Novembre 4, 2021
Par Zones Subversives
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Les évolutions du capitalisme débouche vers l’effondrement d’un mouvement social déboussolé. Le populisme et l’antisémitisme prospèrent sur les ruines de l’Etat-social. Les évolutions du capitalisme et du monde du travail doivent être analysées pour développer des perspectives nouvelles. 

Le capitalisme n’a jamais été aussi menaçant pour l’existence humaine. Les conséquences écologiques et sociales du capitalisme deviennent invivables. Pourtant, l’horizon du communisme et d’un autre monde semble s’éloigner davantage. Il semble plus difficile d’imaginer la fin du capitalisme plutôt que la fin du monde. La théorie de l’effondrement devient à la mode.

Le mouvement ouvrier s’est décomposé avec la disparition de l’identité de classe. Le prolétariat n’apparaît plus comme le sujet révolutionnaire capable d’abolir l’ordre existant. Ainsi, le milieu militant patauge dans l’impuissance et l’isolement. L’incantation à la « convergence des luttes » prend acte de l’éclatement des mouvements. Mais les prophéties marxistes semblent également discréditées. Le déterminisme économique qui postule une crise finale du capitalisme à partir de la baisse tendancielle du taux de profit n’est plus crédible. L’appel à l’insurrection qui ne vient toujours pas semble également incantatoire.

La grande industrie et la concentration de travailleurs a permis l’organisation du mouvement ouvrier à travers des partis, des syndicats et des conseils ouvriers. Le prolétariat s’affirme alors comme un camp du travail opposé à celui du capital. La socialisation des moyens de production est censée permettre de sortir du capitalisme. Pourtant, la restructuration du capital qui s’amorce dans les années 1970 produit une atomisation du monde du travail. Il semble difficile d’améliorer sa condition sociale en tant que travailleur. La revue Stoff propose de renouveler la pensée critique à travers des articles sur différents sujets.

 

                      

Populisme et mutations du capitalisme

 

Le populisme hante le discours intellectuel et médiatique. Une idéologie national-souverainiste et conservatrice est décrite comme un nouveau fascisme. Pourtant, le phénomène populiste traduit surtout une opposition à l’évolution du capitalisme et aux politiques néolibérales. La disparition du compromis fordiste et de l’État keynésien qui régule l’économie débouche vers une forme de nostalgie pour un État qui porte une perspective interclassiste. La classe moyenne ne cesse de défendre le cadre démocratique contre les dérives de la classe possédante. Le populisme ne se réduit donc pas à sa manifestation électorale et idéologique. « Celle-ci n’est en vérité que l’effet de surface, produit par les interventions opportunistes des entrepreneurs en politique, d’un mouvement qui intéresse le cœur des sociétés occidentales modernes, et dont le sens est fondamentalement anticapitaliste en ceci qu’il procède de l’impossibilité radicale et sans espoir pour le prolétariat de défendre ses conditions d’existence dans le cadre actuel », analyse la revue Stoff.

La montée du populisme découle des mutations du monde du travail. A partir des années 1970, les grandes usines disparaissent. Les petites unités de travail, l’externalisation et la sous-traitance se développent. « Avec le recul de la grande industrie, un nouvel environnement se met en place, qui voit l’individualisation du procès de travail et de son contrôle devenir la règle », observe la revue Stoff. La précarité et le chômage de masse s’installent durablement. Un individualisme néolibéral se développe à travers de nouvelles méthodes de management qui valorisent la réussite et la performance. La précarité et le chômage de masse s’installent durablement. Les ouvriers et employés apparaissent comme des perdants, loin de la fierté pour une identité professionnelle. La conscience de classe disparaît et c’est le repli sur la sphère privée qui prédomine.

Les ouvriers et les employés composent toujours la majorité des actifs. Cependant, le discours de classe a disparu. Les exploités ne s’opposent plus aux exploiteurs. La gauche se contente de défendre un État paternaliste qui doit protéger les victimes et les exclus. Ensuite, la classe moyenne devient la principale catégorie sociale, qui efface celle du prolétariat. « Station terminale des tumultes sociaux et idéologiques, cimetière des projets universels d’émancipation et des grands récits, la classe moyenne a vocation de s’élargir aux dimensions d’une humanité épanouie dans la condition salariale », ironise la revue Stoff.

Le prolétariat semble traversé par des divisions et des fragmentations. Certains ouvriers, attachés à une vieille morale du travail, dénoncent l’assistanat des chômeurs et des immigrés. Ils refusent de reconnaître la démonétisation de la force de travail. « La méritocratie ouvrière constitue aussi un puissant facteur de division au sein du prolétariat, car elle installe un clivage gagnant/perdant qui escamote le destin collectif de la classe », souligne la revue Stoff.

  Podcast : Comprenez un peu plus l’histoire de la techno de Détroit

Techno de Détroit

 

La ville de Détroit est devenue un désert urbain ravagé par la désindustrialisation et la crise économique. Poumon de l’économie américaine pendant la période fordiste, avec ses usines automobiles, cette ville abrite désormais des friches. La techno de Détroit, qui incarne une musique de la crise du monde industriel, revient à la mode. « Cette résurgence en contexte de crise est un premier indice de la profonde “négativité” habitant cette musique, qui résonne avec l’expérience subjective d’un monde auquel il n’est plus possible de croire », analyse la revue Stoff. Cette musique émerge dans les années 1980. La ville de Détroit est alors frappée par le chômage et la misère qui se développent sur les ruines de l’industrie automobile. La techno fait revivre les bruits des chaînes de montage. La rythmique millimétrée par la rationalisation fordiste peut s’emballer ou s’enrayer. La technique du mixage se développe également pour animer des nuits de rave éphémères.

La Théorie critique ne permet pas de saisir les enjeux de cette nouvelle musique. « Face à la techno, cet objet musical post-fordiste, les outils traditionnels d’analyse esthétique de la Théorie critique s’avèrent impuissants, car périmés », tranche la revue Stoff. Le vieil Adorno dénigrait déjà le jazz. Surtout, sa critique de l’industrie culturelle comme outil d’intégration de la classe ouvrière dans les loisirs et la société de consommation correspond à la période fordiste. Cette critique peut s’appliquer à la Motown de Détroit, avec sa musique soul positive et réconciliatrice pour masquer la violence de l’exploitation dans les usines et du racisme. Mais la crise économique permet l’émergence de contre-cultures comme le punk ou le post-punk. « C’est de l’effondrement de ce modèle, celui de l’ouvrier-consommateur intégré dans une classe moyenne, qu’émerge dans les années 1970 un ensemble de contre-cultures, les mouvements punk et post-punks en Angleterre, puis les musiques électroniques dont la techno au milieu des années 1980 », observe la revue Stoff.

La techno s’inscrit en rupture avec la Motown qui propose une musique formatée pour plaire au grand public, avec des vedettes noires qui restent lisses et consensuelles. Le label Underground Resistance propose une autre esthétique. Les DJs sont masqués pour exprimer un anonymat qui tranche avec l’image des stars de la Motown. Ensuite, ce label indépendant se développe en marge de l’industrie du disque. Surtout, des musiques sont dédicacées à des victimes des violences policières. Ce qui tranche avec le discours fade et consensuel de la Motown qui refuse d’évoquer la violence sociale et le racisme.

La techno exprime la crise du modèle fordiste et keynésien, avec ses augmentations de salaires pour permettre aux ouvriers d’acheter les voitures qu’ils assemblent dans les usines. Mais la crise de l’industrie automobile achève ce modèle fordiste encadré par un Etat keynésien. La techno montre l’envers de l’idéalisation du fordisme, avec la violence des chaînes de montage sur les corps. « Loin de toute glorification du travail industriel, il s’agit ici d’une mise en scène de l’accélération incessante des cadences écrasant les corps, stratégie d’exploitation qui fut sans cesse dénoncée par les syndicats comme moyen d’extraire toujours plus de profit sans investissement supplémentaire », souligne la revue Stoff.

 

          

 

Analyses marxistes

 

La gauche française semble complaisante à l’égard de l’antisémitisme. Certes, il existe une réticence à alimenter le camp républicain qui s’accapare la dénonciation de l’antisémitisme pour dénigrer les musulmans. Cependant, l’extrême-gauche ne cesse de minimiser la multiplication des actes antisémites.

Eric Hazan et Alain Badiou, dans le livre L’antisémitisme partout, évoquent la haine des juifs comme une critique peu politisée de l’Etat d’Israël. Mais ils éludent un antisémisme qui n’est pas lié à la géopolitique du Moyen-Orient. Une mouvance décoloniale insiste uniquement sur le racisme d’Etat et considère que le bon peuple ne peut pas être raciste. Selon le Parti des Indigènes de la Républiques (PIR), l’antisémitisme est même considéré comme la première étape d’une conscience anti-impérialiste. Enzo Traverso, dans La fin de la modernité juive, estime que l’antisémitisme a été remplacé par l’islamophobie. Il considère donc qu’il n’existe plus d’antisémitisme aujourd’hui.

L’antisémitisme apparaît comme un racisme du bas vers le haut. Ce n’est pas un racisme d’Etat qui vise à créer des oppositions pour diviser le prolétariat. L’antisémitisme provient des classes populaires qui dénoncent des juifs trop intégrés et assimilés aux élites. Moishe Postone considère l’antisémitisme comme un anticapitalisme tronqué. Le discours gauchiste et altermondialiste défend un bon capitalisme national qui s’oppose à la finance et à une économie qui serait liée aux juifs.

Alain Soral et Dieudonné articulent les différents types d’antisémitisme. Une vision simpliste de la société permet de montrer les juifs comme des cibles désignées. « Détruire le juif – le supposé sionniste, impérialiste, banquier, spéculateur – en tant que personne tenue pour responsable de cette misère représente alors souvent une voie de sortie alors faussement concrète et plus envisageable que l’abolition des rapports sociaux d’exploitation et de domination dans lesquels tout un chacun se trouve nécessairement embarqué », analyse la revue Stoff.

 

Michael Heinrich découvre Karl Marx dès le lycée. En tant que jeune militant gauchiste, il découvre ses textes à travers une lecture politique. Il propose son regard sur l’analyse marxiste du capitalisme. Malgré l’effondrement de la régulation étatique et du modèle fordiste, l’Etat reste un acteur central du capitalisme. En Chine, le développement économique repose sur un encadrement étatique particulièrement resserré. Même les grands patrons sont obligés d’adhérer au Parti communiste. Ensuite, les institutions européennes n’affaiblissent pas la puissance des Etats comme la France ou l’Allemagne. Même si, dans des pays économiquement plus faibles, la contrainte européenne sur les Etats reste forte. Les institutions internationales reposent avant tout sur la coopération entre des États-nation qui restent centraux.

    

Comprendre le capitalisme post-fordiste

 

La revue Stoff balaye divers sujets pour permettre d’analyser les évolutions du capitalisme. La période fordiste s’est achevée. Mais l’extrême-gauche ne cesse de ressasser ses vieux programmes baignés dans la mystique de l’Etat régulateur. La revue Stoff observe les mutations du monde du travail et l’effondrement du mouvement ouvrier. Les grandes usines qui permettent de se regrouper et s’organiser ont disparu des pays occidentaux. Le prolétariat semble davantage fragmenté, avec des petites entreprises et une multitude de statuts. La sous-traitance rend également difficile de cibler un patron ou un responsable. La précarité permet plus difficilement de s’organiser dans un lieu de travail avec des salariés qui tournent.

La plupart des articles reviennent, sous différents regards, sur ces évolutions du capitalisme. La trame introductrice précise bien la cohérence de cette réflexion. L’article sur le populisme permet d’observer les impasses des discours gauchistes qui visent un impossible retour à l’État régulateur. L’article sur l’antisémitisme prolonge cette réflexion. L’entretien avec Michael Heinrich devient un peu plus percutant lorsqu’il délaisse la marxologie savante pour proposer des pistes d’analyse sur l’État et les évolutions du capitalisme. Mais c’est l’article sur la techno de Détroit qui propose le regard le plus original. La revue Stoff se saisit de cet objet de la pop culture pour appréhender l’évolution du poumon industriel du capitalisme fordiste. La techno exprime également une crise de l’intégration de la classe ouvrière, avec la montée du chômage et de la précarité. La revue Stoff se permet même une pique contre Adorno et la gauche élitiste qui méprise les objets culturels jugés trop vulgaires et pas assez légitimes.

 

La revue Stoff semble s’apparenter à la mouvance de la communisation qui prétend congédier la bonne vieille ultra-gauche marxiste pour réinventer la théorie révolutionnaire. Il faut reconnaître à cette mouvance des analyses pertinentes sur les évolutions du capitalisme. Elle permet de s’affranchir des catégories traditionnelles de la gauche, comme l’Etat, les partis, les syndicats voire même la classe ouvrière. La communisation pointe les limites du modèle programmatique. Le parti et les revendications pour mobiliser la classe ouvrière apparaissent comme une stratégie politique largement dépassée. Les tentatives d’aménager le capitalisme ne sont pas désirables et apparaissent même comme largement illusoires. Le réformisme de la gauche apparaît comme plus illusoire que l’utopie communiste d’un monde sans classe et sans État.

En revanche, la mouvance de la communisation, surtout lorsqu’elle lorgne vers la critique de la valeur, délaisse un peu trop la lutte des classes. Certes, le prolétariat reste fragmenté. Il ne représente plus une classe homogène et consciente de sa force. Certes, le programme de la gauche comme affirmation de la classe ouvrière défend une morale du travail plutôt qu’une abolition de l’exploitation. Néanmoins, cette approche ne laisse aucune prise pour renverser l’ordre existant. La revue Stoff propose de brillants panoramas pour dresser un état des lieux du capitalisme post-fordiste. En revanche, elle ne livre aucune piste pour le dépasser. La lutte des classes, les grèves et les soulèvements doivent également être analysés dans leurs forces et leurs faiblesses. Les révoltes du prolétariat restent les seuls moyens d’abolir le monde marchand et d’ouvrir de nouvelles perspectives.

 

Source : Revue Stoff, numéro 1, Inside Job, 2021

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Pour aller plus loin :

Radio : La critique marxienne du capitalisme au 21ème siècle, émission Sortir du capitalisme

Radio : Le “populisme” des gilets jaunes, expression actuelle de la lutte des classes ?, émission Sortir du capitalisme

Radio : Ni Adorno, ni Guetta. La techno de Détroit, une musique post-fordiste, émission Sortir du capitalisme

Radio : Repenser l’antisémitisme pour mieux le combattre, émission Sortir du capitalisme

Site de la Revue Stoff

La revue STOFF est sortie, publié sur le site Des nouvelles du front le 28 décembre 2020




Source: Zones-subversives.com