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Le nombre, la place et l’image des paysan·nes ont évolué significativement depuis un siècle, en particulier dans les pays riches où la modernisation est venue bouleverser les pratiques agricoles. Ce texte revient sur cette histoire et sur le rôle que pourraient prendre aujourd’hui les paysan·nes dans la défense d’un projet de société libéré du capitalisme et de la technocratie.

L’histoire nous montre que certains métiers sont voués à disparaître car ils deviennent obsolètes ou sont remplacés par des inventions modernes. Souvent, ces mutations sont liées à une certaine attente dans l’imaginaire collectif des classes dominantes. L’histoire de l’humanité est depuis 10 000 ans intrinsèquement liée à l’agriculture. C’est au sein des premiers foyers agricoles (Chine, Mésopotamie, Amérique centrale…) que l’humain·e s’est sédentarisé.e et a débuté la culture des grains, plutôt que la chasse aux gibiers. Impensable donc de faire une analyse de la société moderne sans regarder la place des paysan·nes.

La paysannerie victime de la modernisation

À l’époque romaine, le paysan était vu comme le citoyen «  parfait  »  [1]. C’était un individu physiquement robuste, avec un caractère honnête, et qui était au-dessus des tentations luxueuses de la vie. Il incarnait l’image que les classes dirigeantes voulaient s’approprier pour elles-mêmes, c’est-à-dire quelqu’un d’austère, belliqueux quand il fallait, capable de se priver des conforts de la vie. Ce concept paysan-soldat était un outil politique ancré dans le présent, mais qui avait pour objectif final de déterminer le futur (si Rome voulait conquérir la Mare Nostrum avec ses légions demain, il fallait des paysans forts aujourd’hui).

Cette vision glorifiée se retrouve aussi dans les discours tenus par les États naissants, désireux de se forger une identité unique. Thomas Jefferson fut agrairien, avec une vision du monde rural qui était romantique, mais qui reprenait aussi un discours glorifiant les paysan·nes comme des êtres fidèles à leur patrie grâce à leur attachement physique à la terre.

Mais avec la modernisation, l’image des paysan·nes dans l’imaginaire des décideurs politiques cesse d’être romantique. La paysannerie est plutôt vue comme un vestige du passé qui doit s’intégrer au projet de la société nouvelle. En Europe, il y a un double processus au XXe siècle  : l’Union soviétique se lance dans une politique de collectivisation massive, basée sur l’idée que «  la prolétarisation des paysans  » grâce à l’industrialisation de l’agriculture est inéluctable pour faire place au socialisme, tandis qu’en Europe de l’Ouest, le modèle d’une agriculture familiale donne progressivement lieu à une «  assimilation de la terre à du capital  », c’est-à-dire au modèle de l’agriculteur-chef d’entreprise que nous connaissons aujourd’hui.

En Europe de l’Ouest, le modèle d’une agriculture familiale donne progressivement lieu à une «  assimilation de la terre à du capital  », c’est-à-dire au modèle de l’agriculteur-chef d’entreprise que nous connaissons aujourd’hui.

Dans les deux cas, la technologie jouait un rôle prépondérant, et cette disparition progressive de la population paysanne était vue comme un effet inexorable du développement et la modernisation de la nation.

C’était un des effets pervers de la modernisation dont les paysan·nes étaient victimes. Aujourd’hui les techniques modernes utilisées remettent non seulement en question leurs pratiques qui nuisent à l’environnement  ; mais certain·es vont même jusqu’à dire que le futur de l’humanité sera sans paysan·nes grâce au progrès technique tels que la viande synthétique. Et ce culte du progrès technologique pose un danger. En effet, les paysan·nes peinent à trouver leur place au sein d’une société moderne qui s’est affranchie des limites de la nature.

Quand un président est capable de dire avec mépris qu’il défend «  une société écologique mais pas amish  » (qui est d’ailleurs une société agraire), et que Bill Gates, un des hommes les plus riches au monde, ne défend pas seulement une agriculture high-tech et hyper-capitaliste, mais est aussi le plus grand propriétaire de terres agricoles du pays, il est évident que l’agriculture est en ligne de mire d’une classe politique qui, en matière de politiques écologiques, est résolument technophile.

Les luttes paysannes, fer de lance de l’écologie

L’agriculture doit, si elle veut survivre, devenir le fer de lance d’une écologie nouvelle. Il est fondamental, si nous voulons que les paysan·nes modernes puissent préserver leur place au sein de la société, de comprendre que leur futur se joue forcément sur ce rapport avec la technologie, qui est à la fois la malédiction et la bénédiction du monde agricole.

Certes, elle a permis de produire plus, mais arrivée à un certain seuil, et au service du capital, la technologie provoque la destruction écologique et la perte de l’autonomie. Mais dire que l’agriculture devrait se passer de la technologie est aussi un non-sens. Un début de solution potentielle est que l’agriculture se réinsère à nouveau dans le tissu rural et local en se réappropriant et en adaptant sa technologie au service de la communauté.

Le labour d’un bout de champ pour produire des légumes pour une cantine populaire, ou la plantation des haies pour produire du bois de chauffage et la gérer collectivement avec la communauté sont des manières pour que les paysan·nes puissent enfin cesser d’être victimes de la vision d’une minorité politique et, au contraire, créer un contre-pouvoir qui engendrerait la société émancipée de «  l’esclavage salarié  », la réelle cause de la destruction environnementale aujourd’hui.

Pour cela, les paysan·nes devraient se positionner comme étant « le paysan·ne-soldat » qui lutte non contre Carthage, mais contre le capitalisme bureaucratique et écocide.

Niels (UCL Montreuil)




Source: Unioncommunistelibertaire.org