Décembre 8, 2020
Par Rebellyon
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Basilique du Sacré-Cœur – Basilique de Fourvière – Tour métallique

Mardi 13 octobre 2020, Roselyne Bachelot, soutenue par la ministre de la culture a lancé la procédure visant à classer la Basilique du Sacré-Cœur comme monument historique, ce qui entraînera évidemment des subventions supplémentaires à l’Église.

Le gouvernement (au moment où il n’est question que de laïcité dans les discours d’Emmanuel Macron, de Jean Castex et autres !) fait un geste politique en direction des milieux de la droite catholique la plus réactionnaire.

Sur le site des Amies et Amis de la Commune de Paris 1871, qui appelle à signer une pétition contre cette procédure, l’on peut lire : « On savait certes que la droite versaillaise n’avait jamais faibli dans sa détestation de la Commune. L’opprobre persistante lancée par la mémoire conservatrice s’est toujours voulue le prolongement des massacres de la Semaine sanglante. Qu’elle se manifeste à nouveau, avec cette morgue insoutenable, en dit long sur un certain air du temps. »

En attendant, voici le texte écrit en octobre 2015 sur la Basilique du Sacré-Cœur, la Basilique de Fourvière et la Tour métallique.


Basilique du Sacré-Cœur – Basilique de Fourvière
Tour métallique (octobre 2015)

La Basilique du Sacré-Cœur à Paris

Le 11 septembre 1870, les dames chrétiennes de Lyon présentent leur requête à l’archevêque Mgr Ginouilhac : « faire bâtir sur la colline de Fourvières [1] une vaste église en l’honneur de la Reine du ciel, la gardienne de leur cité » [2] , requête à laquelle l’archevêque répondra avec empressement le 8 octobre : « Nous faisons vœu de prêter un généreux concours à la construction d’un nouveau sanctuaire à Fourvières, si la très Sainte Vierge, notre Mère immaculée, préserve de l’ennemi la cité et le diocèse de Lyon. »

Début décembre, Monsieur Legentil, riche propriétaire parisien, reçut une lettre de M. Baudon lui rendant compte du vœu des dames chrétiennes de Lyon.

Enthousiasmé par cette initiative, quelques temps après, M. Legentil écrira à Mgr Mermillod, évêque de Genève : « M. Baudon, notre président général, m’annonçait que les Lyonnais avaient fait le vœu de rebâtir l’église de Fourvières, si leur ville était préservée de l’invasion. Il se demandait si un pareil vœu ne pourrait pas être fait pour Paris. Je répondis sur le champ que j’adhérais de grand cœur à cette idée et que je verrais en particulier une grande opportunité à ce qu’on fît le vœu d’ériger à Paris une église dédiée au Sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, pour obtenir notre délivrance. J’allai plus loin : je souhaitai que le nouvel Opéra inachevé, ce scandaleux monument d’extravagance, d’indécence et de mauvais goût fut détruit, et que les riches matériaux et son bel emplacement servissent à la fondation projetée [3]. »

Ouf ! la destruction de l’Opéra fut évitée, mais, hélas, pas la construction de la Basilique du Sacré-Cœur.

Peu de temps après Legentil, secondé par son beau-frère Rohault de Fleury et dix autres membres, fondent la société « L’œuvre du Vœu national au Sacré Cœur de Jésus », et s’engagent à collecter des fonds pour que s’élève à Paris la construction d’un temple dédié au Sacré Cœur de Jésus.

Il s’agit d’expier « les infidélités dont nous sommes coupables envers Dieu », « la société a été livrée à toutes les horreurs de la guerre avec l’étranger victorieux et de la guerre plus affreuse entre les enfants d’une même patrie » [4](…) « Devenus par nos prévarications des révoltés contre le ciel, nous sommes tombés, pendant nos troubles, dans l’abîme de l’anarchie » [5].

Bref, nationalisme outrancier et haine de la Commune sont les deux nerfs de la guerre.

Après avoir reçu le 31 juillet 1872 une lettre du pape Pie IX les soutenant dans leur démarche, le comité doit trouver un emplacement pour le temple du Sacré-Cœur : évidemment Paris, la capitale, et la butte Montmartre.

Pourquoi ?

« Le mal avait été commis là, et avec un tel éclat et un tel scandale qu’il fallait que le monument de la pénitence y fut placé : aux crimes et à la haine antireligieuse devaient répondre la prière et l’expiation, la bénédiction et l’amour. » [6]

Ou encore :

« La France chrétienne choisit Montmartre, parce-que Montmartre est la montagne des martyrs (…) et qu’il fut pendant des siècles le pèlerinage aimé des saints et de la France croyante. Pourquoi ne pas ajouter encore : parce que Montmartre était devenu le foyer de l’action impie et révolutionnaire. » [7]

Le choix de l’emplacement étant fait, il fallait obtenir de l’Assemblée nationale l’autorisation d’occuper le lieu et ils y parvinrent !

Le 25 juillet 1873, à une majorité de 244 voix, l’assemblée vota qu’il était d’utilité publique d’ériger un monument au Sacré Cœur, et autorisa l’archevêque de Paris à acheter l’emplacement nécessaire en lui conférant même le droit d’expropriation. L’œuvre du Vœu national ne pouvait que se réjouir.

« Tous les députés qui votèrent cette loi comprirent-ils l’importance de leur acte ? Nous ne le savons. Mais il y a dans ce vote quelque chose de si extraordinaire qu’on est obligé de s’écrier : Digitus Dei est hic ! « Le doigt de Dieu est là ! » Une Assemblée française, qui presque à l’unanimité, déclare dans une loi qu’il est d’utilité publique que la France élève au Sacré-Cœur un temple monument de son repentir et garant de ses promesses, et cela en face des monuments encore fumants de l’incendie de la Commune, Dieu seul a pu opérer un tel changement ! » [8]

Certes il y eut quelques tentatives, en 1880, le conseiller municipal M. Delattre exprime l’espoir « que les députés en rentrant au palais Bourbon, feront disparaître, par une loi de bon sens, cet édifice, la honte de la butte Montmartre, monument qui constitue une grande faute en politique, et qui, en morale, n’est autre chose qu’un blasphème contre la Révolution ».

Suite à ce discours, le conseil municipal de Paris, le 5 octobre 1880, adressa une pétition pour le retrait de la loi du 25 juillet 1873. Mais rien n’y fit, le cardinal Guibert avait de solides appuis.

A noter aussi, en 1897, la constitution d’un comité qui va militer pour que soit érigée une statue du Chevalier de la Barre, ce jeune homme de 19 ans qui sera exécuté le 7 juillet 1766 pour ne pas avoir ôté son chapeau devant une procession religieuse, et dont Voltaire tentera la réhabilitation.

En 1905, année de la loi sur la séparation des églises et de l’état, une statue du sculpteur Armand Bloch, érigée sur le parvis de l’odieuse basilique, est inaugurée.

En 1926, elle sera déplacée à côté de la basilique au square Nadar et en 1941 elle fera partie des statues de bronze dont le gouvernement de Vichy autorisa la fonte afin de répondre aux exigences de l’occupant allemand.

L’histoire ne s’arrête pas là, en 1997, une nouvelle statue du sculpteur Emmanuel Ball est érigée square Nadar, suite à une demande de l’association le chevalier de La Barre : n’y figurent ni bûcher, ni Dictionnaire philosophique de Voltaire aux pieds du supplicié mais seulement un jeune homme, les mains dans les poches avec chapeau sur la tête !

Face à cette falsification historique, l’on comprend la colère de l’association internationale du Chevalier de la Barre qui, elle, continue aujourd’hui à exiger un financement public d’une statue conforme à celle créée par Armand Bloch [9].

Personne ne doit oublier que pendant la semaine sanglante du 21 au 28 mai, « on estime à 20 000 au moins le nombre de victimes parmi les communards contre moins d’un millier pour les Versaillais (…) de l’automne 1871 jusqu’en 1874, vingt-six conseils de guerre jugent 46 835 prévenus (…) 4 213 déportés purgèrent leur peine en Nouvelle-Calédonie entre 1873 et 1880. » [10]

Personne ne doit oublier le 18 mars 1871, ce jour où Adolphe Thiers, chef du gouvernement provisoire, envoie ses soldats pour reprendre au peuple les canons qui avaient été financés par une souscription des habitants pour défendre la ville contre l’ennemi prussien, ce jour où une partie de la Garde nationale fraternisera avec la foule pacifique qui l’encerclait, ce jour où Thiers s’enfuira à Versailles, ce jour où, aux ordres du général Claude Martin Lecomte [11]de tirer sur la foule, répondront les crosses en l’air des soldats, ce jour qui marquera le début du soulèvement de la ville de Paris.

Les canons étaient installés au Champ des Polonais en haut de la butte Montmartre (actuel Square Nadar) juste à côté de l’emplacement où sera posée la première pierre de la Basilique du Sacré-Cœur, la symbolique est féroce.

En 1971, la veille du centenaire de la Commune de Paris, Ernest-Pignon-Ernest colle d’immenses sérigraphies [12] reproduisant « l’image du gisant », dans les lieux parisiens ayant un rapport avec la Commune et notamment sur les escaliers menant au Sacré-Cœur.

Quarante ans plus tard, en 2011, trois membres du groupe Raspouteam, adeptes du street-art, décident à leur tour de commémorer le 140e anniversaire de la Commune : après avoir choisi des photographies d’époque, sélectionné des évènements, et établi une cartographie des lieux, ils collent dans la ville à la fois des sérigraphies et des carreaux de céramique portant un QR-code [13], ce qui permet aux passants disposant d’un smartphone d’avoir accès directement au site Internet [14] consacré à la Commune.

La Basilique de Fourvière à Lyon

Les ressemblances entre les deux basiliques sont criantes :

• l’une en haut de la butte Montmartre, l’autre en haut de la colline de Fourvière, « la colline qui prie »

• deux basiliques construites juste après l’écrasement de la Commune : le Sacré-Cœur de 1875 à 1919, la basilique mariale de Fourvière de 1872 à 1897

• deux monuments massifs, tels deux énormes coups de poing assénés, l’un sur Paris, l’autre sur Lyon, pour imposer la reconquête religieuse de la France

• deux bâtiments d’une blancheur immaculée

• deux symboles d’un catholicisme combattant et résolument conservateur

Au XIXe Lyon connaîtra quatre grandes insurrections ouvrières. Du 21 au 24 novembre 1831, les canuts (ouvriers de la soie) se révoltent, tous les quartiers ouvriers de Lyon se mettent en grève.

Réprimés mais non vaincus, en avril 1834, l’insurrection républicaine redémarre, la caserne du Bon Pasteur est occupée, le drapeau noir, celui qui porte l’inscription « Vivre en travaillant ou Mourir en combattant » flotte à l’Antiquaille, à Saint-Nizier, aux Cordeliers, à la Guillotière. En haut de l’église Saint-Polycarpe, un enfant d’une dizaine d’années accroche l’emblème. Décroché par les tirs de la troupe, le « gone » confectionne un nouveau drapeau en utilisant un pantalon de soldat couleur garance et remonte le fixer, c’est en redescendant qu’il sera abattu. Si le Gavroche parisien est devenu populaire, certes Victor Hugo y a contribué, le gavroche lyonnais lui a été effacé, nié, oublié.

Le 24 février 1848, les Voraces [15], une société ouvrière qui regroupe des Canuts de la Croix-Rousse, s’emparent de l’Hôtel-de-Ville et proclament la Seconde République. Ils subiront une violente répression en juin 1849.

L’été 1869, la grande grève des ovalistes [16] durera deux mois.

« Présidente de la Commission pour la grève des ovalistes de Lyon, Philomène Rozan déclare le 6 juillet 1869, en son nom et au nom de huit mille membres qui composaient la corporation, adhérer à l’Association Internationale des Travailleurs. Au cours de la séance du 10 août 1869 du Conseil général de l’AIT, Marx, soutenu par Jung, proposa que tous pouvoirs soient donnés à Philomène Rozan pour organiser la corporation [17]. »

Maurice de Bonald (1787-1870), le fils du contre-révolutionnaire et ultra-réactionnaire Louis de Bonald [18], est nommé archevêque de Lyon en 1839 et le restera jusqu’en 1870. Ce Monsieur de Bonald est un ultramontain convaincu. Sous la Restauration en France, ce courant politique, qui va se développer dans les milieux catholiques conservateurs et intégristes, s’oppose à la Révolution française et prône la primauté spirituelle et juridictionnelle du pape sur le pouvoir politique. La lutte des ultramontains aboutira à la proclamation du dogme de l’infaillibilité du pape promulgué par Vatican I ( [19] le 18 juillet 1870.

Avec le Concordat de 1801, signé entre l’empereur Napoléon et le représentant du pape Pie VII, qui reconnaît le catholicisme comme la religion de la majorité des français, et ce jusqu’en 1905, date de la séparation des églises et de l’état, donc durant tout le 19e siècle, les catholiques ultramontains vont mener un combat acharné pour moraliser, régénérer, restaurer le culte.

Sous l’épiscopat du cardinal de Bonald, à Lyon, 12 paroisses seront créées et ce, principalement là où l’urbanisation s’étend.

« Aucun autre réseau administratif n’est plus complet, plus présent, plus rapide. Il s’avère en effet que l’Église est la première à intervenir en maints endroits où s’étend l’urbanisation. Précédant de loin toutes les autres administrations, celle des âmes est la première à insérer dans son réseau les nouveaux espaces urbains. Montchat a son église bien avant son poste de police mais aussi bien avant que le quartier n’entre dans la carte scolaire municipale ou dans les schémas de la voirie publique [20]. »

Un nombre impressionnant d’églises sont construites :

• 1830-1840, église Saint-Denis de la Croix-Rousse, Antoine-Marie Chenavard

• 1835, église Saint-Eucher, rue Eugène Pons à la Croix-Rousse.

• 1843-1846, église Saint-Pierre de Vaise par Tony Desjardins

• 1844, église Saint-Georges, rue Saint-Georges, par Pierre Bossan, style néo-gothique

• 1856-1862, église de l’Immaculée-Conception, par Pierre Bossan, dans le 3e arrondissement. Ce sera la première église construite sous les auspices du dogme de l’Immaculée-Conception promulgué par le pape Pie IX le 8 décembre 1854.

« Nous déclarons, Nous prononçons et définissons que la doctrine qui enseigne que la Bienheureuse Vierge Marie, dans le premier instant de sa Conception, a été, par une grâce et un privilège spécial du Dieu Tout-Puissant, en vue des mérites de Jésus-Christ, Sauveur du genre humain, préservée et exempte de toute tache du péché originel, est révélée de Dieu, et par conséquent qu’elle doit être crue fermement et constamment par tous les fidèles [21]. »

• 1857-1866, église Saint-Bernard, montée Saint-Sébastien 1er, Tony Desjardins

• 1860-1901, église Saint-André de la Guillotière 7e par Tony Desjardins (1860-1864) puis Paul Desjardins (1898-1901)

• 1863-1888, église Sainte-Blandine, Perrache, par Clair Tisseur, style néo-gothique

• 1863, église Sainte-Anne du Sacré-Cœur, 3e arrondissement, Pierre Bossan (inachevée elle sera détruite en 1939)

• 1875-1883, église du Bon Pasteur [22], rue Neyret 4e par Clair Tisseur

Le cardinal de Bonald meurt en 1870, son successeur, nommé par Napoléon III, sera l’archevêque Jacques Marie Achille Ginoulhiac de 1871 à 1875. Il continuera la politique de Mgr Bonald, et c’est lui qui, le 8 octobre 1870, prononcera le vœu d’ériger une basilique au cas où Lyon échapperait à l’armée prussienne de Bismarck.

En fait la construction de la basilique était déjà décidée depuis longtemps.

La première pierre de la basilique de Fourvière est posée en 1872, mais, son architecte, Pierre Bossan, catholique ultramontain convaincu, mûrissait son projet depuis vingt ans.

Donnons la parole à son collaborateur Sainte-Marie Perrin, architecte diocésain lui aussi, qui prit en charge la totalité de la réalisation de la basilique à la mort de Bossan en 1888 :

« La grâce n’élimine pas la nature, c’est une addition, un surcroît divin qui l’élève, qui l’ennoblit, qui la perfectionne et la couronne. Bossan sera digne de ce surcroît divin. Sa vie désormais, appartient sans partage à son art et à son Dieu, à Fourvière et à la Vierge qu’il veut chanter. L’Italie m’a donné la direction, disait-il, Ars m’a donné l’indépendance. J’ai vu dans cette belle Italie les grandeurs sévères du catholicisme s’unir aux élégances antiques. Voici l’union que je veux poursuivre. Ars en me donnant la foi m’a donné la liberté. Je saurai briser les liens de la formule archéologique ; je ne serai ni plagiaire, ni novateur, je serai chrétien [23]. »

(…)

« C’est dans les premiers mois de 1852 que Bossan entend le saint curé d’Ars lui annoncer les splendeurs futures de son Fourvière, alors que rien ne pouvait faire prévoir encore la réalisation de cette audacieuse pensée. Or le 8 décembre de cette même année fut bénite la statue colossale que porte le campanile [24]. »

Dès cette date une commission se constitue qui se donne pour mission d’acheter domaines, jardins, terrains au sommet de la colline. Dès 1852 la reconstruction de Fourvière est décidée, Pierre Bossan, dès 1858, travaille aux plans de Fourvière.

« La Commission de Fourvière (…) attendait avec confiance l’heure marquée par la Providence pour donner à la piété lyonnaise non plus seulement le tableau de sa gestion, mais l’assurance de voir enfin la colline de Marie couronnée par un monument digne de cette bonne Mère et de l’amour de ses enfants. (…) L’année fatale de 1870 frappait notre patrie coupable du double fléau de l’invasion et de la guerre civile. Tandis qu’un ennemi barbare foulait le sol de notre chère France, des hommes impies se ruaient au pouvoir pour exploiter les infortunes du pays [25]. »

Le clergé lyonnais, exclu de la vie politique, mène un combat acharné pour la défense d’un catholicisme résolument conservateur, voire politiquement monarchiste. Le caractère militaire donné à la basilique par ses quatre gigantesques tours octogonales ornées de créneaux, la lourdeur du style néo-byzantin ou romano-byzantin utilisé, la statue guerrière de Saint-Michel Archange [26] au sommet.de l’abside évoquant la victoire du bien sur le mal, sont autant de symboles d’une église combattante qui vient parachever la reconquête religieuse de la ville.

Sous la Troisième République, les critiques seront nombreuses, la plupart cependant portent uniquement sur l’architecture de la basilique.

Le samedi 13 mai 1882, à la une du journal l’Ancien Guignol, journal politique, satirique, hebdomadaire & illustré, c’est l’anticléricalisme populaire qui s’exprime, Gnafron et Guignol tirent tous deux sur de longues cordes attachées aux deux tours de la basilique afin de la mettre à terre.

Dans le Courrier de Lyon en 1883 « (…) écrasante pièce montée qui ressemble moins à une église qu’à quelque pachyderme apocalyptique couché sur le dos. La montagne auparavant si leste en est maintenant toute trapue ; comme si elle s’affaissait sous le poids de quatre monstrueux monolithes auxquels il ne manque que des appareils de moulins à vent [27]. »

et en 1884

« Le saint Michel armé de sa lance ensanglantée (…) s’édifie au moment où la fête de la Vierge se transforme en fête politique et réactionnaire de l’opposition

aristocratique [28]. »

Le 24 mars 1889, André Hallays [29] écrira dans le Journal des débats politiques et littéraires :

« Aperçue de Lyon, la nouvelle basilique de Fourvière couronne d’une façon grandiose l’admirable coteau. D’en bas sa lourde masse la fait ressembler à la citadelle intacte d’une ville démantelée dont on aurait rasé les remparts. Les Lyonnais ont comparé cette église flanquée de quatre grosses tours à un éléphant renversé sur le dos les pieds en l’air. En effet la silhouette n’est pas gracieuse. Mais cet amas de pierre a de la force et il ne dépare point la robuste colline qui lui sert de piédestal. Et c’est une grande vilenie d’avoir permis qu’on avilisse ce noble tableau en dressant à quelque pas de la basilique une sorte de réduction de la tour Eiffel, échafaudage de fer niais et mesquin. »

La Tour métallique

Et oui, cette petite « tour Eiffel » gêne, n’est-elle pas un pied de nez au catholicisme triomphant ?

A Paris, la Tour Eiffel sera érigée pour l’Exposition universelle de 1889, date du centenaire de la Révolution française. Pour la première fois, un monument métallique et laïc s’élèvera plus haut que le clocher d’une église.

La modeste tour lyonnaise, qui ouvrira ses portes en 1894, est en quelque sorte une réplique du troisième étage de la gigantesque tour Eiffel, mais néanmoins elle dépasse en hauteur les tours de la basilique de Fourvière. Avec ses 85 m de hauteur, alors que les tours de la basilique ne font que 48 m, elle est le point le plus haut de Lyon, culminant à 372 m.

La petite dame de fer est aussi un hommage à la révolution industrielle, à l’essor de la sidérurgie et au développement de l’architecture métallique. En novembre 1891, le journal Construction lyonnaise annonce :

« Nous apprenons qu’une société vient de se constituer pour construire sur l’emplacement de l’Observatoire Gay, à Fourvière, une tour métallique. Cette tour à laquelle on accèdera au moyen d’un ascenseur à crémaillère, sera terminée par un campanile, dans l’intérieur duquel on installera des appareils d’observation. »

En 1892, c’est sous le couvert d’une société privée anonyme que l’érection d’une tour métallique est décidée. En soutien au projet, la veuve de Monsieur Gay [30], remariée à Mr Rusterholz, cède 200 m2 de sa propriété.

Il est prévu de rembourser le capital de la société par un droit d’entrée de 1 franc.

L’essentiel de l’équipe se compose d’ingénieurs, de constructeurs, d’entrepreneurs lyonnais. : les architectes Collet et Roux-Meulien, Eugène Collonge, chef mécanicien de la manutention militaire, Jules Buffaud, ingénieur métallurgiste, les ateliers Patiaud et Lagarde pour la structure métallique, les Établissements Paufique Frères pour la maçonnerie du pavillon d’accueil notamment, les ateliers Satre pour la machinerie.

Seule la firme Roux et Combaluzier, pour la construction de l’ascenseur hydraulique, et la Compagnie Utschneider, pour la décoration en céramique des piètements, n’ont pas leur siège à Lyon.

De novembre 1892 à février 1893, l’entreprise Paufique Frères et les ingénieurs Buffaud et Tavian effectuent des fouilles, en mars ils installent les fondations, en avril le sous-sol, en mai le rez-de-chaussée et la construction de la haute cheminée, en juin c’est le début de la construction du monolithe en ciment qui s’achèvera en août avec en premier lieu la fumisterie, puis la pose des ancrages de la partie métallique, des cintres de la plateforme et du restaurant, en septembre ce sera tour de la façade, de la salle des machines et du montage de la partie métallique qui s’achèvera en novembre 1893.

En 1943, sous le gouvernement de Vichy, qui veut récupérer les 220 tonnes de métal de la Tour, dans le journal parisien, La Croix [31]

, il est annoncé : « l’Office des fers, fontes et aciers a décidé que l’ouverture des soumissions pour la démolition de la tour métallique de Fourvière aurait lieu le 24 août. Le règlement veut que la démolition commence les quinze jours qui suivent l’ouverture des soumissions. C’est donc en septembre prochain que les Lyonnais assisteront à la disparition, pièce par pièce, de cet édifice dont l’esthétique a fait couler beaucoup d’encre. »

Fernand Clerc, dans le numéro 46 de la revue Technica, organe de l’Association des anciens élèves de l’École centrale lyonnaise, publiera un vibrant témoignage, intitulé “Il faut garder la Tour” [32].

« La tour métallique (…) est utile, indispensable : repère géographique et borne géodésique, point de vue incomparable sur les Alpes et le Mont-Blanc, distraction des visiteurs et des Lyonnais (…), phare indispensable du super trafic aérien (…), enfin et surtout, assise de la télévision pour demain. Il ne s’agit pas ici d’hypothèse. Un contrat de location est déjà passé par une maison de radiotélévision, dont l’animateur est peut-être le plus compétent en cette matière pour la France. Pour émettre les très prochaines images (…) il faut un sommet élevé et bien dégagé. Celui de la Tour est irremplaçable à cet égard. »

En tous les cas, c’est ce qui arriva puisque la Tour fut finalement achetée en 1954 par la Radiodiffusion et Télévision française, qui modifia beaucoup son aspect extérieur : fini les décors mauresques, disparition de l’ascenseur hydraulique, de la terrasse panoramique et fermeture au public.

J’aime aujourd’hui prendre en photo la Tour métallique sans que l’on voie la Basilique de Fourvière, comme l’a fait Idrissa Ouedraogo dans son film Le Cri du cœur en 1995.

Aujourd’hui, lors de la fête de l’Immaculée Conception, le 8 décembre, Basilique et Tour métallique sont illuminées. En 1989 la ville organise la Fête des Illuminations qui fera place, en 1999, au Festival Lyon Lumières étalé sur trois nuits consécutives et qui deviendra « Fête des lumières » en 2000. Les illuminations attirent aujourd’hui plusieurs millions de visiteurs.

Si la fête religieuse lyonnaise continue à prospérer, elle est aujourd’hui intrinsèquement liée à la gigantesque opération commerciale organisatrice de spectacles pour une foule consommatrice de mises en scène, certes souvent très belles, originales, intéressantes ou passionnantes. Nombreux des scénographes urbains, auxquels il est fait appel, sont des artistes plasticiens de talent – designers, architectes, vidéographers – donnant à cet évènement une portée internationale.

Mais si les petits lumignons disposés sur les rebords des fenêtres disparaissent peu à peu, l’église catholique tire un profit extraordinaire de ces illuminations.

En témoignent ces quelques phrases d’introduction sur le site [33]http://www.festivalmarial.com/merci-marie-2/

« Il y a 10 ans, le 8 décembre à Lyon, il ne se passait plus rien : toutes les églises étaient fermées, plus de procession à Fourvière, par habitude seulement les Lyonnais mettaient des lumignons à leurs fenêtres. Il fallait faire quelque chose : le 8 décembre est une fête extraordinaire, peu fêtée en France et il y a là un terreau formidable pour préparer Noël autrement et remettre l’Immaculée Conception au cœur du Salut. Alors, il y a eu une grande campagne d’affichage (120 panneaux de 12 m2 rétro-éclairés), des concerts (Spear Hit, Gospel, …), et petit à petit les églises ont ouvert les unes après les autres, la procession a repris, toutes les intentions des Lyonnais ont été portées à Fourvière, des milliers de lumignons ont été mis à la disposition des passants pour dire un « Merci Marie » très personnel. 10 ans plus tard, près de 40 églises sont ouvertes, certaines durant trois jours jusqu’à minuit, le diocèse a pris le relais et plus de 1000 personnes participent à ce qui est devenu le plus grand événement évangélisateur de la ville. Tout cela avec un seul message « Merci Marie », placardé sur 10 000 affiches, bâches, tracts, signets, etc. »

Les techniques de marketing, préconisées par Eric Jaffrain [34], chef d’entreprise et expert francophone qui inventa le concept de marketing non marchand en1995, sont largement utilisées par le clergé lyonnais.

Aujourd’hui, pour la Fête des lumières, l’image de Marie est présente partout, sur les frontons d’une quarantaine d’églises, la campagne d’affichage, organisée par l’association « Grand 8 », dans les vitrines des commerces lyonnais, dans le métro, dans les abribus, sur les tramways, dans les gares, s’intensifie chaque année, l’immense banderole proclamant Merci Marie au sommet de la colline de Fourvière, s’illumine pendant un mois, et, le cardinal Barbarin, archevêque de Lyon et primat des Gaules (présent à la manif pour tous), dirige la grande procession aux flambeaux qui monte de la cathédrale Saint-Jean jusqu’à la basilique de Fourvière, avec de plus en plus d’adeptes (environ 6 000 personnes en 2014 y ont participé !).

On est bien loin de l’opposition anticléricale d’un Antoine Gailleton [35], d’un Victor Augagneur [36] ou d’un Édouard Herriot [37] qui fut maire de 1905 à 1939 : en effet, fin 19e et début 20e, Marianne et Marie se combattaient encore.

Mais reprenons, en 1643, le prévôt des marchands et quatre échevins prient la Vierge Marie de protéger la ville de Lyon de la peste, en échange ils promettent de faire construire deux statues de la Vierge et de prononcer leurs vœux tous les 8 septembre, fête de la Nativité de la Vierge. Cette tradition tombe en désuétude à la Révolution. Mais en 1848, le cardinal de Bonald rétablit la cérémonie. En 1852, le cardinal commande au sculpteur Fabich une statue de la Sainte Vierge qui sera placée au sommet de l’église Notre-Dame de Fourvière et devra être inaugurée le 8 septembre. C’était compter sans une inondation qui ravagea l’atelier du sculpteur, et l’inauguration aura lieu deux mois plus tard, le 8 décembre [38] , date de la première fête des Lumières, mais aussi, en 1854, de la promulgation du dogme de l’Immaculée-Conception.

Il n’empêche que la cérémonie du Vœu des échevins, le 8 septembre, disparue sous la Révolution, rétablie en 1852 par le cardinal de Bonald, mais à laquelle le pouvoir municipal ne participe plus, sera à nouveau rétablie sous le gouvernement de Vichy, puis après-guerre à nouveau ignorée. Cela durera jusqu’en 1970 où Pradel honorera de sa présence la cérémonie, ensuite ce furent Michel Noir, Raymond Barre qui chaque année remettaient le même écu gardé dans les trésors de la basilique. Actuellement, Gérard Collomb [39] , fait encore mieux en faisant frapper pour chaque cérémonie un nouvel écu qu’il remet au cardinal Barbarin. C’est ainsi que la ville de Lyon se place sous la protection de l’église catholique [40], la loi de séparation des Églises et de l’État est ainsi régulièrement transgressée et bafouée.

Au programme du 8 septembre 2015 [41] :

– 16h50 Accueil des élus et des corps constitués sur l’esplanade de la

sur l’esplanade de la basilique

– 17h Début de la messe

18h35 Le clergé et les élus se rendent sur le balcon de la basilique. Le cardinal Philippe Barbarin bénit la ville avec le Saint Sacrement. A ce moment-là, trois coups de canon sont tirés dans les Jardins du Rosaire puis retour de la procession et fin de la messe

– 19h Sur l’esplanade, discours du président de la Fondation Fourvière, de Gérard Collomb et du cardinal Philippe Barbarin, suivi d’une réception.

Et oui, le 19 juillet 2011, le Conseil d’état a rejeté la requête présentée par la Fédération de la libre pensée et d’action sociale du Rhône et donc validé la subvention de 228 673 euros attribuée par la Mairie de Lyon au profit de la Fondation de Fourvière pour la réalisation de l’ascenseur de la basilique.

A la séance du 23 juin 2008, le conseil municipal a voté l’attribution d’une subvention à la Fondation de Fourvière pour la réalisation de travaux de réparation sur le site de la basilique de Fourvière de 1 759 680 €. Très habilement, cette subvention purement cultuelle, en principe interdite par la loi, a été maquillée en subvention culturelle.

La loi de 1905, qui promulgua la séparation des églises et de l’état, disait dans son article 2, « La République ne reconnaît, ne finance ni ne subventionne aucun culte ». Outre l’Alsace-Moselle qui bénéficie d’un statut d’exception jamais remis en cause, issu du Concordat de 1801 signé entre Napoléon Bonaparte et Pie VII, et autorisant l’État à salarier les ministres des cultes catholique, luthérien, réformé et israélite, outre la loi Debré de 1959 qui accorda des subventions aux écoles privées sous-contrat avec l’état, le principe de laïcité à Lyon est carrément renié, la collusion du pouvoir municipal « socialiste » avec le pouvoir religieux local, est totale.

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Source: Rebellyon.info