Ă€ propos de la lutte des Palestiniens contre l’oppression coloniale de l’État d’IsraĂ«l , nous avions notamment recensĂ© La RĂ©sistance palestinienne : des armes Ă  la non-violence de Bernard Ravenel (Ă©ditĂ© chez L’Harmattan en 2017).

Le livre du Gazaoui Ziad Medoukh, Être non-violent à Gaza – un lieu où l’on ne s’attendait pas à cela – confirme une évolution des moyens de résistance – car il ne s’agit pas de baisser les bras –, moyens qui vont à l’encontre de la description, pour la moins orientée, que nous donnent les médias occidentaux qui ne s’intéressent à cette bande de terre que pour y décrire des actes de violence et mettre l’accent sur l’envoi de roquettes contre Israël, projectiles qui, la plupart du temps, ne font aucun dégât. Pour autant, très rares sont les informations qui passent lorsque les Palestiniens manifestent pacifiquement.

En fait, le souhait de l’État israélien c’est que les Palestiniens se radicalisent dans la violence et pouvoir sévir contre eux et maintenir l’occupation et la colonisation dont Israël, dans son ensemble, tire les plus grands bénéfices économiques.

Ă€ notre plus grand Ă©bahissement, le livre de Ziad Medoukh tĂ©moigne de l’incroyable vitalitĂ© des habitants de Gaza – des ouvriers, des paysans, des femmes, des intellectuels, etc. – qui, face Ă  une situation Ă©pouvantable, entendent rester fermement pacifiques, pleins de vie et d’espoir. De plus, une autre fenĂŞtre de communication s’est ouverte avec la crĂ©ation de Gaza la vie (sur You Tube), une chaĂ®ne vidĂ©o montrant sans fards le quotidien des Gazaouis. Que dire de ces images sportives quand sur les 120 amputĂ©s – imputables aux actions guerrières des soldats d’IsraĂ«l – que compte Gaza, vingt-cinq joueurs de football continuent Ă  s’ébattre sur le terrain avec une seule jambe ? Mais, maintenant, comment la situation va-t-elle Ă©voluer ? Car, depuis 2018, « les Gazaouis sont en train de passer Ă  d’autres choix de lutte Â», Ă©crit Ziad Medoukh qui montre en outre un souci de grande objectivitĂ© pour dĂ©crire la situation gazaouie :

« Devant l’impasse des discussions de paix conduites par le gouvernement de l’AutoritĂ© palestinienne Ă  Ramallah et l’impuissance du pouvoir exclusif du Hamas Ă  Gaza, la sociĂ©tĂ© civile, fatiguĂ©e d’attendre la rĂ©alisation des promesses de dirigeants politiques divisĂ©s, et inquiète de l’absence de perspectives pour sa nombreuse jeunesse, a dĂ©cidĂ© de prendre son destin en main et de porter son choix sur la rĂ©sistance non-violente active. Â»

Ce changement de pied veut répondre à ce qui est estimé être un double échec, d’un côté, celui de l’action politique traditionnelle, de l’autre, celui de la lutte armée, deux façons d’agir qui, sans être illégitimes, n’ont pas apporté les résultats souhaités.
Si nous constatons le silence des mĂ©dias occidentaux, il faut en excepter un article (en libre accès) de RenĂ© Backmann sur Mediapart du 31 mars 2018 et intitulĂ© Bande de Gaza : la sociĂ©tĂ© civile est en première ligne :
« Une nouvelle page de la lutte des Palestiniens pour la reconnaissance de leurs droits Ă  la libertĂ©, Ă  l’indĂ©pendance et Ă  un État a peut-ĂŞtre Ă©tĂ© tournĂ©e, vendredi 30 mars, dans la bande de Gaza. Trente et un ans après l’explosion, au mĂŞme endroit, de la première intifada, qui avait rĂ©vĂ©lĂ© l’invention d’une nouvelle forme de rĂ©sistance Ă  l’occupation et Ă  la colonisation, l’afflux, par dizaine de milliers, de manifestants palestiniens pacifiques vers la barrière mĂ©tallique qui sĂ©pare la bande de Gaza du territoire israĂ©lien ressemble fort Ă  la naissance d’une stratĂ©gie nouvelle : la dĂ©sobĂ©issance civile massive et non violente. Â»
« Contrairement Ă  ce que les porte-parole du gouvernement israĂ©lien ont tentĂ© d’assĂ©ner depuis plusieurs jours, l’initiative de cette “grande marche du retour” ne revient pas au Hamas, qui contrĂ´le largement la bande de Gaza, mais Ă  diverses organisations de la sociĂ©tĂ© civile […]. Ce qui n’empĂŞche pas le mouvement islamiste d’être largement – mais discrètement – prĂ©sent dans l’organisation de la manifestation. Â»
« Après trois guerres en 2008, 2012 et 2014, qui ont fait plus de 3600 morts et plongĂ© la bande de Gaza dans le dĂ©sastre et le dĂ©sespoir, le discours guerrier du Hamas a perdu de sa crĂ©dibilitĂ© […]. Â»
« En fait, le Hamas et les autres organisations politiques locales ont emboĂ®tĂ© le pas – avant d’apporter leur concours sous des formes diverses… Â»

Cette marche du retour – qui en dix-huit mois a enregistrĂ© 320 morts et 32 000 blessĂ©s – s’appuie sur le droit au retour des rĂ©fugiĂ©s palestiniens reconnu par les Nations-unies dans la rĂ©solution 194 du 11 dĂ©cembre 1948. Et, sur les deux millions de Gazaouis, il faut compter que 1,3 million sont des rĂ©fugiĂ©s ou des descendants de rĂ©fugiĂ©s ; cependant, il est admis que ce droit est d’abord symbolique et qu’il est surtout question de la levĂ©e du blocus qui enferme Gaza depuis 2007.

Il faut retenir que la forme de rĂ©sistance que met en avant Ziad Medoukh « tend Ă  Ă©manciper la population de la tutelle des partis et des structures traditionnelles Â», ce qui est peu apprĂ©ciĂ© des divers pouvoirs palestiniens, pas plus d’ailleurs que de l’État israĂ©lien qui, par ses reprĂ©sailles violentes, perd de sa lĂ©gitimitĂ© devant des actes pacifiques.

Mais qu’en est-il rĂ©ellement ? Car le propos de Ziad Medoukh nous paraĂ®t plein de retenue quand il dĂ©clare :
« Après plus d’une annĂ©e de marche du retour, rien n’a encore vraiment changĂ© pour les Palestiniens. Pour ĂŞtre pleinement efficaces, les organisateurs devraient se rĂ©fĂ©rer aux vrais principes de la non-violence. Â» Sur le terrain de la vie quotidienne, il s’agit d’abord de maintenir le lien social par le bĂ©nĂ©volat et la solidaritĂ©, par une recherche de l’autonomie alimentaire, Ă©nergĂ©tique et Ă©conomique, par la promotion de la culture et de l’éducation, par l’économie familiale et locale, par les coopĂ©ratives agricoles et artisanales, par l’agro-rĂ©sistance, etc. ; et, par lĂ , se libĂ©rer de la puissance occupante et allĂ©ger le blocus qui a pour but de maintenir un Ă©tat de dĂ©pendance et de domination. Cependant, l’économie de Gaza n’est pas socialiste, mais nĂ©olibĂ©rale – la chaĂ®ne vidĂ©o Gaza la vie montre ainsi que « des citoyens aisĂ©s aident les pauvres Â» –, mĂŞme si, maintenant, l’introduction d’une pratique non-violente peut inclure, par lĂ  mĂŞme, une forme de socialisme dĂ©centralisĂ© plus approfondi. Mais nous n’en sommes pas lĂ  : « Ă€ Gaza, ville moderne, on trouve tout : magasins, belles boutiques, grandes surfaces, centres commerciaux, banques, sociĂ©tĂ©s de communications, voitures rĂ©centes, hĂ´tels de luxe, cafĂ©s et restaurants branchĂ©s, etc. Â», est-il rappelĂ© dans la conclusion.

Dans ce combat pour la vie, le rĂ´le des femmes et leur implication sociale sont fondamentaux ; de par la situation dramatique, elles ont Ă©tĂ© dans l’obligation d’évoluer et de prendre leur sort en main, car souvent veuves, mères, Ă©pouses d’hommes tuĂ©s ou emprisonnĂ©s. RĂ©pondant Ă  une question de LeĂŻla Shahid : « D’oĂą vient […] cette force des femmes palestiniennes dans la remise en cause de beaucoup de choses qui font partie de la tradition ? Â», Jean Genet avait rĂ©pondu : « Tout simplement parce que les femmes – la femme arabe en gĂ©nĂ©ral est d’abord l’esclave de son mari – se libèrent d’abord de leur mari. Â» (L’Ennemi dĂ©clarĂ©, rĂ©Ă©ditĂ© par Gallimard en 2010.) Et Ziad Medoukh, dans un entretien, reconnaĂ®t que « le chemin est encore long pour qu’elles obtiennent tous leurs droits ».

C’est le Centre de la paix de l’universitĂ© Al-Aqsa qui, momentanĂ©ment, proposa ainsi des ateliers et des formations, comme la participation des Ă©tudiants aux activitĂ©s agricoles et artisanales, comme ce programme de soutien aux enfants traumatisĂ©s par les agressions israĂ©liennes et le blocus (presque chaque famille compte un mort, un blessĂ© ou un handicapĂ©) ; ainsi fallait-il aider ces enfants terrorisĂ©s comme lorsque dix missiles israĂ©liens dĂ©truisirent le centre culturel de SaĂŻd Al-Mishal ; c’est Ă  cela que s’emploient de moins jeunes en apportant leur soutien psychologique, etc.

En note de bas de page, nous pouvons lire une citation d’Abdelfattah Abusrur, directeur du théâtre Al Rowwad : « Il fallait inventer un lieu oĂą rester vivant, en rĂ©sistant sans aucun compromis, mais en offrant aux enfants d’autres possibilitĂ©s que celles d’aller se faire sauter dans un bus. Â»
La Palestine n’avait pas de rĂ©fĂ©rences historiques non-violentes ; c’est avec la première intifada de dĂ©cembre 1987, appelĂ©e Ă©galement « intifada des pierres Â», que naĂ®t la pratique d’une dĂ©sobĂ©issance civile de masse Ă  caractère non-violent (le Hirak algĂ©rien s’en inspirera). C’est sans doute pourquoi dans L’économie de rĂ©sistance, une force libĂ©ratrice, en prĂ©face, Louis Campana, prĂ©sident-fondateur de Gandhi International, n’hĂ©site pas Ă  citer Gandhi :
« L’État reprĂ©sente la violence sous une forme intensifiĂ©e et organisĂ©e. L’individu a une âme, mais l’État, qui est une machine sans âme, ne peut ĂŞtre soustrait Ă  la violence puisque c’est Ă  elle qu’il doit son existence. Â»
« La vĂ©ritable indĂ©pendance ne viendra pas de la prise du pouvoir par quelques-uns, mais du pouvoir que tous auront de s’opposer aux abus de l’autoritĂ©. En d’autres termes, on devra arriver Ă  l’indĂ©pendance en inculquant aux masses la conviction qu’elles ont la possibilitĂ© de contrĂ´ler l’exercice de l’autoritĂ© et de la tenir en respect. Â»

André Bernard

Ziad Medoukh, ĂŠtre non-violent Ă  Gaza en collaboration avec Laurent Baudoin et Isabelle MĂ©rian
Culture et Paix Ă©d., 2020, 192 p.

On pourra consulter : « Je refuse de servir dans l’armĂ©e israĂ©lienne Â», « IsraĂ«l : 63 garçons et filles refusent de servir… Â», « Made in IsraĂ«l Â», « Le choix palestinien de la non-violence», « Les principales victoires de BDS en 2017 Â», etc.


Article publié le 10 AoĂ»t 2020 sur Monde-libertaire.fr