Février 9, 2021
Par À Contretemps
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Le 27 décembre dernier j’étais invité à parler de Péage Sud [1] en compagnie des historiens Michel Cadé et Jérôme Quaretti, respectivement auteurs de travaux en forme de déclinaison roussillonnaise de la Révolution française et de la Commune de Paris [2]. L’initiateur de cet audacieux brainstorming [3], le blogueur Nicolas Caudeville, entendait mettre sous tension un audacieux fil historique reliant 1789, 1871 et… 2018. Pour moi, tout ceci était terriblement exagéré et donc terriblement excitant. Combien de fois m’étais-je interrogé sur la nature de l’irruption giletjaunée.

Soulèvement ? Insurrection ? Flambée réformiste ou bien bouillonnement révolutionnaire ? Il m’était souvent arrivé de demander à des Gilets gueulant « Macron démission ! » quel successeur aurait été digne à leurs yeux d’occuper le strapontin jupitérien. « Personne ! » m’avait répondu une Gilette énervée, résumant par cette brève sentence un sentiment assez courant sur le rond-point. Effectivement, il fallait ne rien avoir compris à ce qui se jouait alors pour enfermer les appels de destitution macronienne dans leur simple acception littérale. Ce tutoiement direct avec le sommet du pouvoir, ce refus obstiné de toute médiation entre la rue et le pinacle élyséen, signifiait quelque chose de beaucoup plus profond qu’une banale demande de changement de personnel politique. Il signifiait d’abord, pour ceux d’en bas, une reprise en main de leur vie, une vie soudainement désencastrée de sa niche invisible et muette, une vie réinvestie publiquement afin de la faire coïncider avec quelque vieux principe sorti de sa naphtaline, en l’occurrence celui d’un « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Vu de loin l’aphorisme lincolnien ne pouvait que stigmatiser un peu plus des fluos accusés d’être tombés dans la bauge populiste. Vu de près, il signifiait tout autre chose : le réveil d’une colère du fond des âges, d’une détermination aux vieilles racines, de celles qui disent : « Nous ne pouvons pas perdre. » C’est ce que me dit un jour Franck, [attention étiquette sociologique] « primo-manifestant » et galérien de cinquante balais pour qui il était inconcevable de perdre. Quand je dis « inconcevable », il fallait voir toute la détresse et la conviction qui animaient le regard de Franck au moment où il s’apprêtait à retourner exposer sa peau de rien au kevlar moiré de la bleusaille. J’ai passé de longues secondes à essayer de me défaire du harpon de ses yeux. À me demander ce qu’il y avait de si particulier dans ces yeux-là pour qu’ils se soient fichés dans ma tête, en embuscade derrière les miens, m’obligeant à regarder ce qui se jouait devant moi avec un champ soudain décloisonné de son présent lacrymogène.

Les Gilets jaunes, même peu même piétinés, avaient-ils eu le cuir assez épais pour figurer dans la lignée des grandes dates de l’histoire sociale du pays, des sans-culottes en passant par les communards ?




Plusieurs fois avec quelques rares camarades « politisés » nous nous étions posé la question. Ça n’allait pas très loin, quelques phrases et impressions. Je revois Mansour alors que nous bloquons le marché international Saint-Joseph raconter brièvement l’Espagne libertaire de 36 au grand Miche qui, effaré, n’avait jamais entendu parler d’une quelconque révolution de l’autre côté des Pyrénées. Miche n’y croyait qu’à moitié, alors Mansour me prend à témoin : « Raconte-lui toi aussi ! » Et moi de raconter rapido les collectivisations, l’élan fraternel et les stalino-saloperies ; et Miche de tirer nerveusement sur les pans de son fluo : « Merde, c’est vrai ça ? »

Je me souviens d’un flash éminemment prégnant. Nous sommes à la fin de l’hiver 2019. Après des mois passés à squatter l’enfer du rond-point, nous voilà réunis à La Maison du Peuple, petit coin de cambrousse avec un cabanon pour s’abriter et stocker quelques victuailles. Le grand luxe. La Maison du Peuple se voulait lieu de vie et de délibération. L’expérience ne dura pas longtemps car le propriétaire du terrain qui nous avait gracieusement mis le lieu à disposition finit par céder aux pressions des autorités et nous expulsa. Expulsion qui sera en outre facilitée par un mystérieux incendie réduisant en cendres une partie de notre QG. En attendant, nous y étions. L’intimité d’un certain « nous » en construction. Sur le chemin menant au terrain, il n’était pas rare d’apercevoir les rondes de bagnoles de flics roulant au pas. Le soir venu, je nous observais en assemblée : une trentaine de Gilets jaunes massés dans un vrac hétéroclite assis/debout, un feu dans un vieux fût en acier rouillé, un ordre du jour qui s’élabore sur un tableau, des mains qui se lèvent, des tours de parole accordés par l’animateur du moment. Tout ça me rappelait d’anciennes configurations, celles de groupes plus ou moins formels et à forte imprégnation idéologique. Tout ça me rappelait ma militance d’avant où, dans des lieux souvent clos et exigus, murs couverts d’affiches et étagères de bouquins, on fabriquait des scénarios de tumulte censés conscientiser les foules et effrayer les exploiteurs de nos anathèmes mégaphonés. Sauf que tout ça avait beau me rappeler, tout ça n’avait rien à voir. Les Gilets jaunes, du moins ceux que je fréquentais, n’avaient lu ni Marx ni Bakounine, ils ne fabriquaient pas de tracts, ils n’avaient pas passé des plombes à penser avant d’agir. C’est parce qu’ils avaient agi qu’ils avaient pensé et c’est parce qu’ils avaient agi qu’ils étaient devenus ce qu’ils étaient. Bigleux et langues vipérines en concluront qu’ils avaient mis la charrue avant les bœufs et que d’une telle débilité organique ne pouvait naître qu’un sujet politique promis à une mort précoce et violente. À quoi nous rétorquerons qu’au moins le sujet était né – ce qui n’était pas gagné en ces temps de post-modernisme exalté où tout n’est qu’affaire de structure discriminante à cataloguer et neutraliser – et que, si sa mort fut précoce et violente (rappelons incidemment qu’un tir de LBD dans la gueule équivaut au choc d’un parpaing de 20 kilos lâché d’une hauteur d’un mètre), c’est bien que ledit sujet avait généré un indice non négligeable sur l’échelle de Richter de la trouille sociale.

Je revois très bien l’agora bigarrée de La Maison du Peuple et me souviens avoir pensé : « Est-ce que ça ressemble à ça une révolution ? ». Je commente en direction de Mansour : « Si ça se trouve les sections parisiennes de 1792, ça se passait un peu comme ici. Des gens de peu qui s’agglomèrent, se reconnaissent les uns dans les autres et envoient valser leur tutelle. Politique, religieuse, morale. » Des gens qu’aucune prédisposition particulière ne destine aux premières lignes d’un soulèvement populaire. Des gens dans un premier temps happés et agglutinés par la force d’un temps avalanché, puis très rapidement homogénéisés en une dynamique autonome. Alors des gens comme gonflés et grisés par la découverte de leur puissance commune.

Mansour ne dit rien et m’écoute. On connaît tous deux ce biais cognitif qui consiste à chercher dans le réel la confirmation de ses propres inclinations. On connaît le piège des lunettes militantes où tout se grossit, se caricature et se simplifie en antagonismes simplets. Avec l’âge on a évolué vers plus de subtilité et de prudence. Mais de cette évolution on se méfie, comme si la dilution de notre jugement était le risque. Le risque qu’à force de trop de retenue et de pondération, on n’arrive plus à voir et comprendre ce qu’on a sous le nez.

Et qu’avions-nous sous le nez ?

Une masse qui se laissait difficilement jauger. Masse critique, masse historique. De quelles promesses à venir étaient-ils les bourgeons ? Étaient-ils révolutionnaires, et ce alors qu’ils n’avaient pour eux ni le nombre ni les alliances ? et encore moins un socle culturel suffisamment partagé ? Ils avaient une mémoire cependant. À la fois immédiate et pluriséculaire. Elle était celle de leurs actes, mais aussi celle plus large de ces ancêtres pris dans le permafrost des livres d’Histoire. Cahiers de doléance, bonnets phrygiens et guillotines, les Gilets avaient puisé dans leurs références les plus larges, pensant s’arrimer à ces morts glorieux, anonymes comme la plupart d’entre eux, pour charrier dans leur élan un maximum de vivants. Las, qui à l’autre bout pour percevoir cette soif de devenir-peuple ? Personne ou bien si peu. Condamnée par l’historiographie marxiste à n’être que « bourgeoise », la Révolution française est devenue cet objet froid, à la fois périmé et suspect, pour toute une partie de cette gauche prétendument radicale. L’historienne Sophie Wahnich enfonce le clou : « Ainsi les postcolonial studies ou subaltern studies refusent de prendre en compte la conflictualité politique de la période révolutionnaire. Ces champs rabattent l’événement sur un pur discours ethnocentrique impérialiste sans vouloir saisir que les combats actuels étaient déjà ceux des révolutionnaires. De fait, si mythe révolutionnaire il y a désormais, il est de ce fait récupéré par le côté droit, comme mythe occidental et libéral. [4] » Les Gilets pouvaient multiplier les macroniennes effigies à guillotiner, la mort du roi n’était plus qu’un folklore has been. Quant au si beau mot de « peuple », coincé entre les mâchoires zemmouro-onfrayennes, il avait l’attrait d’un vieux calendos oublié au fond du frigo. Moisi et croûteux.



Alors révolutionnaires les Gilets ? Je finis par me convaincre que l’épithète n’avait finalement aucun intérêt. En juillet 1789, de quelles perspectives étaient porteurs les débastilleurs ? « La conscience collective d’être “en révolution” n’est attestée qu’après octobre 1789. Quant au verbe “révolutionner” et au mot “révolutionnaire”, ils ne sont utilisés qu’en 1792, un an après l’apparition du mot “contre-révolutionnaire”. [5] » Comme si se définir impliquait de définir d’abord l’ennemi.

Derrière cette obsession bien contemporaine de tout vouloir étiqueter se cache celle de tout vouloir enfermer. Dans des paramètres tangibles et dans une espèce de matière constante et homogène facilement modelable par ces mains expertes chargées de nous fournir le sous-texte sur ce que nous vivons. Or malgré les découpages sociologiques et les scrutations politiciennes, les Gilets jaunes n’étaient pas chose à se laisser facilement expertiser.

Et s’ils levèrent de vastes échelles pour retenter ces énièmes assauts vers le ciel, c’est pour se rendre compte assez rapidement que leur épopée, loin de faire des adeptes, ne faisait que multiplier les commentateurs d’une époque qui elle n’avait plus rien de révolutionnaire. Le mot même d’« émancipation », quand il n’est pas frelaté par les bateleurs post-modernes, n’a-t-il pas disparu de nos agendas sémantiques ? Du cantique « Ahou ahou ahou » comme lointain écho d’un évanescent « Ah ça ira », les Gilets pouvaient bien s’époumoner. Les oreilles autour avaient perdu toute faculté pour ces diapasons que l’on dit historiques.

Sébastien NAVARRO




Source: Acontretemps.org