Janvier 27, 2020
Par Lundi matin
304 visites


Manifestation

On a protestĂ©. On l’a dit, montrĂ©, qu’on Ă©tait pas d’accord.

On a marchĂ©. Beaucoup, et sans trop s’en rendre compte. On a Ă©tĂ© comptĂ©s. On s’est comptĂ©, vaguement, pas toujours convaincus : « On est beaucoup quand mĂȘme. – Mouais. Ah si, quand mĂȘme, on voit pas les ballons syndicaux. – Ouais. Â». Le beau temps Ă©tait lĂ , radieux. On se l’est dit. « Ă‡a enlĂšve rien Â». On entendait les gling-gling des caisses de grĂšve qui circulaient. Le dĂ©compte des jours de grĂšve. 51 pour certains.

On a blaguĂ©, retrouvĂ© du monde, attendu des copains, Ă©garĂ© une collĂšgue, cherchĂ© une banderole, dĂ©couvert un nouveau collectif de quartier qu’avait le feu. Y avait comme toujours les grĂ©gaires qu’avancent jamais seuls, les Ă©lectrons libres qui vont et viennent, les biches de manifs qui disparaissent tous les cent mĂštres, les rĂ©guliers comme des mĂ©tronomes. On a pas trop parlĂ©. Enfin parlĂ© comme en manif. Par intermittences. De toute façon, on est tous d’accord. On avance dans une Ă©vidence plus ou moins partagĂ©e. Ou son sentiment. C’est rarement le lieu des vraies discussions la manif. C’est toujours Ă  contretemps, un peu lourd, quand on essaie de se lancer dans du sĂ©rieux.

On a chantĂ© plutĂŽt. EntonnĂ© l’éternel « On est lĂ , on est lĂ  Â», collant comme la glaise, en sachant qu’on en aurait pour tout le week-end. On a repris les variations qui nous ramĂšnent direct au lycĂ©e : « Macron, si tu savais, ta rĂ©forme nous on se la met
 Â», attrapĂ© quelques notes plus circonstanciĂ©es oĂč on faisait rimer Macron avec pension. On a scandĂ©, bon enfant, sous le nez des CRS : « Tout le monde veut la retraite des flics Â». On s’est dit que mĂȘme eux, ils pouvaient difficilement pas rigoler, un peu gĂȘnĂ©s, de s’en ĂȘtre sortis si facilement. Ils n’ont pas ri. Bon. On a Ă©coutĂ© rimer Blanquer et enfer, fumier et composter Ă  propos de l’un ou de l’autre, ou encore « Macron nous fait la guerre et on reste dĂ©ter’ Â». Des histoires de guillotines aussi.

Les Ă©tudiants en art dansaient survoltĂ©s. On a souri en se sentant peut-ĂȘtre un peu plus ĂągĂ©e, un peu trop loin de cette Ă©nergie-lĂ  qui peut ignorer qu’on l’ignore. On a pris en photo ceux qui avaient trouvĂ© de belles maniĂšres de se faire voir. Pas de tutus cette fois, mais des combinaisons rouges qui flashent, des parapluies colorĂ©s. On a cherchĂ© Ă  conserver les petites trouvailles, l’imagination toujours vivante Ă  dĂ©faut d’ĂȘtre au pouvoir, les chouette slogans, les petites lettres qui changent tout – « En marche Â» devenu « en marge Â», les dĂ©clarations brutes aussi, qui font du bien : « BTP en colĂšre Â». On repense au « On est pas contents Â» que tenait le fils d’une copine la derniĂšre fois. Tout le monde aimait.

On s’est un peu ennuyĂ©. ForcĂ©ment. Ça en fait des manifs Ă  force depuis dĂ©cembre. La vivacitĂ© des premiers temps, ceux oĂč on « y croit Â», s’est un peu Ă©moussĂ©e. S’attendait-on Ă  ĂȘtre aussi peu pris en compte ? Qu’ils ne fassent mĂȘme pas un peu semblant ? C’est curieux comme on peut ĂȘtre dĂ©terminĂ©s sans y croire. Certains le confiaient Ă  demi-mot mais on n’en a pas trop parlĂ©. C’est pas le lieu. On a criĂ© quand mĂȘme, de temps de temps et sur un rythme joyeux : « On lĂąche rien Â», « Et on ira jusqu’au retrait Â».

On a longĂ© les vitrines protĂ©gĂ©es de SĂ©basto, les animaleries de la MĂ©gisserie. Il y avait des gens en pulls St James beige sur leur balcon filant qui regardaient passer le cortĂšge. Pas du regard furtif mal Ă  l’aise de celui qui se sait un peu voyeur d’un Ă©vĂ©nement, un peu espion. Non, du regard paisible qu’on pose sur un spectacle tranquille. On a essayĂ© de pas faire dans la simplification, mais c’était quand mĂȘme difficile de pas se sentir regardĂ©s de haut, de pas se sentir un peu peuple, avec nos grosses parkas et nos baskets, et puis de se dire surtout qu’ils Ă©taient vraiment pas trĂšs inquiets eux. Pas loin, de l’autre cĂŽtĂ©, une affiche de cinĂ©ma nous dominait : « Swallow Â». « Un chef d’Ɠuvre Â», Ă©tait-il assurĂ©. On a eu du mal Ă  pas y avoir un message gouvernemental. MĂȘme pas subliminal.

Les flics donnaient le tempo, on s’est habituĂ©s. Alors on s’est assis, couchĂ©s. C’est pas eux qui dĂ©cident, non mais. Et puis ça change de rythme. On a parlĂ© avec un Cgetiste de la vieille garde, qui marchait depuis Austerlitz, 9h30. Il Ă©tait content. Il disait avec un parler calme et un accent doux d’un peu plus au sud : « Je trouve que c’est une belle manifestation. On est raccord. Il y a une belle Ă©nergie Â». Nous on s’est dit que c’était une belle manif, c’est vrai. Un beau geste comme dans l’expression « c’est pour le geste Â». Presque une rĂ©ussite institutionnelle. La question tannait, lancinante, comme souvent aprĂšs les jours de manifestations. Comment on s’oppose vraiment ? Et comment on se sent agir ?

Puis on est repartis, parce que l’idĂ©e c’est quand mĂȘme d’aller au bout.

RĂ©flexion

On s’est extrait.

Juste un peu avant la fin. Le Pont d’Arcole Ă©tait ouvert quand mĂȘme. On en avait un peu assez. Alors on a remontĂ© la manif en sens inverse, mais sur l’autre rive. La Seine entre nous et le cortĂšge de manifestants qui continuaient de marcher sur les quais entre ChĂątelet et Concorde.

D’un coup, on s’est retrouvĂ© au cƓur d’autres problĂ©matiques avec lesquelles on doit au fond aussi, sans ironie, faire monde : les soucis d’un couple d’AmĂ©ricains sortant de son Uber Berline, par exemple, rutilant sous ce soleil amĂ©ricain lui aussi. Lui, Ă©lancĂ©, Ă©lĂ©gant et cool Ă  la fois, le regard prĂ©occupĂ© mais pas dĂ©passĂ© de l’homme qui gĂšre les situations, s’enquiert dans un anglais qui n’envisage pas d’incomprĂ©hension, de comment retrouver son hĂŽtel avec ces rues fermĂ©es. Elle, ne laisse dĂ©passer de la voiture qu’une longue jambe en bas ivoire et talons aiguilles vertigineux. Des touristes attendent sagement devant le MusĂ©e d’Orsay. Quai Voltaire, ces galeries dans lesquelles on n’a jamais su si on avait vraiment le droit d’entrer, se succĂšdent. Rapin, ChĂ©nel, Baulme Fine Arts
 C’est beau, un peu mystĂ©rieux et comme doucement endormi. Riche depuis toujours. Une autre AmĂ©ricaine s’exclame avec une intensitĂ© un peu dĂ©placĂ©e et aiguĂ« :

What a beautiful day. Personne ne regarde le long cortĂšge qui se dĂ©roule de l’autre cĂŽtĂ© du fleuve.

Nous-mĂȘmes on y Ă©tait il y a un instant, immergĂ©s, dans ce partage d’une mĂȘme Ă©vidence. Et lĂ  soudain, on voit tout ça de loin, nous aussi. Les corps policiers qui nous inquiĂ©taient vaguement en haut des murs des Tuileries ou bloquant les sorties, les grilles trop proches du murs, les densitĂ©s faibles ou fortes de gens, les pĂ©tards qui faisaient sursauter, les rythmes trop monotones ou changeants de la marche, tout ce avec quoi on faisait corps a disparu d’un coup.

On regarde ces deux rubans longilignes et parallĂšles Ă  la Marquet, le fleuve et le cortĂšge qui se dĂ©roulent. Fluides, continus, calmes. Dans le mĂȘme sens. Des canards flottent paisibles sur les vaguelettes, la lumiĂšre se rĂ©flĂ©chit et se perd dans les tourbillons des piliers de pont, d’une pĂ©niche vide monte une mĂ©lodie de jazz enregistrĂ©e. L’autre ruban est fait des couleurs des ballons, des vĂȘtements et des banderoles. Il n’a plus de son.

Et puis arrivent quelques boĂźtes de bouquinistes, et leurs titres qui s’alignent : La Police et son histoire, La France, Les jeux sont faits, La France de Louis XIV, Guignol’s band, La Conjuration des imbĂ©ciles, L’Être et le nĂ©ant
 Et comme dans une accĂ©lĂ©ration sous substance, chaque titre se met Ă  faire Ă©cho, Ă  rĂ©flĂ©chir le moment d’avant. Parfois juste par les mots, parfois par le contenu de ceux dĂ©jĂ  lus. Étrange expĂ©rience. Comme des Ă©clats qui diffractent et multiplient tous ces petits moments enclos, qui libĂšrent les Ă©motions tapies, anesthĂ©siĂ©es peut-ĂȘtre et qui comme dans un conte ancien, cherchaient leurs mots. Ça foisonne comme si ça cherchait Ă  faire sens tout seul, sans continuitĂ©, de guignols en Grand SiĂšcle, de Police en casinos. Tout miroite comme la Seine et on se dit que le sens de tout ça est aussi difficile Ă  fixer que ce long cortĂšge est rectiligne.

Destruction

Assise au cafĂ© maintenant, on se demande Ă  quoi ressemble la Place de la Concorde maintenant Ă  17h. On regarde des nouvelles du cortĂšge de tĂȘte sur les sites dĂ©diĂ©s.

C’est l’autre bout du spectre, complĂštement immergĂ©, au plus prĂšs, au plus chaud. Dans ces questions qui se soulĂšvent d’une manifestation l’autre, sur les moyens de l’action, cette affaire de violence a pris une place nouvelle. La violence policiĂšre, la surditĂ© autoritaire, le mĂ©pris ont fait bouger les sensibilitĂ©s, et derriĂšre les raisons. La dĂ©sapprobation mi-morale, mi-pratique – Ă  quoi ça sert – a souvent basculĂ© du cĂŽtĂ© d’une comprĂ©hension plus ou moins explicite, mĂȘme hors des strictes limites des objets dĂ©finis comme acceptables. Est-ce le sentiment d’impuissance qui a trouvĂ© dans ces prolongements une issue ? Un nihilisme rampant, comme on l’entend, ou une dĂ©fense Ă©garĂ©e de pures pulsions agressives suffisent-ils Ă  expliquer la justification des dĂ©prĂ©dations de biens et la provocation des forces policiĂšres ? Les choses se sont complexifiĂ©es pour beaucoup.

On sent confusĂ©ment que sous le symbolisme un peu fatiguĂ© de la manifestation traditionnelle sourd un autre fonctionnement peut-ĂȘtre plus symbolique que l’on dit, pas si pulsionnel. Il y en a qui l’écrivent, qui expliquent cette force d’expression politique, qui la dĂ©fendent comme la fait Graeber pour les Black blocs, qui se plongent dans les mouvements Ă©meutiers pour en faire une description sensible , qui disent la dĂ©pense archaĂŻque qui se joue dans la consumation de ces Ă©nergies et leur spectacle, les formes de collectif singuliĂšres qui y naissent, qui montrent la visibilisation Ă  laquelle ils contraignent le pouvoir toujours si discret, comme l’a fait Romain HuĂ«t dans ces pages (Vertige de l’émeute).

Peut-ĂȘtre au-delĂ  mĂȘme du rapport de force que les Ă©meutiers instaurent avec le pouvoir, entendons-nous dans ces pratiques, notamment destructives, l’expression de notre rapport d’aliĂ©nation au monde matĂ©riel. Notre submersion sous les objets superflus, prolifĂ©rants et dĂ©valorisĂ©s en mĂȘme temps que ces formes de vie de plus en plus coupĂ©es d’un contact avec la matiĂšre. En-deçà de la vie citoyenne, notre sentiment d’aliĂ©nation et d’impuissance dans la vie matĂ©rielle, y trouve un Ă©cho peut-ĂȘtre. On se met alors Ă  voir moins la dĂ©prĂ©dation que le geste qui brise cette forme d’enfermement.

« Je ne peux m’associer au monde que par gestes Â» Ă©crivait Michaux racontant comment il se dĂ©barrasse de l’encombrant torpilleur qui occupait son espace mental.

Action (planification)

Dernier temps, autre geste ? Penser le dur et le concret avec une exaltation contenue ? DĂ©ployer les gestes du faire autrement. Associer la joie de penser les possibles, celle qui atteste que nous sommes dans le vital, avec le dĂ©sir de savoir. Comprendre par exemple la rĂ©volution comme une question technique.

Ça c’était pour le lendemain.




Source: Lundi.am