Compte-rendu de l’assemblée inter-luttes 18 mars 2016 – Université Paris 8 (Saint-Denis)

Rendez-vous

  • Prochaine Assemblée interluttes le 21 mars à 18h à Tolbiac
  • Rendez-vous pour l’organisation de la défense collective face à la répression le 19 mars à 12h à Paris 8 (déjà passé), puis le 21 mars à 16h à Tolbiac (à l’entrée de la fac)
  • Rendez-vous pour les manifs appelées par les lycéen-ne-s les jeudi 24 mars et 31 mars à 11h à Nation

Propositions (à réfléchir ou réaliser)

  • S’organiser pour empêcher l’UNEF (ou toute autre organisation) de prendre la tête du cortège à la manifestation du 24 mars (et aux suivantes ?)
  • Aller voir directement les travailleureuses (en groupes nombreux de personnes issues de l’assemblée de lutte) dans les gares, les hôpitaux et les administrations, et les inviter à rejoindre/organiser des assemblées de lutte souveraines qui se coordonnent pour décider de leurs perspectives.
  • Faire des manifs de soir ou de nuit, et/ou le week-end (permet de rejoindre d’autres personnes qu’en journée/semaine)
  • Occuper les gares
  • Participer à la lutte aux côté des migrant-e-s en région parisienne
  • Faire nos propres drapeaux pour « noyer » ceux des organisations politiques et syndicales
  • Aller tracter dans les marchés et proposer aux gentes rencontré-e-s des lieux d’information, ou bien les emmener en manif

Contexte

Cette assemblée interluttes avait d’abord été appelée à se réunir le jeudi 17 mars à 18h à l’université Paris I – Tolbiac après la manifestation parisienne, pour permettre l’auto-organisation de toutes les personnes en lutte « hors des cadres et des échéances imposés par les syndicats » (voir le texte d’appel complet)

La fermeture administrative du site ce jour (ainsi que d’autres sites universitaires), puis la violence de l’expulsion par la police des personnes qui avaient réussi à y pénétrer tout de même et y débutaient l’assemblée, ont bien montré la volonté du pouvoir d’empêcher l’auto-organisation du mouvement, qui pourrait bien décider collectivement qu’il n’a plus rien à discuter avec ses soi-disant « représentants ». (Deux témoignages sur ces évènements : Témoignage sur la répression à Tolbiac jeudi 17 mars ; Petite chronique de l’occupation éphémère de Tolbiac le 17 mars)

Les quelques cent cinquante personnes qui se sont réunies ce soir-là sur le parvis de Paris 7, après l’expulsion violente de Tolbiac par la police, ont donc décidé donc de tenir à nouveau cette assemblée le lendemain vendredi 18 mars à 17h à l’Université Paris 8 (Saint-Denis).

Le lendemain, l’assemblée débute donc vers 17h30 passées à Paris 8 dans l’amphi X, un amphithéâtre occupé par les étudiant-e-s en lutte, après un petit cafouillage due à la projection prévue à la même heure dans l’amphi X du film L’An 01 – en passant, un grand merci aux organisateur-rices de la projection, qui ont proposé sans hésiter de laisser place à l’assemblée quand il s’est avéré que l’autre amphi disponible était trop petit pour accueillir tous les présent-e-s, entre 400 et 500 personnes environ.

Compte-rendu / récit (à partir de souvenirs et de notes incomplètes)

Je vais essayer de raconter cette assemblée, dense et brouillonne à la fois, en joignant mes impressions et les détails que je peux évoquer. Il va donc y manquer des trucs, c’est sûr, je n’ai pas tout pris en note et j’en ai oublié. Je m’en excuse d’avance pour celles et ceux qui ne retrouveraient pas leurs propos dans mon récit. J’assume cette subjectivité. Pour autant, je vais essayer de rendre compte des interventions que je relate sans donner mon avis et en les déformant le moins possible, pour montrer la richesse et la diversité de cette assemblée, qui m’a enchanté (malgré d’autres bémols dont je parlerai en conclusion). C’est aussi un peu long à lire, désolé pour ça.

Plusieurs centaines de personnes sont présentes. Beaucoup des camarades présent-e-s à Tolbiac la veille sont là, étudiant-e-s ou non, travailleur-euses ou non, mais aussi de nouvelles personnes, étudiant-e-s et/ou personnels de l’université Paris 8, ou d’autres ayant entendu l’appel lancé la veille au soir.

L’assemblée se tient sans tribune ni ordre du jour, même si quelques personnes assument parfois de leur propre chef des fonctions d’animation ou de modération, tentant de recentrer les échanges qui se dispersent parfois, ou de rappeler que certain-es personnes veulent prendre la parole depuis un moment sans en trouver l’espace. Cela fonctionnera plutôt bien pendant deux grosses heures, puis la fatigue n’aidant pas, les échanges deviendront plus difficiles, et seules les plus « grandes gueules » trouveront encore la force d’imposer leurs prises de paroles à la fin de l’assemblée.

Présentation de l’assemblée interluttes

Une première présentation de l’assemblée de luttes est faite par un camarade, reprenant les points développés dans le texte d’appel en lien ci-dessus.

J’enchaine sur une deuxième intervention pour préciser la relation entre cette assemblée et l’assemblée générale de Paris 8, dont je crains qu’elle ne soit pas très claire pour tou-te-s. J’explique que l’assemblée interluttes n’a aucune vocation à se substituer à l’assemblée générale de Paris 8, et certainement pas de « prendre le contrôle de la lutte à Paris 8 », comme certain-e-s l’ont laissé entendre par inquiétude ou volonté de division. Bien au contraire, cette assemblée entend ouvrir un autre espace d’organisation, fonctionnant différemment, excluant toutes logiques d’appareil, sans élection ni délégation, pour permettre l’organisation commune de toutes les personnes qui le souhaitent, et ce quel que soit leur statut ou la catégorie à laquelle les assigne le système capitaliste – et le fait qu’iels participent à d’autres cadres d’organisation importe peu, tant qu’iels n’essaient pas de les imposer dans cet espace-ci, et qu’iels y respectent ces principes décidés collectivement.

Je rappelle aussi qu’il s’agit de questionner la prétendue « souveraineté démocratique de l’Assemblée générale » alors que celle-ci élit des représentant-e-s et se prétend détentrice de la parole de tou-te-s au nom d’une majorité – un fonctionnement qui calque celui d’un système représentatif contre lequel nous luttons, qui a démocratiquement imposé l’état d’urgence.

Échanges autour de la répression et du reste

Cette présentation faite, le premier point qui vient dans la discussion est évidemment le retour sur les évènements de la veille, la tentative de tenir l’assemblée et l’expulsion de Tolbiac par la police, et la question du soutien aux interpellé-e-s.

Un étudiant de Paris I fait le récit de la journée pour celles et ceux qui ne sont pas au courant (reprenant à peu près les mêmes éléments que le premier témoignage ci-dessus). Après quelques questions et précisions faites par d’autres, il conclut par le bilan de la répression, plusieurs blessé-e-s et au moins quatre personnes interpellées, dont on apprendra plus tard qu’elles vont être déferrées au Palais de justice pour comparution immédiate le lendemain.

Une personne présente ensuite Cadecol, la Caisse de Défense Collective [voir le texte de présentation de Cadecol], et insiste sur la nécessité pour cette assemblée interluttes de s’organiser elle-même face à la répression. Nécessité de s’organiser évidemment sur les plans technique et juridique (suivi des personnes interpellées, contact avec les avocats, etc.), mais aussi et surtout sur le plan politique, pour construire un discours, une position et des pratiques communes face à une répression qui est avant tout politique, et qui cherche à casser le mouvement et son auto-organisation hors des médiations institutionnelles que sont partis et syndicats.

Un rendez-vous est proposé le lendemain samedi 19 mars à 12h à Paris 8, pour toutes les personnes qui souhaitent discuter sur cette question et organiser collectivement le soutien aux interpellé-e-s.

Suivent des échanges sur les questions de la convergence et de l’auto-organisation.



Quelqu’un qui se présente comme demandeur d’emploi prend la parole. Il parle de la répression, qui touche les étudiant-e-s mais aussi les gentes en lutte dans le monde du travail, de l’état d’urgence, comme d’un moyen d’empêcher des formes de mobilisation diverses, et de perspectives pour étendre le mouvement dans le monde du travail – par exemple que les participant-e-s à l’assemblée interluttes s’organisent ensemble pour se rendre dans les boites et parler avec les salarié-e-s.

Une autre intervention rappelle que la répression de la veille n’a pas frappé qu’à Paris, à Place d’Italie et à Tolbiac, mais aussi dans de nombreuses autres villes de France (Rouen, Marseille, Rennes, Nantes, Lyon, Strasbourg, j’en oublie sûrement, 23 interpellations au total et un nombre de blessé-e-s inconnu, au moins une ou deux dizaines).

Une personne reparle de démocratie, disant que « démocratie représentative est un oxymore », et que nous vivons plutôt sous le règne d’une « oligarchie ploutocrate ».



Une autre rappelle que le mouvement tel qu’il se construit à l’université Paris 8 est un beau mouvement, auto-organisé, inclusif, avec des bases féministes et antiracistes fortes, et qu’à la dernière assemblée générale de Paris 8 la tribune était intégralement composée de non-organisé-e-s.



Une intervention, assez longue, parle de la marginalité, des marges de la société qu’il faut toucher et inclure, et se termine sur un appel à aller parler avec les gens dans les mosquées.

Une personne se demande si les syndiqué-es, et les syndicats, vont nous suivre jusqu’au bout de toutes les revendications énoncées par le mouvement.

Une intervention demande qu’on revienne à la question de la répression vécue la veille, rappelle que nos camarades sont encore enfermé-e-s, et propose la tenue d’une conférence de presse.

Une personne mentionne que des vidéos montrent très bien l’étendue des violences policières de la veille, et qu’il pourra les mettre à disposition.

Échanges sur l’organisation et l’extension de la lutte

Une intervention revient sur la coordination interfac qui s’est tenue la veille à l’ENS à cause de la fermeture de ses autres lieux d’accueil, où l’UNEF a réalisé une tentative de sabotage en allumant les alarmes incendies, car la coordination décidait d’une tête de cortège unitaire sans signes d’organisations [voir le récit ici : https://paris-luttes.info/quand-l-unef-tente-de-saboter-la-5085?lang=fr]. La personne appelle à s’organiser dans cette assemblée pour ne pas les laisser prendre de force la tête du cortège (comme ils l’ont fait avec Paris 8 le 9 mars).

Une personne revient sur la nécessité de « s’organiser avec ceux qui voudraient aller jusqu’au bout ». Qu’est-ce que ça signifie ? Elle rappelle qu’à Paris 8, l’assemblée générale a déjà abordé d’autres questions que le retrait de la loi Travail, à savoir l’état d’urgence, la déchéance de nationalité, la précarité, les questions féministes et antiracistes. Il y a besoin de voir comment lutter concrètement sur chacune de ces questions.

Quelqu’un se présente comme cheminot, syndiqué depuis vingt ans et élu syndical, et approuve la nécessité de s’organiser sans les bureaucraties syndicales, pour lutter au-delà de la loi Travail. L’intervention est longue, évoque la réforme de l’hôpital avec la loi Marisol Touraine, la réforme ferroviaire, d’autres points. Il propose qu’on s’organise pour aller en masse issue de l’assemblée de lutte pour aller voir directement les travailleureuses dans les gares, les hôpitaux et les administrations, et les inviter à rejoindre/organiser des assemblées de lutte souveraine qui se coordonnent pour décider de leur perspective.

Une personne demande qu’on « revienne à nos moutons » : s’organiser pour éviter la répression, développer/partager des stratégies et tactiques pour ne pas se faire attraper et au cas où ça arrive.

Un lycéen invite à rejoindre largement, étudiant-e-s et autres, les manifs « lycéennes » appelées les jeudis 24 et 31 mars à 11h à Nation.

Une personne constate qu’il est difficile de s’organiser aussi vite de façon pratique, et dit qu’il est par contre possible et important de construire nos propres mots d’ordre, et propose « le refus de l’état d’urgence » qui sert à mener la guerre sociale, et l’idée de « prendre le dessus sur le terrain ».

Une personne rappelle qu’en tant que chômeur, il lui est très important de disposer d’un espace comme cette assemblée pour participer à la lutte en cours.

Une autre personne, qui se présente comme étudiante à Paris 8 et aussi militante au NPA, fait une longue intervention disant son soutien aux camarades interpellé-e-s, et qu’elle approuve la convergence des luttes, convergence à laquelle contribue la commission « délégation » de Paris 8.

Une intervention demande encore de revenir à ce qu’il s’est passé la veille, d’y construire des réponses directes, au sein de cette assemblée, sans les bureaucrates.

Une autre dit apprécier cette assemblée de lutte, mais dit qu’il faut immédiatement se fixer une prochaine date. Pour ce qui est de la convergence, il faut trouver une action qui nous réunisse.

Une personne dit que ce qu’il s’est passé la veille n’était pas un échec, peu importe la confrontation avec la police. Il faut se demander pourquoi ça s’est passé comme ça s’est passé, notamment se poser la question de la communication des informations en amont. Elle évoque la possibilité de fonctionner avec des sms ou des n° envoyés au dernier moment, comme par exemple pour l’organisation des free-parties. Ça pourrait servir pour organiser des rassemblements sauvages en masse suivies d’assemblées dans des lieux publics par exemple, pour éviter la répression et ouvrir plus largement ce qu’il se passe.

Quelqu’un-e « qui n’a pas de statut » propose de faire des manifs de soir ou de nuit, pour toucher les personnes qui ne peuvent pas la journée.



Une personne dit que le mouvement doit changer de dimension, devenir autre chose (« un soulèvement ? »). Une forme d’action peut être l’occupation des gares. Il est aussi important d’aller dans les facs que d’en sortir. Il y a une perspective/échéance politique à venir en 2017, les prochaines élections, qui pourraient être perturbées, voire ne pas avoir lieu…



Une lycéenne dit vouloir faire des manifestations et avoir besoin de partager l’expérience des plus vieux.

Un autre critique l’assemblée lycéenne qui a eu lieu, disant qu’elle « ressemblait à un meeting du NPA ».



Quelqu’un fait remarquer que pour les travailleurs, on pourrait aussi faire des manifs le week-end.



Une personne fait un retour sur les luttes diverses qui s’enchaînent, se croisent et se lient depuis novembre dernier – avec les migrant-e-s, contre la COP 21, contre l’état d’urgence, contre les violences policières. Il y a quelque chose qui prend de plus large que le mouvement contre la loi sur le travail.



Une personne revient sur le soutien aux migrant-e-s, qui campent en ce moment à Stalingrad. On peut y aller n’importe quand, pour être là ou apporter des trucs utiles, mais ils ont besoin de monde particulièrement la nuit face aux agressions et pressions policières ou autres.

Une autre propose :
- Pour « briser le mur des médias et casser la présence de l’UNEF », de faire nos propres drapeaux pour « noyer » les leurs.
- D’aller tracter dans les marchés et de proposer aux gentes rencontré-e-s des lieux d’information ou bien de les emmener en manif.
- De faire un travail d’information



L’assemblée a continué pendant un moment avec encore d’autres idées, et je crois aussi quelques autres propositions, mais entre un peu de modération, les trucs à noter au tableau, et les personnes aller voir à droite à gauche pour différents points, je ne sais plus trop ce qui a suivi…

Quelques leçons que j’en tire sur le déroulement des échanges :

Pour nous qui critiquons autant les rapports de domination que le caractère stérilisant et souvent excluant du formalisme à tout prix dans les échanges, nous devons convenir que la fin de l’AG était difficile et pénible, surtout pour celles et ceux qui ne pouvaient plus s’exprimer dans la nervosité et la compétition pour la parole qui avait pris la place de l’écoute collective.

il faudrait faire attention de garder une vigilance et une bienveillance collective, comme c’était le cas au début de l’assemblée, où certain-e-s veillaient sans qu’on leur ait demandé à ce que celles et ceux qui demandaient la parole l’aient à un moment (même s’il n’y avait pas d’ordre des inscrit-e-s, juste des mains qui se levaient et des gentes faisant attention les un-e-s aux autres), et où chacun-e essayait (plus ou moins) d’écouter jusqu’au bout les interventions, y compris en désaccord avec ses idées.

Il faudrait aussi éviter de tomber dans le « purisme antiformaliste », miroir inverse du formalisme que nous dénonçons. Sans en faire des structures figées, nous pourrions réfléchir à l’usage de certains outils de facilitation – comme par exemple une courte liste d’inscription pour les tours de parole (3-5 personnes max.), prise par une personne qui s’auto-désigne dans l’assemblée quand les échanges deviennent difficiles – pour mieux les abandonner quand ils ne sont pas nécessaires.

De la même manière, même si nous connaissons les pièges des « ordres du jour » (ces listes interminables en 18 points avec les votes à la fin, qui épuisent tou-te-s celles et ceux qui ne sont pas militant-e-s professionnel-le-s) nous pourrions nous donner des cadres temporels souples pour canaliser nos échanges – j’imagine quelque chose comme 1h de discussion libre autour de tel point, et ensuite on voit si on peut arriver à une décision concrète amenant action collective à ce sujet, avant de passer à un point suivant. Cela permettrait de limiter ce caractère disparate des échanges entre nous, sans brider la diversité de nos interventions mais en les regroupant davantage et en nous permettant de mieux dialoguer.

Et pour la suite ?

Nous avons encore beaucoup à apprendre et à expérimenter, notamment en matière d’écoute et de prise de décision collective, et de capacité à transformer en actions concrètes nos volontés partagées, à transformer ensemble et dans cette lutte notre quotidien et ce qui nous entoure.

Mais cette assemblée a bien montré son potentiel, le nôtre, en exprimant la détermination et les désirs de révolte communs issus de mondes sociaux (pas encore) assez divers et souvent séparés.

Cette loi sur le travail, qui a servi d’étincelle à l’incendie qui monte, a révélé clairement la violence de l’Économie, qui veut nous asservir. Parallèlement, la répression a fait prendre conscience à celles et ceux qui l’ignoraient encore de la violence de cet État, qui nous combat tandis que nous nous battons pour notre liberté.

La répression nous montre aussi que le pouvoir, et ceux qui le servent et s’en servent, ne supportent pas l’auto-organisation de celles et ceux qui luttent par-delà les frontières et les différences, que ce soit à Calais, à Notre-Dame-des-Landes, ou maintenant dans les universités.

C’est cela qu’il nous appartient de développer et de défendre, pour construire ce mouvement qui ne cesse de s’étendre, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à négocier, et tout à prendre.

Un participant de l’Assemblée interluttes