Janvier 17, 2022
Par Expansive
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On croise, de nos jours, le mouvement autonome français en tĂȘte des cortĂšges de manifestation, sur les murs des villes ou les Ă©tals des librairies, dans les squats ou au cƓur des ZAD, dans les appels au blocage, Ă  l’insurrection, Ă  la sĂ©cession ou Ă  la destitution. Dans la revue lundimatin, noyau dur des thĂ©ories autonomes, on peut lire : « L’autonomie est la forme d’anti-gouvernement qui permet Ă  la fois le surgissement rĂ©volutionnaire anti-vertical et l’inscription horizontale d’une forme de vie commune qui dure Â». Dos aux Ă©lections, aux partis, aux syndicats et Ă  l’État, l’autonomie refuse toute « nouvelle distribution des organes d’exercice du pouvoir, mĂȘme rĂ©formĂ©s, mĂȘme dĂ©mocratisĂ©s, mĂȘme rĂ©appropriĂ©s, mĂȘmes Ă©galisĂ©s Â» : c’est l’affranchissement ici et maintenant qu’elle vise ; c’est n’ĂȘtre jamais gouvernĂ©. La sociologue Sylvaine Bulle a publiĂ© IrrĂ©ductibles — EnquĂȘte sur des milieux de vie autonomes ; l’historien Alessandro Stella, ancien militant de l’Autonomie ouvriĂšre exilĂ© en France depuis le dĂ©but des annĂ©es 1980, est l’auteur d’AnnĂ©es de rĂȘves et de plomb : des grĂšves Ă  la lutte armĂ©e en Italie. Dans le cadre de ce dossier entiĂšrement consacrĂ© aux diffĂ©rentes stratĂ©gies de rupture avec l’ordre dominant, nous sommes allĂ©s Ă  leur rencontre.

On a pu constater l’essor du mouvement autonome dans les annĂ©es 2010 en France. AprĂšs avoir abondamment irriguĂ© l’imaginaire ou les pratiques de la gauche radicale, l’autonomie ne serait-elle pas en perte de vitesse ?

Alessandro Stella : Pas du tout. La revue lundimatin et les gens qui gravitent autour, qu’ont-ils fait depuis vingt ans en France ? Ils se sont inspirĂ©s des idĂ©es de l’autonomie italienne des annĂ©es 1970, ils les ont dĂ©veloppĂ©es et les ont retravaillĂ©es par-delĂ  l’approche marxiste-lĂ©niniste traditionnelle. Mais l’autonomie ouvriĂšre, comme concept et pratique, vient de loin — et a un bel avenir. Il suffit de voir les Ă©vĂ©nements auxquels on assiste depuis quelques annĂ©es, en plusieurs endroits du monde : en France avec notamment les gilets jaunes, au Chili, en Équateur, aux États-Unis, en Syrie
 Autant de mouvements qui refusent toute autoritĂ©. L’autonomie ouvriĂšre a commencĂ© Ă  la fin du XIXe siĂšcle. Il s’agissait de l’autonomie par rapport au capital, de l’indĂ©pendance des ouvriers vis-Ă -vis de l’argent des patrons. Puis le concept a Ă©voluĂ©, comme il continue de le faire aujourd’hui — jusqu’à intĂ©grer, dĂ©sormais, l’écologie. En Italie, ces idĂ©es Ă©taient portĂ©es dans les annĂ©es 1960 par Mario Tronti, Romano Alquati, Asor Rosa ou encore la revue Quaderni Rossi : autant de personnes critiques Ă  l’endroit du Parti communiste italien. Elles demandaient Ă  revenir au sujet mĂȘme de la lutte des classes : les ouvriers. L’autonomie ouvriĂšre italienne vient de groupes extra-parlementaires, aprĂšs 1968 — Il Manifesto, Potere Operaio
 Ils Ă©taient autonomes vis-Ă -vis des partis et des syndicats. Puis l’autonomie est allĂ©e plus loin et les groupes se sont dissous : dispersion, auto-organisation locale, construction de situations
 ParallĂšlement, des changements structurels sont survenus : on est passĂ©s de l’ouvrier spĂ©cialisĂ© Ă  l’ouvrier-masse. Je me souviens ĂȘtre allĂ© distribuer des tracts dans une usine, il y avait dix mille ouvriers lĂ -bas ! Des ouvriers interchangeables. On n’avait plus besoin de spĂ©cialisation ; la mĂ©canisation s’était imposĂ©e
 La composition de classe a ainsi changĂ© partout en Occident. Toni Negri a dĂ©signĂ© ce phĂ©nomĂšne par la formule d’« ouvrier social Â», qu’on pourrait dire « dispersĂ© Â», « prĂ©carisĂ© Â»â€Š C’est sur ces prĂ©caires que l’autonomie ouvriĂšre s’est appuyĂ©e en Italie.

Depuis, un changement s’est opĂ©rĂ© dans la sociologie des militants autonomes. Les ouvriers ne sont plus du tout en son cƓur.

Sylvaine Bulle : L’autonomie actuelle est plus proche de la premiĂšre autonomie ouvriĂšre du XIXe siĂšcle, au sens quasiment proudhonien de scission et de circulation des savoirs ouvriers. L’opĂ©raĂŻsme, par contre, a reprĂ©sentĂ© un moment charniĂšre dans la mesure oĂč l’on a posĂ© la question de la centralitĂ© ouvriĂšre, oĂč l’usine est devenue un lieu de rĂ©appropriation du corps ouvrier. Mais on trouvait dans l’autonomie italienne la forme-parti extrĂȘmement verticale, organisĂ©e, avec une vellĂ©itĂ© d’hĂ©gĂ©monie culturelle de classe — ce qui ne serait pas possible aujourd’hui.

Alessandro Stella : Il n’y avait pas seulement cette verticalitĂ©, et pas partout !

Sylvaine Bulle : C’est vrai, c’était trĂšs hĂ©tĂ©rogĂšne. Aujourd’hui, il y a des traces de l’autonomie italienne dans cette volontĂ© d’occuper des lieux, de se les rĂ©approprier, de montrer qu’il peut y avoir une relation entre rĂ©sistance et exploitation. Ce qu’ont permis l’autonomie historique ouvriĂšre et l’autonomie italienne, c’est ce rapport extrĂȘmement fort, parce que conflictuel, entre insurrection et institution — rapport qui pourrait ĂȘtre, s’il faut en donner une, la dĂ©finition de l’autonomie. Effectivement, on ne peut plus parler d’ouvrier-masse ou de prolĂ©tariat dĂ©sormais. On est face Ă  un salariat prĂ©carisĂ© et, surtout depuis 1990, soit la fin du post-fordisme, on assiste Ă  une montĂ©e gĂ©nĂ©ralisĂ©e des subjectivitĂ©s : prĂ©cariat, minoritĂ©s racialisĂ©es, femmes
 C’est peut-ĂȘtre par lĂ , comme avec l’écologie ensuite, que l’autonomie s’est recomposĂ©e. À partir du moment oĂč des subjectivitĂ©s qui n’étaient pas conglomĂ©rĂ©es dans le prolĂ©tariat se sont croisĂ©es, elles ont pu trouver des lieux de rĂ©sonance. L’autonomie italienne articulait ce que le philosophe Tronti appelait la « composition de classe Â». Maintenant, ça n’est plus possible : on a une autonomie relationnelle — il s’agit de penser la relation entre les subjectivitĂ©s. Contrairement Ă  ce que tu suggĂ©rais, Alessandro, je ne crois pas qu’on gagne Ă  faire tendre ces hĂ©ritages vers les luttes actuelles, Ă  voir l’autonomie dans les gilets jaunes. Ce qui soutient l’autonomie, c’est une pensĂ©e de l’auto-organisation, au sens qu’en donne Castoriadis : un imaginaire et des espaces-temps qui sont ceux de sociĂ©tĂ©s qui se pensent elles-mĂȘmes, dans un lien trĂšs distendu avec l’hĂ©tĂ©ronomie — ce que ne font pas les gilets jaunes. L’autonomie n’est pas une cause : c’est une ontologie, une maniĂšre de penser sa vie plus ou moins en dehors des cadres, avec des rĂšgles et un imaginaire qui montrent que la sociĂ©tĂ© peut s’auto-rĂ©guler, s’auto-rythmer, s’auto-instituer.

Alessandro Stella : L’autonomie ouvriĂšre que j’ai vĂ©cue en Italie, dans les annĂ©es 1970, est nĂ©e Ă  l’écart des partis et des syndicats. Puis elle a muĂ© en une multitude de formes. Ceux qui ont fait 1977, ce sont des gens comme moi : les petits frĂšres de ceux qui ont fait 1968, de Toni Negri, Oreste Scalzone, Franco Piperno
 Des petits frĂšres qui se sont rĂ©pondu et qui ont refusĂ© la forme-parti, l’autonomie ouvriĂšre organisĂ©e — quoi qu’il en dise, Toni Negri est toujours restĂ© un peu lĂ©niniste. Le sommet de l’autonomie ouvriĂšre, ça a Ă©tĂ© les milliers de personnes dans la rue : les ouvriers, les fĂ©ministes, les homosexuels
 Il faut parler d’autonomies au pluriel : chez les jeunes activistes, aujourd’hui, les questions de genre, par exemple, sont fondamentales. L’autonomie se construit de plus en plus par rapport Ă  toute forme d’autoritĂ©, quelle qu’elle soit. En France, d’abord, autour du collectif et du journal Marge, puis en Italie, est nĂ© dans les annĂ©es 1970 ce qu’on a appelĂ© l’« autonomie dĂ©sirante Â». Un mouvement inspirĂ© par Guattari, Deleuze, l’antipsychatrie, le dĂ©sir comme moteur de l’humanitĂ©. Des ponts ont Ă©tĂ© jetĂ©s avec les courants contestataires venant des situationnistes, des surrĂ©alistes — c’est cette autonomie-lĂ  qui a gagnĂ©, notamment dans la langue. Prenez lundimatin et le ComitĂ© invisible : on met la poĂ©sie Ă  l’ordre du jour et on arrĂȘte avec les pavĂ©s bien concentrĂ©s et dogmatiques ! Du mouvement des squats, dans les annĂ©es 1990, aux ZAD françaises, on prĂŽne dĂ©sormais la sĂ©cession. En Italie, aprĂšs la dĂ©bĂącle des mouvements insurrectionnalistes au milieu des annĂ©es 1980, l’autonomie s’est dĂ©portĂ©e dans les centres sociaux crĂ©Ă©s une dĂ©cennie plus tĂŽt.

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Source: Expansive.info