Janvier 27, 2021
Par Dijoncter
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« Et puis rĂ©guliĂšrement un compte masculin dĂ©barque et explique que le mieux Ă  faire, contre les violences sexuelles, c’est de tuer, torturer, mutiler leurs auteurs. Aussi paradoxal que cela puisse paraĂźtre, ce genre de comportement appartient pleinement Ă  la culture du viol. Â»

Article repris du blog sur l’écologie politique d’Aude Vidal.

Ça arrive comme ça, d’un coup, et ça prend tout le monde par surprise. Alors certes il y a des secousses qui font espĂ©rer que
 et puis non. Ou plus tard. Matthieu Foucher Ă©tait parti « Ă  la recherche du #MeTooGay Â» en septembre 2020 mais celui-ci est arrivĂ© quatre mois plus tard, tĂ©lescopant le #MeTooInceste qui venait d’exploser. Nous voilĂ  donc scrollant les deux hashtags et likant Ă  tour de bras, espĂ©rant signifier notre reconnaissance et donner un peu de courage Ă  celles et ceux qui en ont dĂ©jĂ  beaucoup. On vous croit, on est derriĂšre vous, vous n’avez rien Ă  vous reprocher. C’est leur faute.

Et puis rĂ©guliĂšrement un compte masculin dĂ©barque et explique que le mieux Ă  faire, contre les violences sexuelles, c’est de tuer, torturer, mutiler leurs auteurs. Aussi paradoxal que cela puisse paraĂźtre, ce genre de comportement appartient pleinement Ă  la culture du viol. Si vous aussi ça vous met mal Ă  l’aise, c’est pour ça.

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Comment fait-on pour que les hommes cessent de violer ?

Thibaut : On leur coupe la bite. RĂ©solu. Fin.

Thomas : Moi si je connais le nom des agresseurs incestueux. (Photo d’hommes opĂ©rant des mitrailleuses.)

Pierrick : J’ai Ă©tĂ© flic au tribunal. J’ai emmenĂ© devant le juge un mec de 40 ans soupçonnĂ© d’avoir violĂ© sa niĂšce de 3 ans. Dans les couloirs il m’a avouĂ© avec un sourire qu’elle a aimĂ©. Il est malencontreusement tombĂ© dans un escalier en colimaçon. (Ce tweet a Ă©tĂ© Ă©ditĂ© pour des raisons de comprĂ©hension
 et par maniaquerie ortho-typographique.)

The King : Quand je lis toutes les horreurs sur #MeTooInceste : Nous ne pouvons pas attendre que Dieu fasse tout le travail. (Photo psychĂ©dĂ©lique d’homme menaçant en chemise d’uniforme de police, gilet pare-balles et arme Ă  feu.)

D’abord vous aurez remarquĂ© la dĂ©licatesse : pas un mot pour les personnes qui ont le courage de tĂ©moigner. Mais alors, si ces mecs-lĂ  ne font pas ça en pensant aux personnes qui ont subi les faits, Ă  qui pensent-ils ? Probablement Ă  leur gueule : se poser en chevalier blanc, en mec qui jamais oh non
 c’est flatteur. C’est dĂ©gueulasse, d’instrumentaliser les malheurs des autres, mais ça paye : le policier, par exemple, a Ă©tĂ© amplement remerciĂ© sur Twitter par des personnes qui l’ont traitĂ© comme un hĂ©ros et lui ont « fait des cƓurs avec les mains Â». C’est une partie du problĂšme que j’ai dĂ©jĂ  abordĂ©e ici en posant la question des gratifications recherchĂ©es par des hommes dans des postures fĂ©ministes.

Ces rĂ©actions violentes tĂ©moignent aussi d’une grande ignorance. Le viol, c’est partout. Le violeur, c’est potentiellement n’importe qui. Ça n’est pas un monstre qui se repĂšre de loin, c’est le copain qui ne se vante pas de forcer son Ă©pouse quand elle ne veut pas ; c’est le collĂšgue qui dit aprĂšs un verre que de toute façon c’est toutes des salopes, mĂȘme les petites ; c’est le tas de merde qui se vante d’en choper plein alors qu’objectivement il est moche comme le cul de DSK ou de Trump. Vu la prĂ©valence du viol dans la vie des femmes, et comme ces violences ont majoritairement lieu dans des espaces privĂ©s entre proches, ces violeurs ne sont pas quelques dizaines de monstres multi-rĂ©cidivistes dont on pourrait « se dĂ©barrasser Â» mais des milliers de n’importe qui qu’on croise partout. Ce n’est donc pas les personnes qui sont Ă  Ă©liminer mais la culture qui doit changer. Les mecs qui se dĂ©chaĂźnent contre des monstres fantasmatiques ont le droit d’ignorer ça, personne n’est tenu·e de s’intĂ©resser Ă  tout. Mais si on l’ignore c’est qu’on s’en fout, au fond, alors pas la peine de sortir les menaces violentes et le costume de justicier.

Croire ou faire croire que le violeur est un monstre Ă  qui on rĂ©serve bien Ă©videmment les pires chĂątiments, c’est contradictoire avec la rĂ©alitĂ© des faits : sous-dĂ©clarĂ©s, les viols ne sont pas non plus punis comme le prĂ©voit la loi [1]. 10 % des viols font l’objet de plaintes [2], et sur ces 10 %, 10 % Ă  20 % font l’objet d’une condamnation, avec de nombreuses requalifications de « crime Â» en « dĂ©lit Â». Pourquoi ce grand Ă©cart entre les dĂ©clarations de principe et la rĂ©alitĂ© ? Parce que LE viol, c’est horrible, tout le monde est d’accord. Mais dans la vraie vie ce n’est jamais le viol parfait, dans lequel la contrainte, le pouvoir et le refus sont des Ă©vidences pour tout le monde [3]. Ce qui se passe vraiment, c’est qu’une majoritĂ© de personnes blĂąment les victimes, ne comprennent pas leur comportement et excusent pour x ou y raisons celui du violeur [4]. LĂ  tout de suite, « tomber Â» pour viol alors qu’1 Ă  2 % seulement des faits font l’objet de condamnations, c’est vraiment pas avoir de bol et faire partie de la mauvaise classe d’hommes [5]. Alors que l’imaginaire de disponibilitĂ© sexuelle des femmes aux hommes est prĂ©sent partout, dans tous les pays et tous les milieux, y compris bourgeois, intellectuels ou militants de gauche.

Les propos ultra-violents envers un violeur fantasmatique participent en fait au dĂ©ni de ce qu’est le viol. Ils valorisent en outre une masculinitĂ© violente ou des actes hors-la-loi (c’est particuliĂšrement le cas de ce policier qui se fait juge, oubliant les principes du rĂ©gime politique dĂ©jĂ  pas bien exigeant qu’il est censĂ© servir) qui, loin d’ĂȘtre la solution, contribuent au problĂšme. Qui, au fond, est un problĂšme de toute-puissance masculine.

Merci Ă  NoĂ©mie Renard, autrice d’En finir avec la culture du viol (Les Petits Matins, 2018), et Ă  ValĂ©rie Rey-Robert, autrice d’Une culture du viol Ă  la française (Libertalia, 2019), sans qui je n’aurais pu comprendre mon malaise devant ces manifestations violentes.




Source: Dijoncter.info