. Aussi la guerre que l’Etat mène contre le virus relève d’une opération de police sanitaire et le recul de nos libertés individuelles, le contrôle de nos vies, déplacements et communication, de simples effets secondaires indésirables des mesures d’hygiène. Pire les sacrifices à venir des travailleu.r.euse.s sont envisagés comme acte bénévole de sauvetage de la société, une forme d’action humanitaire. L’humanité unie, attaquée dans son essence et ses terrasses de café par un mal aveugle. Voilà la tarte à la crème rhétorique des gouvernementale.

Si l’on regarde un peu en arrière, après les attentats du 11 septembre 2001 la guerre contre le terrorisme (War on Terror) a permis de faire sauter tous les verrous liés à la régulation des conflits armés. Le terrorisme étant une sorte de maladie de laquelle les états auraient à débarrasser la surface de la terre par tous les moyens, s’autorisant pour ce faire les ingérences, la torture etc… La surveillance généralisée et les restriction de libertés en étant les effets secondaires indésirables.

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Antenne-relais brûlée à Toulouse le 14 mai.

La recherche et la neutralisation des terroristes permet de transformer la guerre en une série d’opérations policières internationales et d’évacuer toute possibilité de comprendre les enjeux internationaux et géopolitiques ayant mené au conflit, la qualification de terroriste dépolitise de ce fait tout dissident potentiel, mais aussi la situation même du conflit. Raison pour laquelle cette qualification est utilisée systématiquement, pour ce qu’elle permet dans le discours de l’état et de la justice et ce qu’elle permet de mobiliser comme ressources répressives. Aujourd’hui plus aucun état ne se retient de qualifier à un moment ou à autre ses opposants de terroristes.

Malgré une rhétorique sur l’usage des drones visant à réduire les pertes civiles ainsi que des réunions régulières nommées Terror Tuesday et durant lesquelles, pendant les deux mandats d’Obama, les responsables militaires et du renseignement américain désigne 15 cibles à chaque fois nommées Personality Strikes, la majorité des personnes abattues par des drones seront des Signatures Strikes, c’est à dire des cibles non désignées au préalable, mais identifiées sur la base de leur comportement et des signes qu’ils exhibent malgré eux, ne se sachant pas forcément surveillés.

De fait, les drones de combat ne signent pas seulement l’avènement d’un nouveau type de guerre où le champs de bataille se trouve aboli, ils changent aussi la définition même de la guerre, en donnant à une « guerre perpétuelle de basse intensité » la vocation d’assurer une « paix perpétuelle impériale ». en constituant un « nouveau type de cible » – l’activiste armé invisible, ni civil, ni soldat -, ils inaugurent non seulement « une nouvelle façon de penser et de faire la guerre » mais aussi une texture particulière de relation à l’autre, une géographie de menaces et de domination, une ontologie politique.

Comment Pensent les drones. La détection et l’identification de cibles invisibles. Gregory Delaplace.

Cette période a notamment permis, dans le domaine de la surveillance et de la guerre à distance, de déplacer peu à peu le choix de l’abatage d’un individu potentiellement considéré comme un combattant, de l’opérateur derrière son écran à une série d’algorithme reposants sur l’analyse de l’apparence de la cible, ses mouvements etc. Ces faits, très bien expliqués dans La théorie du drone de Grégoire Chamayou, démontrent tragiquement et une nouvelle fois que les systèmes répressifs que nos gouvernements mettent en place contre nous on déjà été testés et mis en place largement contre les classes les plus opprimées de la planète.

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Article publié le 01 Juin 2020 sur Dijoncter.info