Manifestation

On a protesté. On l’a dit, montré, qu’on était pas d’accord.

On a marché. Beaucoup, et sans trop s’en rendre compte. On a été comptés. On s’est compté, vaguement, pas toujours convaincus : « On est beaucoup quand même. – Mouais. Ah si, quand même, on voit pas les ballons syndicaux. – Ouais. ». Le beau temps était là, radieux. On se l’est dit. « Ça enlève rien ». On entendait les gling-gling des caisses de grève qui circulaient. Le décompte des jours de grève. 51 pour certains.

On a blagué, retrouvé du monde, attendu des copains, égaré une collègue, cherché une banderole, découvert un nouveau collectif de quartier qu’avait le feu. Y avait comme toujours les grégaires qu’avancent jamais seuls, les électrons libres qui vont et viennent, les biches de manifs qui disparaissent tous les cent mètres, les réguliers comme des métronomes. On a pas trop parlé. Enfin parlé comme en manif. Par intermittences. De toute façon, on est tous d’accord. On avance dans une évidence plus ou moins partagée. Ou son sentiment. C’est rarement le lieu des vraies discussions la manif. C’est toujours à contretemps, un peu lourd, quand on essaie de se lancer dans du sérieux.

On a chanté plutôt. Entonné l’éternel « On est là, on est là », collant comme la glaise, en sachant qu’on en aurait pour tout le week-end. On a repris les variations qui nous ramènent direct au lycée : « Macron, si tu savais, ta réforme nous on se la met… », attrapé quelques notes plus circonstanciées où on faisait rimer Macron avec pension. On a scandé, bon enfant, sous le nez des CRS : « Tout le monde veut la retraite des flics ». On s’est dit que même eux, ils pouvaient difficilement pas rigoler, un peu gênés, de s’en être sortis si facilement. Ils n’ont pas ri. Bon. On a écouté rimer Blanquer et enfer, fumier et composter à propos de l’un ou de l’autre, ou encore « Macron nous fait la guerre et on reste déter’ ». Des histoires de guillotines aussi.

Les étudiants en art dansaient survoltés. On a souri en se sentant peut-être un peu plus âgée, un peu trop loin de cette énergie-là qui peut ignorer qu’on l’ignore. On a pris en photo ceux qui avaient trouvé de belles manières de se faire voir. Pas de tutus cette fois, mais des combinaisons rouges qui flashent, des parapluies colorés. On a cherché à conserver les petites trouvailles, l’imagination toujours vivante à défaut d’être au pouvoir, les chouette slogans, les petites lettres qui changent tout – « En marche » devenu « en marge », les déclarations brutes aussi, qui font du bien : « BTP en colère ». On repense au « On est pas contents » que tenait le fils d’une copine la dernière fois. Tout le monde aimait.

On s’est un peu ennuyé. Forcément. Ça en fait des manifs à force depuis décembre. La vivacité des premiers temps, ceux où on « y croit », s’est un peu émoussée. S’attendait-on à être aussi peu pris en compte ? Qu’ils ne fassent même pas un peu semblant ? C’est curieux comme on peut être déterminés sans y croire. Certains le confiaient à demi-mot mais on n’en a pas trop parlé. C’est pas le lieu. On a crié quand même, de temps de temps et sur un rythme joyeux : « On lâche rien », « Et on ira jusqu’au retrait ».

On a longé les vitrines protégées de Sébasto, les animaleries de la Mégisserie. Il y avait des gens en pulls St James beige sur leur balcon filant qui regardaient passer le cortège. Pas du regard furtif mal à l’aise de celui qui se sait un peu voyeur d’un événement, un peu espion. Non, du regard paisible qu’on pose sur un spectacle tranquille. On a essayé de pas faire dans la simplification, mais c’était quand même difficile de pas se sentir regardés de haut, de pas se sentir un peu peuple, avec nos grosses parkas et nos baskets, et puis de se dire surtout qu’ils étaient vraiment pas très inquiets eux. Pas loin, de l’autre côté, une affiche de cinéma nous dominait : « Swallow ». « Un chef d’œuvre », était-il assuré. On a eu du mal à pas y avoir un message gouvernemental. Même pas subliminal.

Les flics donnaient le tempo, on s’est habitués. Alors on s’est assis, couchés. C’est pas eux qui décident, non mais. Et puis ça change de rythme. On a parlé avec un Cgetiste de la vieille garde, qui marchait depuis Austerlitz, 9h30. Il était content. Il disait avec un parler calme et un accent doux d’un peu plus au sud : « Je trouve que c’est une belle manifestation. On est raccord. Il y a une belle énergie ». Nous on s’est dit que c’était une belle manif, c’est vrai. Un beau geste comme dans l’expression « c’est pour le geste ». Presque une réussite institutionnelle. La question tannait, lancinante, comme souvent après les jours de manifestations. Comment on s’oppose vraiment ? Et comment on se sent agir ?

Puis on est repartis, parce que l’idée c’est quand même d’aller au bout.

Réflexion

On s’est extrait.

Juste un peu avant la fin. Le Pont d’Arcole était ouvert quand même. On en avait un peu assez. Alors on a remonté la manif en sens inverse, mais sur l’autre rive. La Seine entre nous et le cortège de manifestants qui continuaient de marcher sur les quais entre Châtelet et Concorde.

D’un coup, on s’est retrouvé au cœur d’autres problématiques avec lesquelles on doit au fond aussi, sans ironie, faire monde : les soucis d’un couple d’Américains sortant de son Uber Berline, par exemple, rutilant sous ce soleil américain lui aussi. Lui, élancé, élégant et cool à la fois, le regard préoccupé mais pas dépassé de l’homme qui gère les situations, s’enquiert dans un anglais qui n’envisage pas d’incompréhension, de comment retrouver son hôtel avec ces rues fermées. Elle, ne laisse dépasser de la voiture qu’une longue jambe en bas ivoire et talons aiguilles vertigineux. Des touristes attendent sagement devant le Musée d’Orsay. Quai Voltaire, ces galeries dans lesquelles on n’a jamais su si on avait vraiment le droit d’entrer, se succèdent. Rapin, Chénel, Baulme Fine Arts… C’est beau, un peu mystérieux et comme doucement endormi. Riche depuis toujours. Une autre Américaine s’exclame avec une intensité un peu déplacée et aiguë :

What a beautiful day. Personne ne regarde le long cortège qui se déroule de l’autre côté du fleuve.

Nous-mêmes on y était il y a un instant, immergés, dans ce partage d’une même évidence. Et là soudain, on voit tout ça de loin, nous aussi. Les corps policiers qui nous inquiétaient vaguement en haut des murs des Tuileries ou bloquant les sorties, les grilles trop proches du murs, les densités faibles ou fortes de gens, les pétards qui faisaient sursauter, les rythmes trop monotones ou changeants de la marche, tout ce avec quoi on faisait corps a disparu d’un coup.

On regarde ces deux rubans longilignes et parallèles à la Marquet, le fleuve et le cortège qui se déroulent. Fluides, continus, calmes. Dans le même sens. Des canards flottent paisibles sur les vaguelettes, la lumière se réfléchit et se perd dans les tourbillons des piliers de pont, d’une péniche vide monte une mélodie de jazz enregistrée. L’autre ruban est fait des couleurs des ballons, des vêtements et des banderoles. Il n’a plus de son.

Et puis arrivent quelques boîtes de bouquinistes, et leurs titres qui s’alignent : La Police et son histoire, La France, Les jeux sont faits, La France de Louis XIV, Guignol’s band, La Conjuration des imbéciles, L’Être et le néant… Et comme dans une accélération sous substance, chaque titre se met à faire écho, à réfléchir le moment d’avant. Parfois juste par les mots, parfois par le contenu de ceux déjà lus. Étrange expérience. Comme des éclats qui diffractent et multiplient tous ces petits moments enclos, qui libèrent les émotions tapies, anesthésiées peut-être et qui comme dans un conte ancien, cherchaient leurs mots. Ça foisonne comme si ça cherchait à faire sens tout seul, sans continuité, de guignols en Grand Siècle, de Police en casinos. Tout miroite comme la Seine et on se dit que le sens de tout ça est aussi difficile à fixer que ce long cortège est rectiligne.

Destruction

Assise au café maintenant, on se demande à quoi ressemble la Place de la Concorde maintenant à 17h. On regarde des nouvelles du cortège de tête sur les sites dédiés.

C’est l’autre bout du spectre, complètement immergé, au plus près, au plus chaud. Dans ces questions qui se soulèvent d’une manifestation l’autre, sur les moyens de l’action, cette affaire de violence a pris une place nouvelle. La violence policière, la surdité autoritaire, le mépris ont fait bouger les sensibilités, et derrière les raisons. La désapprobation mi-morale, mi-pratique – à quoi ça sert – a souvent basculé du côté d’une compréhension plus ou moins explicite, même hors des strictes limites des objets définis comme acceptables. Est-ce le sentiment d’impuissance qui a trouvé dans ces prolongements une issue ? Un nihilisme rampant, comme on l’entend, ou une défense égarée de pures pulsions agressives suffisent-ils à expliquer la justification des déprédations de biens et la provocation des forces policières ? Les choses se sont complexifiées pour beaucoup.

On sent confusément que sous le symbolisme un peu fatigué de la manifestation traditionnelle sourd un autre fonctionnement peut-être plus symbolique que l’on dit, pas si pulsionnel. Il y en a qui l’écrivent, qui expliquent cette force d’expression politique, qui la défendent comme la fait Graeber pour les Black blocs, qui se plongent dans les mouvements émeutiers pour en faire une description sensible , qui disent la dépense archaïque qui se joue dans la consumation de ces énergies et leur spectacle, les formes de collectif singulières qui y naissent, qui montrent la visibilisation à laquelle ils contraignent le pouvoir toujours si discret, comme l’a fait Romain Huët dans ces pages (Vertige de l’émeute).

Peut-être au-delà même du rapport de force que les émeutiers instaurent avec le pouvoir, entendons-nous dans ces pratiques, notamment destructives, l’expression de notre rapport d’aliénation au monde matériel. Notre submersion sous les objets superflus, proliférants et dévalorisés en même temps que ces formes de vie de plus en plus coupées d’un contact avec la matière. En-deçà de la vie citoyenne, notre sentiment d’aliénation et d’impuissance dans la vie matérielle, y trouve un écho peut-être. On se met alors à voir moins la déprédation que le geste qui brise cette forme d’enfermement.

« Je ne peux m’associer au monde que par gestes » écrivait Michaux racontant comment il se débarrasse de l’encombrant torpilleur qui occupait son espace mental.

Action (planification)

Dernier temps, autre geste ? Penser le dur et le concret avec une exaltation contenue ? Déployer les gestes du faire autrement. Associer la joie de penser les possibles, celle qui atteste que nous sommes dans le vital, avec le désir de savoir. Comprendre par exemple la révolution comme une question technique.

Ça c’était pour le lendemain.


Article publié le 27 Jan 2020 sur Lundi.am