Ce qui impressionne de prime abord, dans les Pyrénées Atlantiques et le sud des Landes, c’est le quadrillage policier du territoire, effectué essentiellement par la gendarmerie. Déjà entre Toulouse et Orthèz, on peut voir des voitures banalisées du renseignement sur l’autoroute et les routes secondaires. Au Pays basque, de jour comme de nuit, on croise souvent des voitures de gendarmes, de flics, éventuellement accompagnés de la garde civile espagnole. Il y a des uniformes quasiment à chaque carrefour de village, pour voir les directions que prennent les gens et éventuellement procéder à des contrôles. Sur les grandes routes, mais aussi sur certains axes secondaires qui permettent d’éviter la côte, et enfin à chaque bifurcation qui permet de rejoindre la frontière espagnole on trouve des gendarmes en nombre et régulièrement la garde civile ou la douane. A cela s’ajoute le fait que de nombreux flics et pandores sont logés dans des hôtels et campings de l’arrière-pays, donc leurs simples déplacements pour se positionner ou se reposer renforcent encore l’oppression d’une présence permanente. On peut également croiser la BAC, qui conduit aussi mal à la campagne qu’en ville ; et enfin de belles autos, dans lesquelles un unique « touriste » prend plaisir à se perdre sur les mêmes petits chemins que d’autres véhicules, se payant le luxe d’attendre son prédécesseur si besoin pour continuer tranquillement sa filature.

Prenons un exemple. Urt est un petit village au bord de l’Adour, situé vers l’intérieur des terres à 15 km à vol d’oiseau de Bayonne. A côté de lui se trouve le premier pont, situé en dehors de l’agglomération de Bayonne, pour passer des Pyrénées Atlantiques aux Landes. Le carrefour du pont a été occupé jour et nuit par des gendarmes, comme s’il fallait surveiller en permanence qui passait d’un département à l’autre ! D’une façon générale, alors que l’État avait annoncé un flicage important sur la côte atlantique, le Pays basque était contrôlé jusqu’à des dizaines de kilomètres à l’intérieur des terres ; et assez loin au nord de Biarritz il a été noté une forte présence de gendarmes, en particulier vers CapBreton et Saint-Vincent.

L’utilité pour l’État d’un tel déploiement policier va clairement au-delà de la simple démonstration de force, et nous laisse à réfléchir. En empêchant les gens de circuler librement, de se rencontrer, et en dissuadant les militants basques côté espagnol de se rendre au nord des Pyrénées, l’Etat français a pu vouloir monter que la gauche révolutionnaire basque est bien affaiblie, et qu’il est le seul en position de force. De même, ce n’est pas un hasard si une énorme quantité de gendarmes se trouvaient positionnés dans des lieux tels que Cambo-les-bains. C’est en effet le village d’origine d’une militante politique basque, Lorentxa Beyrie, que l’État français maintient en prison depuis 18 ans, alors que sa libération conditionnelle aurait pu avoir lieu en 2012 (elle en est déjà à sa troisième demande refusée). Et elle n’est pas la seule, plusieurs prisonniers politiques basques sont enfermés depuis trente ans et leurs demande de libérations conditionnelles sont toujours refusées, malgré des états de santé très précaires. Il en est ainsi par exemple de « Xistor » Haramboure, originaire de Bayonne, dont la demande de sortie a été acceptée par le tribunal d’application des peines en juillet dernier mais immédiatement rejetée par le parquet. (On trouvera plus d’informations sur les prisonniers dans le bulletin Jakilea de septembre 2019). D’une façon générale, le sadisme du parquet dit « anti-terroriste » est effrayant par rapport aux prisonniers longue peine. Mais une telle posture est cohérente avec le choix des gouvernements français successifs de refuser tout dialogue sur un processus de paix au Pays Basque, et notamment sur la question des prisonniers qui croupissent dans les geôles de la République. Par ailleurs, l’État français se refuse à un retour sur le passé qui mettrait en lumière son rôle dans la guerre sale (rappelons-nous les GAL), y compris récente [1].

Le vendredi était le premier jour du contre-sommet, qui se tenait à Hendaye et Irun. Dès ce jour, la ville de Bayonne était quadrillée par la bleusaille : gendarmes essentiellement, mais on a pu voir aussi les grosses cylindrées des BAC de banlieues parisiennes tourner dans la ville, ainsi qu’un gros troupeau de voltigeurs. Dans le centre-ville, de nombreux gendarmes surveillaient les points de passage, les grilles anti-émeutes étant prêtes à être déployées au niveau des ponts et de certaines entrées. On a vu un simple contrôle d’identité être « sécurisé » par une demi-douzaine de pandores, dont un le fusil à la main. Les touristes se faisaient rares dans des rues où les vitrines étaient déjà bien protégées par des plaques de bois ; et si l’on tendait l’oreille on pouvait entendre des commerçants annoncer qu’ils vont se barricader le soir venu et partir en vacances pour le week-end. Il faut dire que le vendredi midi, un employé de la commune a distribué discrètement aux commerçants du quartier un tract écrit par le maire de Bayonne qui les informe que des manifestations non déposées sont appelées pour le samedi et le dimanche. Officiellement à ce moment-là, seul un rassemblement de l’événement de blocage « Arc-en-ciel » est potentiellement prévu à Bayonne…

Ce dispositif de répression extrêmement massif a été brutalement utilisé le samedi après-midi contre la manifestation qui s’est tenue à Bayonne. On peut dès lors s’interroger sur le choix de l’État d’avoir laissé défiler tranquillement les alternatifs « voleurs de portraits » le dimanche matin en plein centre-ville, alors que la flicaille était présente en nombre. Même si aucune négociation n’a eu lieu (ce qu’affirment les écolos alternatifs), il y a clairement une volonté du gouvernement de montrer qu’un espace de (fausse) contestation sera ouvert à ceux qui sauront rester dans les clous, tandis que les radicaux et ceux qui veulent sortir du rang se feront réprimer sans ménagement.

A propos de la journée du samedi 24, peu de choses à dire. La manif du matin était très « familiale », cela était voulu par les organisateurs. Beaucoup de flics aux abords, surtout vers les deux ponts qui permettent de passer en Espagne. Ils resteront en retrait de la manif elle-même, sauf sur le retour où on verra un gros contingent de gardes mobiles se former à la gare d’Hendaye sans que l’on sache très bien pourquoi. En revanche, sur le fleuve on a pu voir des bateaux de flics basques, et de la garde civile, planqués sous le pont entre Hendaye et Irun. L’accès au pont par le chemin surélevé longeant le fleuve côté français était bloqué ; et il a été constaté que le fait de s’y aventurer mettait en branle les polices fluviales, qui dépêchaient des flics pour voir de près les promeneurs. De gros effectifs ont été croisés dans les rues adjacentes à la manif, notamment autour du CRA de la ville situé dans une rue parallèle pas loin de la frontière ; la fameuse prison pour sans-papiers qui avait été vidée et réquisitionnée pour accueillir 300 manifestants arrêtés ! (mais sur le moment personne ne semblait savoir que nous passions près de ce bâtiment). Après la manif, les gens sont allés chercher à manger dans les rues adjacentes (de nombreux commerces étaient fermés sur le parcours), et ont pu observer les patrouilles régulières de voitures de flics qui ne voulaient visiblement pas que des initiatives soient prises dans Hendaye à l’issue la manif officielle…

Arrivons-en à la journée du dimanche 25. Il était difficile pour ceux qui n’étaient pas dans l’assemblée générale du contre-sommet de se tenir au courant. Après la journée du samedi et la relativement faible affluence par rapports à d’autres G7 précédents, il avait été décidé une opération plus modeste pour le dimanche. De sept points de blocages, les organisateurs étaient redescendus à un ou deux, à savoir le carrefour des cinq cantons à Anglet (ville située entre Bayonne et Biarritz) ou bien le lieu dit la « chambre d’amour » qui se trouve à Anglet sur la côte, juste au nord de Biarritz. Dans la confusion, seul le dernier point de rassemblement était maintenu, puis le jour même on apprenait l’annulation de l’action. Et le dimanche, il a été constaté que les points de contrôle de gendarmes visaient essentiellement à contrôler les accès à Bayonne, mais visiblement ils se préoccupaient moins de la « chambre d’amour ». Il était en fait possible de se promener vers la côte, ce qui permettait d’apprécier la pertinence de ce point de blocage pour le G7. Il y a non loin de ce lieu un grand hôtel de thalassothérapie qui accueillait des délégations officielles du G7, à en juger par les macarons collés sur les Mercredes noires aux vitres teintées que certains ont pu voir passer. Se rassembler à « chambre d’amour » le dimanche en fin de matinée aurait sans conteste gêné nos ennemis de classe, même si les autoproclamés « grands dirigeants » restaient hors d’atteinte. Bien sûr, il y avait des patrouilles de flics, et même des voitures militaires tournaient autour de l’ex lieu de rassemblement. Mais il est dommage de ne pas avoir tenté le coup, surtout lorsque l’on sait que les alternatifs au service du Spectacle ont préféré brandir des portraits de Macron pour se faire (bien) voir…

Des anarchistes rhodaniens au bord de l’Adour

1. Il y a d’ailleurs à Bayonne un mur où sont peints des portraits de personnes disparues, torturées et/ou assassinées dans des circonstances obscures. On y voit notamment Jon Anza, militant de la gauche révolutionnaire basque, disparu subitement en 2009 et dont le corps a été « retrouvé » à la morgue de Toulouse presque un an plus tard ! Même si la France a toujours observé un total « mutisme d’Etat » sur les événements (probablement pour cacher son implication et sa complicité éventuelle dans cette affaire), il est plus que probable que Jon ait été enlevé, torturé et assassiné par des éléments liés aux services secrets espagnols avec la bienveillance française.


Article publié le 02 Oct 2019 sur Oclibertaire.lautre.net