L’actu de la semaine décryptée par Conspiracy Watch (semaine du 07/09/2020 au 13/09/2020).

COMPLOTOLOGIE. Prenant à rebours l’idée-reçue très répandue selon laquelle les complotistes seraient particulièrement imaginatifs, Sebastian Dieguez, chercheur en neuroscience cognitives à l’Université de Fribourg, explore l’hypothèse qu’ils manquent en réalité cruellement d’originalité, se contentant d’adhérer à un prêt-à-porter intellectuel low-cost produit aujourd’hui à grande échelle. Le chercheur note que cette caractéristique a été relativement négligée jusqu’alors : « À la réflexion, cette pauvreté imaginative est même d’autant plus remarquable qu’elle parvient à passer sous les radars, comme si, dans le fond, elle ne nous apprenait rien sur le phénomène en question » (source : Conspiracy Watch, 10 septembre 2020).

DUNNING-KRUGER. Beaucoup de gens croient maîtriser un sujet alors qu’en réalité, ils n’y comprennent rien du tout. En psychologie, cela s’appelle l’effet Dunning-Kruger ou « effet de surconfiance ». Thomas Huchon nous en dit plus dans une vidéo de vulgarisation produite par Konbini. On relira avec intérêt le texte consacré à ce sujet par Sebastian Dieguez.

DÉBAT. La pandémie de Covid-19 a engendré sur le Web et les réseaux sociaux les théories du complot les plus fantaisistes. Faut-il s’en inquiéter et si oui, comment les combattre ? Pour répondre à ces questions, le magazine « Square », sur Arte, propose une interview croisée d’Emmanuelle Danblon (Université libre de Bruxelles) et de Rudy Reichstadt (Observatoire du conspirationnisme), disponible en replay jusqu’au 10 novembre prochain.

DÉMOCRATIE PARTICIPATIVE. Google France a décidé de déréférencer de son moteur de recherche le site raciste – sans doute l’un des plus abjects du web francophone – et très influent dans la fachosphère, Démocratie participative. Les mots-clés correspondant ne renvoyaient plus vers le site le mardi 7 septembre. Ce déréférencement est une nouvelle étape pour rendre effective une décision d’interdiction du TGI de Paris datant de 2018, systématiquement contournée depuis lors. Encourageante, elle ne vaut toutefois pas blocage définitif (source : Libération, 8 septembre 2020).

COVID-19. Un groupe de chercheurs de l’Université de Sherbrooke a découvert, avec surprise, que les adeptes des théories du complot au sujet de la COVID-19 ont un fort sentiment d’insécurité face au virus.  « Il y a un lien très fort entre l’anxiété liée à la maladie et donc la crainte d’être affecté par celle-ci, l’anxiété financière, et la tendance à adhérer aux théories complotistes », explique Marie-Ève Carignan, enseignante-chercheuse à l’Université de Sherbrooke. Les résultats complets de ce projet de recherche pluridisciplinaire seront prochainement dévoilés (source : Le Journal de Québec, 29 août 2020).

« BAS LES MASQUES ! ». L’obligation du port du masque est loin de faire l’unanimité et aucun pays ne semble échapper à l’émergence de mouvements de contestation. Qui sont ces militants anti-masques ? Peut-on définir un profil type ? Après avoir décrypté les soutiens du professeur Raoult, Antoine Bristielle s’est immergé dans les groupes Facebook anti-masques. La Fondation Jean-Jaurès publie les résultats de son étude. « Ce sont des personnes qui ont des niveaux d’éducation assez importants, de nombreux cadres. Et ça montre que dans la population, il y a une sphère de défiance extrêmement importante ! », a notamment expliqué le chercheur sur le plateau de Quotidien.
À découvrir également, le reportage de France Info sur les opposants aux mesures prises contre l’épidémie en Australie et en Allemagne, deux pays où la bonne gestion de la crise sanitaire n’empêche pas le succès des thèses conspirationnistes (source : FranceTV Info, 8 septembre 2020). Et un zoom sur Eve Engerer, médecin anti-masque, qui voit dans cette mesure de protection « un rituel des pédo-sataniques ». Tristan Mendès France s’est penché sur le profil Facebook de cette militante, qui pourrait être bientôt suspendue par l’Ordre des médecins, et qui coche toutes les cases de la complosphère la plus radicale : antivaxx, anti-maçonnisme, antisémitisme, pro-QAnon… Il en a fait un thread.

NABILA MOUNIB. Après s’être attirée les foudres de la Toile marocaine en mars dernier pour avoir déclaré, lors d’une conférence, que le Covid-19 était une invention humaine concoctée à de sombres desseins, Nabila Mounib, secrétaire générale du parti socialiste unifié (PSU), au Maroc, revient à la charge, cette fois-ci dans une interview filmée par le site arabophone Febrayer. Le Covid-19 serait une invention humaine, les vaccins crétiniseraient les gens, la quatrième guerre mondiale est en cours et le nouvel ordre mondial en marche. Bienvenue dans l’univers de Nabila Mounib (source : Le 360, 12 septembre 2020).

JACQUES BAUD. Le 3 septembre dernier, Frédéric Taddeï recevait sur RT France, dans son émission « Interdit d’interdire », Jacques Baud, auteur du livre Gouverner par les fake news – conflits internationaux, 30 ans d’infox par les pays occidentaux (Max Milo, 2020) pour une longue interview. L’ancien officier des services de renseignement suisses a dénoncé ce qu’il présente comme « le gouvernement par les fake news »… en multipliant lui-même les contre-verités. Pour Conspiracy Watch, Antoine Hasday a dressé la liste de cet inventaire à la Prévert des théories du complot (source : Conspiracy Watch, 7 septembre 2020). Cet article n’est pas passé inaperçu puisque le site gouvernemental russe Sputnik France a volé au secours de Jacques Baud, qualifiant au passage Conspiracy Watch d’« officine bien introduite et écoutée dans les cercles du pouvoir ».

11-SEPTEMBRE. L’enquête annuelle de la Fondation Jean-Jaurès avec Conspiracy Watch et l’Ifop sur les théories du complot permettait de constater, en 2019, que près de 17% des Français pensaient que le gouvernement américain est impliqué dans les attentats du 11 septembre 2001.

Sur son blog « Islam et engagement » (sur La Tribune de Genève), le 31 août 2020, Hani Ramadan, le frère de Tariq Ramadan, a contesté la décision des autorités françaises de renouveler l’interdiction de séjour en France dont il est l’objet depuis avril 2017. L’occasion pour lui d’affirmer qu’il ne « croit pas en la version officielle du 11 septembre 2001. » « Et c’est un droit qui me revient », précise-t-il (source : Le Point, 8 septembre 2020).

À voir ou revoir, à l’occasion de l’anniversaire des attentats du 11-Septembre, l’interview de Rudy Reichstadt pour l’émission « Les idées claires » (France Culture). Écouter ou réécouter, les cinq épisodes de la série « Mécaniques du complotisme » consacrée à ces attentats. Lire ou relire, l’enquête de Jeremy Stahl publiée en 2011 en six épisodes sur Slate mais aussi, ce qui reste probablement le meilleur livre de réfutation des arguments complotistes sur le 11-Septembre, Debunking 9/11 Myths, par Popular Mechanics (2011).

QANON. Né aux États-Unis, le mouvement QAnon a pris une ampleur telle qu’il ne peut plus être ignoré. La popularité des groupes conspirationnistes faisant la promotion de ce mythe capable d’abriter et d’englober une collection impressionnante d’autres fantasmes complotistes a explosé sur Facebook et Instagram depuis le début du confinement. Ce que nous disent les « QAnoners » est simple : pour eux, il existe un « État profond » où réside le vrai pouvoir et d’où une clique de pédophiles satanistes gouvernent en secret l’Amérique. Zarine Kharazian, rédactrice en chef-adjointe du Digital Forensic Research Lab de l’Atlantic Council, a énoncé dans le New York Times quelques règles simples – rapportées ici par Conspiracy Watch –, relatives à ce que les plateformes comme Facebook ou Twitter pourraient mettre en œuvre pour entraver le développement préoccupant de cette théorie du complot (source : Conspiracy Watch, 9 septembre 2020). À lire également, le thread de Tristan Mendès France sur la porte d’entrée de cet univers complotiste, un site spécifique qui agrège les messages du mystérieux « Q ». Il montre que l’audience, en France, arrive à la 3e place, avec une forte croissance…

INCENDIES. Des incendies d’origine criminelle. Telle est la thèse qui inspire depuis quelques jours les conspirationnistes adeptes de Qanon à propos des terribles incendies qui, depuis le mois d’août, dévastent l’Oregon, un État situé au nord de la Californie : s’il y a des incendies, c’est qu’il y a des pyromanes, et les pyromanes ne peuvent être que des opposants à Donald Trump, des « antifas » (pour « antifascistes ») en l’occurrence ; un épouvantail agité par le président américain depuis plusieurs mois pour discréditer le mouvement Black Lives Matter (source : Conspiracy Watch, 13 septembre 2020).

JUDÉOPHOBIE. Les élèves qataris apprennent que les juifs, en « manipulant les marchés économiques et en accumulant d’immenses richesses » ont ruiné l’Allemagne après la Première Guerre mondiale. Il était donc logique que le Führer leur fasse payer cher leur infâme trahison. Une ONG israélienne a examiné 238 manuels qataris utilisés par les élèves inscrits dans douze niveaux différents, entre 2016 et 2020. De quoi biberonner l’antisémitisme de l’enfance à l’adolescence… (source : Global Watch Analysis, 8 septembre 2020).

ZEMMOUR. Sur la situation en Biélorussie, Eric Zemmour « [voit] venir gros comme une maison la CIA derrière ». Selon le chroniqueur, « à chaque fois qu’il y a une “révolution orange”, y’a comme par hasard les Américains derrière, les ONG “sorossiennes” et les services secrets américains. C’est étonnant que BHL ait pas débarqué en Biélorussie ! ». Réduisant les aspirations démocratiques des Biélorusses à une opération de déstabilisation politique orchestrée depuis l’étranger, la grille de lecture adoptée ici par Eric Zemmour repose sur un tropisme tyranophile qui méconnaît le fait qu’aucun service de renseignement n’a le pouvoir de créer artificiellement ou de téléguider un mouvement populaire de cette ampleur. Pour aller plus loin, on peut se reporter à la notice que nous consacrons à la notion de « révolution de couleur ».


Article publié le 14 Sep 2020 sur Conspiracywatch.info