Malgré les discours triomphants du ministre de l’Éducation nationale, la continuité pédagogique laisse de nombreux élèves sur le carreau

Pendant
le confinement, tous les professeurs ne travaillent pas exclusivement
à distance. Malgré les discours
triomphants
du ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel
Blanquer, la continuité pédagogique donne lieu à de
nombreux problèmes
et impose à certains enseignants de se
rendre dans les écoles plus ou moins régulièrement pour remettre
des documents de travail aux parents d’élèves.

Des
professeurs entre conscience professionnelle et conscience sanitaire

« Pour
moi le fait de tout imprimer et de fournir en main propre les
documents relève d’un choix, mais il faut dire que chez moi
j’avais des gants en quantité avant l’arrivée du virus, j’ai
ce qu’il faut pour me protéger et protéger les autres »
,
témoigne une enseignante de CP de l’agglomération de Montpellier.
Ce choix, elle l’a fait pour des raisons d’organisation
personnelle, mais aussi parce qu’un tiers de ses élèves seulement
ont accès à une imprimante à la maison. « Pourtant
je n’enseigne pas dans un milieu particulièrement défavorisé, j’
imagine bien ce que ça doit être dans d’autres écoles. »

Laurence,
elle, est enseignante de collège en classe relais à Montpellier.
Syndiquée à Force Ouvrière, elle est beaucoup plus directement
confrontée à ce manque de moyens chez les familles : « Au
nom de la continuité pédagogique, la hiérarchie académique nous
demande de remettre en main propre certains documents de travail aux
parents d’élèves. Ce type d’injonctions s’applique beaucoup
aux professeurs de classes d’élèves considérées comme en
difficulté, comme les nôtres, où on va rencontrer
tendanciellement plus de problèmes techniques comme le manque
d’imprimantes pour suivre les cours sur papier. C’est un
problème, parce que par exemple les familles nombreuses n’ont pas
un ordinateur disponible pour chaque enfant. »

Les
classes relais sont des dispositifs de réorientation des élèves
les plus éloignés de l’institution scolaire, qui durent en
général quelques semaines et qui font appel à une coopération
entre la Protection Judiciaire de la Jeunesse et l’Éducation
Nationale. Crées à la fin des années 90, en partie révélatrices
du passage institutionnel d’une lutte contre les inégalités
scolaires à une perspective disciplinaire faisant écho à la
« menace intérieure » que sont censés représenter les
quartiers populaires, ces classes sont tout à la fois un bon exemple
de ce que l’éducation néo-libérale peut réserver aux plus
déshérités, et ce qu’il peut rester d’attentions pédagogiques
à leur égard. Les élèves qu’on y trouve, bien souvent en
situation de grande précarité, risquent donc fort d’être très
lourdement pénalisés par la situation actuelle. Que ce soit par
l’absence de continuité pédagogique ou par les complications
sanitaires que des mesures assurant une continuité pédagogique
efficace, dans les conditions d’incurie que propose le
gouvernement, pourraient engendrer dans leurs milieux…

Un
autre enseignant, en Réseau Éducation Prioritaire celui-ci,
témoignait lui aussi dans un précédent
papier du Poing

d’un grand désarroi face à l’insoluble équation en milieu
populaire :  « 
O
rdinateur,
connexion internet à la maison… Selon un recensement effectué au
début de la sixième, cela correspond à un peu moins de 20% de nos
élèves… »

De
toute manière, l’accès à l’Environnement
Numérique
de Travail
(ENT) a dû être restreint par la mise en place de plages-horaires
pour éviter la saturation, rendant encore plus difficile l’accès
aux cours et aux consignes en ligne.

Ces
problèmes cumulés contraignent ainsi des enseignants à
se rendre dans
les écoles pour y rencontrer les parents d’élèves
« On
se retrouve donc avec des enseignants à qui on demande, sans aucun
matériel de protection, de sortir du confinement et d’interagir
physiquement avec des parents d’élèves, sans avoir toujours de
matériel de protection adéquat, donc avec des risques encourus. »,
s’alarme
Laurence. « Pour
les profs, mais surtout pour les parents et leurs familles, puisqu’un
enseignant infecté entrerait par ce biais en contact avec un nombre
assez important de personnes. »
Une
angoisse compréhensible qui touche nombre de ses collègues dans les
classes relais, et semble les laisser coincés entre des injonctions
contradictoires, quand le discours des autorités sanitaires prône
par ailleurs un confinement plutôt strict. « Limitez
les contacts à cinq personnes par jour au maximum, chaque contact
évité peut-être une vie sauvée »,
martèle
d’ailleurs Olivier Véran
,
ministre de la Santé, depuis le début du confinement…

« Alors
les collègues ne savent pas trop sur quel pied danser. Des retours
que j’ai, beaucoup refusent d’appliquer la consigne
de
remise en main propre des documents pédagogiques
.
Pour prendre mon exemple personnel, d’un côté il y a une
vérification de l’inspection à travers un suivi informatique de
notre activité. De l’autre les inspecteurs avec qui j’ai pu
aborder le sujet se montrent très compréhensifs, nous conseillent
de prendre soin de nous, de nos familles, et d’éviter de répandre
le Covid-19. Pour le moment, au syndicat, on n’a aucun retour de
sanctions académiques liées au non-respect de ces consignes. Pour
combien de temps ? »,
s’inquiète
notre syndicaliste.


Article publié le 05 Avr 2020 sur Lepoing.net