Septembre 21, 2021
Par Marseille Infos Autonomes
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Le 24 octobre 2009 Ă  Paris, au Centre International de Culture Populaire, SaĂŻd Bouamama donnait une confĂ©rence sur le fascisme dans le cadre d’un cycle de formations marxistes. Plus de 10 ans aprĂšs, nous avons tenu Ă  retranscrire son contenu, tant il nous paraĂźt d’une actualitĂ© brĂ»lante, dans un contexte oĂč le fascisme structure une part de plus en plus importante du champ politique français.

Cette formation nous semble essentielle pour les nouvelles gĂ©nĂ©rations antifascistes qui s’engagent dans une sĂ©quence oĂč le fascisme va ĂȘtre un sujet et un objet de lutte central (notamment dans la perspective des Ă©lections prĂ©sidentielles Ă  venir). Le fascisme peut prendre diffĂ©rentes formes et pour le dĂ©masquer, en comprendre le but, et le combattre de maniĂšre efficace, la thĂ©orie marxiste fournit des outils indispensables. Cette version, rĂ©actualisĂ©e et corrigĂ©e par l’auteur lui-mĂȘme, n’inclut pas les digressions trĂšs intĂ©ressantes qui ont entrecoupĂ© la confĂ©rence, dont vous pouvez retrouver le lien ici (https://www.dailymotion.com/video/xay9mk).

De nombreuses analyses du fascisme ont Ă©tĂ© produites depuis les annĂ©es 1930 et une multitude de dĂ©finitions de ce rĂ©gime politique ont Ă©tĂ© avancĂ©es. Il ne s’agit pas ici de les exposer exhaustivement mais de souligner quelques dĂ©bats clefs essentiels dans le contexte de fascisation actuelle accompagnant l’offensive capitaliste ultralibĂ©rale qui caractĂ©rise notre planĂšte depuis plusieurs dĂ©cennies. Il n’y aura en effet pas de pratique antifasciste efficace sans thĂ©orie antifasciste clarifiant les causes, enjeux et cibles. Sans thĂ©orie antifasciste, il n’y a pas et il ne peut pas avoir de pratiques antifascistes efficaces.

Les approches parcellaires du fascisme

Il existe une multitude de dĂ©finitions « spontanĂ©es Â» du fascisme. Celles-ci sont en apparence « spontanĂ©es Â» au sens oĂč les personnes qui en parlent ne les rĂ©fĂšrent pas Ă  un corpus thĂ©orique prĂ©cis ou Ă  une analyse du fascisme identifiĂ©e. Au-delĂ  de l’apparence cependant, ces dĂ©finitions sont le reflet des luttes idĂ©ologiques entre classes sociales. En particulier le discours dominant sur le fascisme transmis par une multitude de canaux constituant les « appareils idĂ©ologiques d’État Â» (discours mĂ©diatique, contenus des enseignements des cours d’histoire, contenus et formes des commĂ©morations, etc.), contribue Ă  imposer « spontanĂ©ment Â» certaines dĂ©finitions et Ă  en Ă©liminer d’autres. Ainsi par exemple l’occultation du lien entre capitalisme et fascisme rĂ©sumĂ©e dans le slogan de la bourgeoisie des annĂ©es 1930 « plutĂŽt Hitler que le Front populaire Â» contribue Ă  nous habituer Ă  dĂ©tacher le fascisme de sa dimension de classe. Il est en consĂ©quence essentiel de renouer avec une analyse systĂ©mique du fascisme. Ce dernier n’est jamais simplement le fait d’un homme et de sa folie ou d’une organisation fasciste accĂ©dant seule au pouvoir et bafouant la « dĂ©mocratie Â». Il est un rĂ©sultat logique d’un systĂšme dans un contexte de rapports de force entre classes sociales prĂ©cis. Il est un mode de gestion du rapport de classes dans un contexte de crise Ă©conomique et de crise politique menaçant les classes dominantes.

Regardons du cĂŽtĂ© des dĂ©finitions « spontanĂ©es Â» du fascisme. La premiĂšre de ces dĂ©finitions consiste Ă  le rĂ©duire Ă  sa forme dictatoriale ou violente et Ă  l’opposer ainsi Ă  la « dĂ©mocratie Â». Que le fascisme soit violent et dictatorial est une Ă©vidence. Que ce soient ces dimensions qui le distinguent d’autres formes de gouvernement l’est beaucoup moins. Faut-il rappeler que se sont de bons « rĂ©publicains Â» qui ont massacrĂ©s Ă  grande Ă©chelle et fĂ©rocement les communards ? Faut-il remettre en mĂ©moire que c’est la « RĂ©publique Â» qui instaura pendant des dĂ©cennies une violence systĂ©mique dans les colonies ? RĂ©duire le fascisme Ă  la violence ou Ă  la dictature c’est ainsi s’empĂȘcher de comprendre les liens qu’il a avec le systĂšme capitaliste, c’est couper le fascisme comme idĂ©ologie et comme mode d’exercice du pouvoir de sa base matĂ©rielle, c’est-Ă -dire des intĂ©rĂȘts de classe.

Une seconde idĂ©e « spontanĂ©e Â» est de dĂ©finir le fascisme par sa dimension raciste. On insiste alors sur la racialisation qu’il opĂšre, sur la division qu’il entretient au sein des classes populaires, sur sa construction de « boucs Ă©missaire Â». Que le fascisme soit raciste est Ă©galement une Ă©vidence. Que ce soit le racisme qui le distingue des autres formes de gouvernement l’est beaucoup moins. En tĂ©moignent les multiples sĂ©quences historiques de racisme d’État avant et aprĂšs les victoires fascistes des annĂ©es 1930. Du traitement des « tsiganes Â» Ă  celui des indigĂšnes coloniaux en passant par l’antisĂ©mitisme, le racisme fut prĂ©sent dans les pĂ©riodes dites « dĂ©mocratiques Â» depuis la naissance du capitalisme. Une nouvelle fois cette approche du fascisme conduit Ă  couper celui-ci de sa base matĂ©rielle ou de classe.

Une troisiĂšme idĂ©e « spontanĂ©e Â» du fascisme consiste Ă  le dĂ©finir par une ou plusieurs de ses formes historiques, le plus souvent ses formes nazie ou mussolinienne. Cette approche occulte que le fascisme comme forme du pouvoir est dotĂ© d’une dynamique historique, c’est-Ă -dire qu’il adapte ses formes aux besoins du contexte. Il en est du fascisme comme du racisme pour lequel la forme historique peut varier pour prĂ©server le fond. Le racisme a ainsi historiquement pris une forme biologique, puis aprĂšs la dĂ©faite du nazisme et les luttes anticoloniales une forme « culturaliste Â», avant d’adopter aujourd’hui une forme « civilisationnelle Â» dans ses versions que sont l’islamophobie, la nĂ©grophobie, le racisme anti-rom ou anti-asiatique. Ceux qui adoptent cette approche attendent les dĂ©filĂ©s de chemises brunes. Ils oublient ainsi que le fascisme contemporain peut trĂšs bien s’accommoder du costume cravate ou du jeans.

Ces idĂ©es « spontanĂ©es Â», loin d’ĂȘtre neutres, aboutissent toutes Ă  dĂ©coupler le fascisme de sa base matĂ©rielle. L’approche parcellaire du fascisme empĂȘche de saisir les liens entre ces diffĂ©rentes dimensions c’est-Ă -dire occulte la dimension systĂ©mique du fascisme.

Un fond de classe et des formes nationales et historiques

Le fascisme comme toutes les formes politiques est un concept soulignant ce qu’il y a de commun Ă  de nombreuses rĂ©alitĂ©s matĂ©rielles. Le concept d’arbre dĂ©crit ainsi ce qu’il y a de commun entre un chĂȘne, un pin ou un baobab. Si le chĂȘne est diffĂ©rent du baobab, ils appartiennent nĂ©anmoins tous les deux Ă  la catĂ©gorie arbre. Le fascisme est ainsi un « fond Â» pouvant se traduire par une multitude de « formes Â». L’enjeu de cette prĂ©cision est de taille. Sans elle les formes contemporaines du fascisme deviennent imperceptibles. Les fascistes contemporains prennent dans leur grande majoritĂ© soin de se distinguer des formes historiques antĂ©rieures dĂ©lĂ©gitimĂ©es par l’expĂ©rience historique du fascisme et les horreurs qui l’ont accompagnĂ©es.

La variabilitĂ© historique du fascisme est accompagnĂ©e d’une variabilitĂ© gĂ©ographique ou nationale. Hier comme aujourd’hui le fascisme ne peut pas ĂȘtre indiffĂ©rent aux hĂ©ritages et aux histoires nationaux. Plusieurs aspects distinguaient le nazisme du mussolinisme ou du pĂ©tainisme. Les argumentaires antisĂ©mites par exemple n’avait pas la mĂȘme place dans ces diffĂ©rents rĂ©gimes fascistes. Il en est de mĂȘme aujourd’hui oĂč le discours fasciste s’adapte aux diffĂ©rents contextes nationaux. Le thĂšme d’une pseudo « dĂ©fense de la laĂŻcitĂ© Â» n’a ainsi pas le mĂȘme poids dans les diffĂ©rents discours fascistes nationaux. Il convient de se dĂ©faire de l’idĂ©e de l’existence d’une forme unique et pure du fascisme. Le fascisme n’a jamais de forme pure, il est toujours historiquement et nationalement situĂ©.

De la mĂȘme façon le fascisme ne peut pas se diagnostiquer Ă  partir du discours qu’il tient sur lui-mĂȘme. TrĂšs peu de fascistes aujourd’hui se dĂ©finissent publiquement et explicitement comme fascistes. C’est d’ailleurs un des Ă©lĂ©ments de distinction de la pĂ©riode d’avant 1945 et de celle d’aujourd’hui. Beaucoup de militants antifascistes sous-estiment la victoire populaire qu’a Ă©tĂ© la dĂ©faite du nazisme ou n’en mesurent pas toutes les consĂ©quences. Le mouvement ouvrier, le mouvement antifasciste et le mouvement anticolonial ont imposĂ© durablement une frontiĂšre de lĂ©gitimitĂ© rendant impossible ou difficile de se revendiquer explicitement du fascisme aujourd’hui. Le fascisme est ainsi contraint de se prĂ©senter diffĂ©remment, de faire passer en contrebande sa marchandise en quelque sorte. Le combat essentiel aujourd’hui n’est pas de chasser le fasciste explicite mais de dĂ©celer l’idĂ©ologie fasciste dans des mouvements qui ne le revendiquent pas. Ceux-ci peuvent prendre des visages multiples pour neutraliser la frontiĂšre de lĂ©gitimitĂ© posĂ©e par nos luttes : dĂ©fense de la RĂ©publique, dĂ©fense de la Nation, dĂ©fense de la laĂŻcitĂ© et mĂȘme national-communisme, nationalisme socialiste, etc.

Le fascisme contemporain s’adapte au contexte actuel et prend donc une forme dominante diffĂ©rente des visages qu’il a pu avoir dans le passĂ©. La lutte antifasciste ne peut en consĂ©quence pas ĂȘtre limitĂ©e aux groupes explicitement fascistes.

Les approches idéalistes du fascisme

L’idĂ©alisme est un courant philosophique expliquant le monde par les idĂ©es et leurs Ă©volutions. Il s’oppose Ă  un autre courant, le matĂ©rialisme, expliquant la rĂ©alitĂ© par les facteurs matĂ©riels et leurs Ă©volutions. Les premiers expliquent la rĂ©alitĂ© sociale Ă  partir des idĂ©es et les seconds expliquent les idĂ©es et thĂ©ories Ă  partir de leurs bases matĂ©rielles. Dans l’approche idĂ©aliste du fascisme ce dernier s’explique par l’action d’un homme [Hitler, Mussolini, PĂ©tain, Jean-Marie Le Pen]. Il n’y aurait aucun intĂ©rĂȘt matĂ©riel en jeu dans l’avĂšnement du fascisme mais simplement l’action nĂ©faste d’un homme et de ses idĂ©es. On comprend dĂšs lors l’intĂ©rĂȘt de la classe dominante Ă  diffuser des approches idĂ©alistes du fascisme.

Refuser ces approches idĂ©alistes ne signifie pas que les idĂ©es n’ont aucun rĂŽle et qu’il est inutile de mener la bataille des idĂ©es. Simplement les idĂ©es Ă  elles seules ne peuvent pas expliquer l’avĂšnement du fascisme. Ces explications passent sous silence des questions aussi importantes que : « pourquoi ces idĂ©es prennent-elles dans certaines circonstances historiques et pas dans d’autres ? Â» ou « qui a intĂ©rĂȘt Ă  l’émergence des thĂ©orisations fascistes dans certains contextes prĂ©cis ? Â». Poser ces questions conduit en effet Ă  s’interroger sur le rĂŽle de la classe dominante dans l’émergence de forces fascistes et dans l’avĂšnement d’un rĂ©gime fasciste.

Toutes les explications en termes de « manipulateurs Â», de « gourous Â», de « charisme d’un leader Â», de « stratĂ©gie d’une organisation politique Â», etc., conduisent Ă  une lutte inconsĂ©quente contre le fascisme en centrant celle-ci sur l’élimination ou la neutralisation des « perturbateurs Â» [par l’interdiction d’une organisation, la condamnation d’un leader, la mise en avant d’un « Front RĂ©publicain Â» pour faire barrage, etc.] en laissant de cĂŽtĂ© le systĂšme Ă©conomique et social qui leur donne naissance, qui les encourage Ă  certains moments et qui les appelle au pouvoir lorsqu’il est sĂ©rieusement mis en danger. Il ne suffira donc pas d’éradiquer des fascistes ou de les neutraliser [mĂȘme s’il faut bien sĂ»r le faire] pour Ă©liminer dĂ©finitivement le fascisme. Seul est un antifasciste consĂ©quent celui qui ne se contente pas de combattre les fascistes explicites pour Ă©tendre le combat jusqu’au systĂšme social qui l’engendre. Un antifascisme consĂ©quent ne peut pas ne pas ĂȘtre un anticapitalisme.

Cette explication idĂ©aliste niant le lien entre capitalisme et fascisme prĂ©sente donc le fascisme comme un accident de l’histoire liĂ© aux circonstances particuliĂšres de la premiĂšre guerre mondiale et au traumatisme qu’elle a constituĂ©. Dans ce contexte de confusion sociale et de crise morale, des « manipulateurs Â» auraient trouvĂ© le chemin de l’accĂšs au pouvoir en s’appuyant sur le besoin de cadre et de stabilitĂ© des masses populaires frappĂ©es de plein fouet par la paupĂ©risation. Le fascisme comme le bolchĂ©visme seraient ainsi des accidents de l’histoire libĂ©rale. On retrouve cette thĂšse dĂšs les annĂ©es 1920 dans les Ă©crits du dirigeant radical italien Francesco Nitti. On la retrouve Ă©galement aprĂšs la seconde guerre mondiale dans les analyses du leader du parti libĂ©ral italien Benedetto Croce pour qui le fascisme et le communisme sont tous deux de simples parenthĂšses historiques liĂ©es Ă  des circonstances particuliĂšres. Bien sĂ»r Ă  aucun moment ces analyses ne s’interrogent sur les liens entre les classes sociales et le fascisme. L’intĂ©rĂȘt d’une telle approche pour la classe dominante est de prĂ©senter le fascisme comme un phĂ©nomĂšne du passĂ© ne pouvant pas se reproduire aujourd’hui.

Une deuxiĂšme explication idĂ©aliste du fascisme consiste Ă  l’analyser comme une exceptionnalitĂ© nationale de certains pays. Le fascisme ne serait que le rĂ©sultat logique des histoires allemande et italienne. Le fascisme serait le fait des pays ayant connu une unification tardive et une industrialisation rapide menĂ©es sous la direction d’une classe fĂ©odale se mutant en classe capitaliste. Les autres pays capitalistes seraient ainsi prĂ©servĂ©s du fascisme par leur hĂ©ritage historique diffĂ©rent. Les chercheurs anglais Brian Jenkins et Chris Millington ont largement documentĂ© la prĂ©dominance de cette thĂšse « exceptionnaliste Â» dans les analyses françaises du fascisme [le fascisme comme caractĂ©ristique spĂ©cifique et exceptionnelle de certaines histoires nationales] dans leur ouvrage paru en 2020 Le fascisme français : Le 6 fĂ©vrier 1934 et le dĂ©clin de la RĂ©publique.

Une troisiĂšme analyse idĂ©aliste du fascisme consiste justement Ă  le prĂ©senter comme un anticapitalisme. Des groupes fascistes eux-mĂȘmes n’hĂ©sitent pas Ă  se prĂ©senter comme rĂ©volutionnaires ou anticapitalistes [ou anti-mondialisation, anti-Europe du capital, etc.]. Le terme de « totalitarisme Â» a Ă©tĂ© propulsĂ© idĂ©ologiquement pour mettre dans le mĂȘme sac des thĂ©ories anticapitalistes et le fascisme. Dans les cours d’histoire les enfants apprennent ainsi que nazisme et communisme appartiennent Ă  une mĂȘme catĂ©gorie de rĂ©gime. Les grands mĂ©dias reprennent Ă©galement rĂ©guliĂšrement cet amalgame. Ce faisant ce sont toutes les tentatives d’émancipation sociale et politique qui sont dĂ©lĂ©gitimĂ©es. Elles seront toutes prĂ©sentĂ©es comme des fascismes parce que justement anticapitalistes.

Le pseudo « anticapitalisme Â» des fascistes n’est jamais la critique du capitalisme comme systĂšme. Il est gĂ©nĂ©ralement la critique du capitalisme des autres pays c’est-Ă -dire des concurrents du capitalisme français. C’est pourquoi il est frĂ©quent d’entendre des fascistes critiquer le capitalisme Ă©tats-unien ou allemand mais on n’entend jamais ces derniers critiquer sĂ©rieusement [cela peut arriver de maniĂšre conjoncturelle, tactique, momentanĂ©e] le capitalisme de leur nation. La critique du capitalisme comme systĂšme conduit en effet Ă  une analyse de classe alors que la critique du capitalisme des concurrents conduit Ă  la dĂ©fense des intĂ©rĂȘts de ma bourgeoisie contre ceux des intĂ©rĂȘts des autres bourgeoisies. Le fascisme tente ainsi de rĂ©cupĂ©rer par le nationalisme bourgeois les colĂšres et rĂ©voltes anticapitalistes en essayant de les canaliser vers des cibles compatibles avec les intĂ©rĂȘts de la classe dominante nationale. Dans chaque nation les fascistes s’inscrivent ainsi dans les intĂ©rĂȘts de leur classe dominante confrontĂ©e aux contradictions d’intĂ©rĂȘt avec les autres capitalismes, c’est-Ă -dire aux contradictions inter-impĂ©rialistes. C’est pourquoi les mĂȘmes qui se disent anticapitalistes peuvent aussi se proclamer contre l’indĂ©pendance des colonies, celle-ci Ă©tant en contradiction avec les intĂ©rĂȘts de la classe dominante.

Le capitalisme est d’abord un systĂšme social et Ă©conomique basĂ© sur l’exploitation, c’est-Ă -dire l’extorsion de la plus-value. Être anticapitaliste c’est agir pour abattre ce systĂšme et le remplacer par un autre exempt de l’exploitation, c’est-Ă -dire sans propriĂ©tĂ© privĂ©e des moyens de production. C’est pourquoi les fascistes ne peuvent pas ĂȘtre anticapitalistes. C’est pourquoi le combat idĂ©ologique antifasciste ne peut pas faire l’économie de la critique du programme Ă©conomique des fascistes. Ceux-ci dĂ©fendent la propriĂ©tĂ© privĂ©e, s’opposent Ă  la hausse des salaires et des prestations sociales, refusent la taxation du capital, condamnent toute rĂ©duction du temps de travail, se prononcent pour l’allongement des durĂ©es de cotisations pour la retraite ou les prestations chĂŽmage, etc.

Une quatriĂšme explication idĂ©aliste du fascisme consiste Ă  le dĂ©finir d’abord par son racisme et ses discours Ă  l’encontre de l’immigration. De nouveau le lien entre capitalisme et fascisme est ainsi occultĂ©. Que le fascisme soit raciste est une Ă©vidence. Mais encore faut-il se poser la question de la fonction sociale et idĂ©ologique de ce racisme [qui au demeurant est loin de se limiter Ă  la galaxie fasciste]. En prĂ©sentant l’immigration comme cause des difficultĂ©s sociales, il s’agit pour les fascistes d’éloigner les prises de conscience des vĂ©ritables causes qui sont liĂ©es au capitalisme en tant que systĂšme ne pouvant que gĂ©nĂ©rer [du fait mĂȘme des lois de son fonctionnement] des crises et les paupĂ©risations et prĂ©carisations qui vont avec.

Comme on le saisit tout n’est pas faux dans les explications idĂ©alistes du fascisme. Il est vrai que le fascisme historique [tel que nous l’avons connu dans les annĂ©es 1930] se caractĂ©rise par l’existence de leaders charismatiques, qu’il se dĂ©veloppe dans les circonstances traumatisantes issues de la premiĂšre guerre mondiale, que certaines histoires nationales ont Ă©tĂ© des terrains favorables au fascisme, que le racisme est un trait commun Ă  tous les fascismes, etc. Ces vĂ©ritĂ©s descriptives sont cependant systĂ©matiquement coupĂ©es de la question de la base matĂ©rielle c’est-Ă -dire des intĂ©rĂȘts de classe que dĂ©fend le fascisme.

Le pseudo « anticapitalisme Â» des fascistes

Le premier aspect du discours fasciste est son pseudo « anticapitalisme Â». Des fascistes peuvent certes dans certaines pĂ©riodes historiques se faire le porte-parole de rĂ©voltes sociales mais c’est toujours pour les dĂ©tourner ou les dĂ©voyer des vĂ©ritables cibles des classes populaires. Un Alain Soral n’hĂ©site ainsi pas Ă  se rĂ©clamer de la « gauche du travail Â» en se proclamant simultanĂ©ment Ă  « la droite des valeurs Â». C’est pourquoi nous devons apprendre Ă  nous adresser Ă  des personnes attirĂ©es par les fascistes pour leurs discours sur la « droite des valeurs Â». Ces personnes sont dans une rĂ©volte que les fascistes dĂ©voient. Nous sommes en prĂ©sence d’une « rĂ©volte dĂ©voyĂ©e Â». Si le dĂ©voiement doit ĂȘtre combattu, la rĂ©volte, elle, est saine.

Le second aspect du discours des fascistes se situe dans la nature des critiques faites au capitalisme [Ă  la mondialisation, Ă  l’Europe, etc.]. Ce qui est reprochĂ© au gouvernement en place, c’est sa « mollesse Â» par rapport aux pays capitalistes concurrents, c’est la dĂ©fense jugĂ©e insuffisante de la « nation Â», c’est la pseudo absence de fermetĂ© Ă  l’égard des syndicats et des revendications sociales. À aucun moment le systĂšme capitaliste en tant que tel n’est remis en cause. Il est possible que soit critiquĂ© tel ou tel aspect du capitalisme mais jamais ce dernier comme systĂšme. Les aspects du capitalisme critiquĂ©s par les fascistes sont toujours ceux correspondants aux colĂšres sociales les plus importantes du moment. La logique ici prĂ©sente est celle de la critique d’une partie pour prĂ©server le tout, de la critique d’un aspect pour protĂ©ger le systĂšme.

La troisiĂšme dimension du discours fasciste est la fameuse dĂ©fense des valeurs que nous avons Ă©voquĂ©e plus haut Ă  propos d’Alain Soral. L’approche commune Ă  toutes les versions du fascisme est l’approche organiciste, c’est-Ă -dire qu’elles conçoivent la sociĂ©tĂ© comme un organisme dans lequel chaque Ă©lĂ©ment a une place « naturelle Â» intangible. Selon cette approche la sociĂ©tĂ© est un organisme Ă  l’image d’un corps humain et les classes sociales correspondraient aux diffĂ©rents organes de ce corps. Dans cette logique les classes sociales ne devraient pas s’opposer mais collaborer. Les rapports sociaux idĂ©aux pour eux sont ceux qui respectent ces Ă©quilibres pseudo naturels que seraient la soumission de la femme Ă  l’homme, du salariĂ© Ă  son patron, des gouvernĂ©s aux gouvernants. L’origine de ces « Ă©quilibres naturels Â» et leur fonction sociale sont Ă©vacuĂ©es de l’analyse. Ce faisant, ce qui est occultĂ©, c’est que loin d’ĂȘtre naturels ces « Ă©quilibres naturels Â» produisent une hiĂ©rarchie sociale au service du capitalisme. Certains discours contemporains fascistes peuvent sembler contradictoires avec nos propos. Le Rassemblement national n’hĂ©site pas aujourd’hui Ă  se dĂ©clarer pour les droits des femmes ou pour la laĂŻcitĂ© alors que toute l’histoire de ce courant de pensĂ©e tĂ©moigne de l’inverse. Cette « conversion Â» survient justement au moment oĂč la laĂŻcitĂ© comme les droits des femmes sont instrumentalisĂ©es par la classe dominante contre l’immigration, les musulmans ou supposĂ©s tels, les habitants des quartiers populaires, etc. La laĂŻcitĂ© et les droits des femmes deviennent dĂ©fendables Ă  condition d’ĂȘtre intĂ©grĂ©s Ă  une logique islamophobe et/ou de « choc des civilisations Â».

Le quatriĂšme trait distinctif du discours des fascistes est la nĂ©gation et l’opposition Ă  la lutte des classes. Celle-ci est considĂ©rĂ©e comme affaiblissant la « nation Â» face aux concurrents. La fameuse unitĂ© nationale qu’ils dĂ©fendent suppose la nĂ©gation de l’existence de classes sociales aux intĂ©rĂȘts divergents, c’est-Ă -dire de classes entrant inĂ©vitablement en lutte les unes contre les autres. Niant ce moteur de l’histoire qu’est la lutte des classes, les fascistes ne peuvent que se rabattre sur une prĂ©sentation de « l’ordre Â» comme moteur de l’histoire. C’est pourquoi les fascistes considĂšrent que se sont les grands hommes et les Ă©lites qui font l’histoire. Hier avec des thĂ©ories sur les races infĂ©rieures et aujourd’hui avec des discours sur le « choc des civilisations Â», c’est l’idĂ©e d’une hiĂ©rarchie naturelle des peuples au niveau international et celle d’une hiĂ©rarchie tout aussi « naturelle Â» des Ă©lites Ă  l’échelle nationale, qu’ils dĂ©fendent.

Une cinquiĂšme caractĂ©ristique du discours fasciste est l’explication qu’il avance des crises sociales. Alors que celles-ci sont le rĂ©sultat du fonctionnement mĂȘme du capitalisme, elles sont expliquĂ©es par les fascistes par la « mauvaise gestion Â», par « l’anarchie Â», par « l’absence de fermetĂ© Â» des gouvernements successifs, par « la soumission aux mondialisme Â», etc. Une telle analyse conduit Ă  un appel Ă  « l’ordre Â», Ă  la « fermetĂ© Â», Ă  la « prioritĂ© nationale Â», etc. Autrement dit, les rĂ©ponses proposĂ©es aux crises du capitalisme consistent Ă  exiger le renforcement des idĂ©ologies et pratiques historiquement liĂ©es au capitalisme. Le systĂšme qui engendre les crises est prĂ©sentĂ© comme solution Ă  ces crises.

Enfin parmi les spĂ©cificitĂ©s essentielles du discours fasciste on trouve la critique du parlementarisme dans une logique du « tous pourris Â». Ils s’appuient pour ce faire sur de rĂ©els scandales du parlementarisme tel que nous le connaissons [non reprĂ©sentativitĂ© sociale des Ă©lus, carence de lĂ©gitimitĂ© liĂ©e au fort taux d’abstention des classes populaires, poids prĂ©dominant de l’exĂ©cutif, etc.]. C’est pourquoi le discours antifasciste ne peut pas consister en une dĂ©fense du parlementarisme qui n’est pas le nĂŽtre mais qui est celui de la classe dominante. Il convient Ă©galement de visibiliser les diffĂ©rences absolues entre la critique du parlementarisme des progressistes et celle des fascistes. Si eux critiquent le parlementarisme sur la base d’une exigence de moins de dĂ©mocratie, notre critique se dĂ©ploie elle sur la base d’une exigence de plus de dĂ©mocratie directe. Ils pensent qu’il y a trop de dĂ©mocratie, nous pensons qu’il n’y en a pas assez.

L’anticapitalisme des fascistes est toujours de façade, partiel, conjoncturel. Leur critique du parlementarisme dominant se dĂ©ploie en direction d’une restriction des droits et libertĂ©s dĂ©mocratiques alors mĂȘme que le scandale de ce parlementarisme se situe dans une dĂ©mocratie formelle et de façade.

ConnaĂźtre l’hĂ©ritage thĂ©orique antifasciste

Nous ne sommes pas les premiers Ă  avoir tentĂ© de comprendre la nature politique du fascisme. Il y a des gĂ©nĂ©rations de militants qui se sont battus avant nous et qui ont essayĂ© d’analyser le fascisme avant nous. Nous disposons d’un hĂ©ritage nous permettant d’éviter des erreurs qui ont Ă©tĂ© dramatiques dans le passĂ©. Bien sĂ»r cet hĂ©ritage doit ĂȘtre adaptĂ© aux rĂ©alitĂ©s contemporaines et aux nouveaux visages du fascisme. Sans ĂȘtre exhaustif, il n’est pas inutile de rappeler quelques-uns de ces hĂ©ritages.

Commençons par la dĂ©finition du fascisme lui-mĂȘme. Un des premiers acquis des dĂ©bats contradictoires qui ont caractĂ©risĂ© l’antifascisme est sa caractĂ©risation de classe du fascisme. La nĂ©cessitĂ© de distinguer la nature de classes du fascisme d’une part et les classes qu’il mobilise pour accĂ©der au pouvoir d’autre part, est un des acquis importants dont nous sommes hĂ©ritiers. Si les cibles du fascisme sont les classes populaires et les couches moyennes dĂ©classĂ©es, en cours de dĂ©classement ou en crainte de dĂ©classement, les intĂ©rĂȘts de classe dĂ©fendus par les fascistes sont ceux de la classe dominante et mĂȘme d’une fraction particuliĂšre de cette classe, celle liĂ©e au capital financier.

Cette fraction de la bourgeoisie que LĂ©nine dĂ©finissait comme « la fusion du capital bancaire et du capital industriel Â» prend la forme de grands groupes industriels et financiers ou de fonds spĂ©culatifs ne se contentant pas du profit moyen de chaque marchĂ© national mais Ă©tant Ă  la recherche d’un profit maximum sur le marchĂ© mondial. Le capital financier n’hĂ©site pas Ă  dĂ©placer ses capitaux d’une branche Ă  l’autre, d’un pays Ă  l’autre dans la quĂȘte d’une force de travail la moins payĂ©e possible afin de maximiser son profit. Logiquement la concurrence au sein de ce capital financier mondial est fĂ©roce. Chaque capital financier national s’appuie dĂšs lors sur son État national pour dĂ©fendre ses intĂ©rĂȘts face aux autre capitaux nationaux et Ă  leurs États. C’est pourquoi le capital financier national se caractĂ©rise aussi par son caractĂšre chauvin. Si les multinationales regroupent des capitaux appartenant Ă  des actionnaires de plusieurs pays, cela ne veut pas dire qu’elles n’ont plus un ancrage national. Ce regroupement de capitaux de plusieurs pays se rĂ©alise toujours sous la direction ou la domination d’un groupe industriel et/ou financier d’un pays. Chaque multinationale du point de vue de ses capitaux est en fait nationale du point de vue du groupe dirigeant. Ce dernier peut s’appuyer sur la politique Ă©trangĂšre de son État pour faire avancer ses intĂ©rĂȘts, c’est-Ă -dire maximiser ses profits. C’est cette fraction du capital, la plus rĂ©actionnaire, la plus impĂ©rialiste et la plus chauvine qui dans certaines circonstances a besoin du fascisme pour maintenir ses profits.

Georges Dimitrov formule en 1935 une dĂ©finition du fascisme qui reste, selon moi, d’une actualitĂ© brĂ»lante. Ce communiste bulgare accusĂ© par les nazis de l’incendie du Reichstag et qui transforme son audition devant les juges en procĂšs du fascisme, dĂ©finit le fascisme comme suit :« une dictature terroriste ouverte des Ă©lĂ©ments les plus rĂ©actionnaires, les plus chauvins et les plus impĂ©rialistes du capitalisme financier Â». Le fascisme est donc Ă  la fois en continuitĂ© avec le pouvoir classique de la bourgeoisie [dans les deux cas il s’agit d’un capitalisme et d’une bourgeoisie dominante] et en rupture avec lui [en ce qui concerne les moyens terroristes mobilisĂ©s par cette classe dominante]. D’autres analyses antifascistes se sont interrogĂ©es sur les circonstances historiques de dĂ©veloppement du fascisme. Le communiste allemand August Thalheimer dĂ©finit ainsi en 1929 le fascisme comme un rĂ©gime d’exception prenant une forme bonapartiste, c’est-Ă -dire que la classe dominante confie le pouvoir Ă  un « Bonaparte Â» afin de sauvegarder son pouvoir Ă©conomique.

Ces analyses reliant fascisme et analyse de classe mettent en exergue que le fascisme se dĂ©veloppe quand la classe dominante se sent menacĂ©e par le dĂ©veloppement des luttes sociales, qu’il devient une hypothĂšse crĂ©dible pour cette classe lorsqu’elle est confrontĂ©e Ă  une crise de lĂ©gitimitĂ© et Ă  une crise de gouvernementalitĂ©. C’est donc la classe dominante qui fait appel au fascisme lorsque son pouvoir lui semble menacĂ©. C’est pour cette raison que les facteurs menant Ă  une rĂ©volution et celles menant au fascisme sont frĂ©quemment rĂ©unis simultanĂ©ment. Le communiste anglais Palme Dutt dĂ©veloppe ainsi en 1934 la thĂšse du fascisme comme rĂ©sultat de trois circonstances : une bourgeoisie affaiblie par le dĂ©veloppement des luttes sociales et une crise de lĂ©gitimitĂ© ; une bourgeoisie restant cependant encore forte ; des couches moyennes dĂ©stabilisĂ©es et subissant un processus de dĂ©classement. Dans ces circonstances, l’enjeu est la rĂ©cupĂ©ration de la rĂ©volte montante des classes populaires paupĂ©risĂ©es et encore plus de la rĂ©volte grandissante des couches moyennes en voie de dĂ©classement. Celles-ci orienteront-elles leurs colĂšres contre le capitalisme ou contre un autre groupe social [les Ă©trangers, les juifs, les musulmans, etc.] ? Telle est la question que se pose la classe dominante dans ces circonstances.

Souligner que le fascisme est en lien avec les intĂ©rĂȘts de la classe dominante en gĂ©nĂ©ral et avec ceux du capital financier en particulier ne signifie pas que nous sommes en prĂ©sence d’un complot. Les fascistes ne sont pas seulement les outils de la classe dominante. Cette derniĂšre estime gĂ©nĂ©ralement qu’elle pourra canaliser, contrĂŽler ou limiter le fascisme. Le communiste italien Antonio Gramsci insiste ainsi sur le fait que les fascistes disposent d’une autonomie relative par rapport Ă  la classe dominante. Ils jouent des luttes de pouvoir entre les diffĂ©rentes fractions du capital pour faire avancer leur propre agenda en se posant progressivement comme le dernier et seul recours face Ă  la menace d’une rĂ©volution sociale. Il y a donc une offre de fascisme constituĂ©e par les organisations fascistes et une demande de fascisme constituĂ©e par d’abord certaines fractions de la classe dominante puis par des fractions plus importantes. Lorsque les deux se rencontrent la situation devient mĂ»re pour que s’installe une dictature terroriste ouverte.

Quand l’offre ne correspond pas Ă  la demande du fait que la bourgeoisie ne se sent pas suffisamment menacĂ©e, le fascisme ne trouve pas les conditions d’un accĂšs au pouvoir. Cependant dans des circonstances de dĂ©veloppement et de radicalisation importantes des luttes sociales, la classe dominante n’hĂ©sitera pas Ă  emprunter au fascisme ses analyses, ses propositions et une partie de ses mĂ©thodes. Nous sommes alors en prĂ©sence d’un processus de fascisation de l’appareil d’État.

Le processus de fascisation

Les quelques analyses ci-dessus exposĂ©es, constitutive de notre hĂ©ritage antifasciste, ne sont pas exhaustives. Il en existe de nombreuses autres que nous ne pouvons pas exposer dans cette sĂ©ance pour des raisons de temps. Elles suffisent cependant pour tordre le coup Ă  quelques idĂ©es erronĂ©es encore trop frĂ©quentes dans les rangs antifascistes. La premiĂšre erreur consiste Ă  analyser le fascisme comme l’arrivĂ©e brusque et instantanĂ©e d’un rĂ©gime dictatorial. Ce qui est sous-estimĂ© dans cette thĂšse est la sĂ©quence qui prĂ©cĂšde le fascisme c’est-Ă -dire le processus de fascisation. Bien avant que d’avoir besoin d’un pouvoir fasciste, la classe dominante se sert de son État pour rĂ©agir Ă  la montĂ©e des luttes sociales. La rĂ©pression de plus en plus violente de ces luttes, la restriction des droits et libertĂ©s dĂ©mocratiques, la dissolution d’organisations contestataires, la modification de la lĂ©gislation vers une logique autoritaire et sĂ©curitaire grandissante, la construction de groupes sociaux en boucs Ă©missaires, etc., prĂ©cĂšdent l’arrivĂ©e au pouvoir des fascistes. Ce n’est que quand ces mesures s’avĂšrent inefficaces et que le pouvoir est immĂ©diatement menacĂ© que la fascisation passe un seuil qualitatif en se mutant en fascisme.

En lien avec cette premiĂšre erreur s’en trouve une seconde consistant Ă  considĂ©rer que le fascisme vient au pouvoir par la violence. Cela peut certes survenir mais gĂ©nĂ©ralement c’est en toute lĂ©galitĂ© que les fascistes arrivent au pouvoir et transforment ensuite celui-ci en dictature terroriste ouverte. Le processus de fascisation rĂ©uni les conditions du fascisme pour rendre celui-ci possible si la classe dominante venait Ă  en avoir besoin. C’est en ce sens que l’on peut dire que la fascisation est l’antichambre du fascisme. Mais cela ne veut pas dire que la fascisation mĂšne systĂ©matiquement au fascisme. Il n’y a aucun dĂ©terminisme historique absolu Ă  ce niveau. Tout dĂ©pend du rapport des forces. C’est ainsi le roi Victor Emmanuel III qui confie Ă  Mussolini les rĂȘnes du pouvoir aprĂšs la marche sur Rome des fascistes. C’est Ă©galement le prĂ©sident Hindenburg qui nomme Hitler chancelier.

La troisiĂšme erreur est celle que nous avons dĂ©jĂ  soulignĂ©e, c’est-Ă -dire la confusion entre le fascisme et l’une de ses formes historiques. Le fascisme contemporain peut prendre des formes historiques nouvelles. Il ne dĂ©filera pas forcĂ©ment avec des chemises brunes. Il peut trĂšs bien surgir du sein mĂȘme de l’appareil d’État actuel et de la dĂ©mocratie parlementaire actuellement en place. Il peut ĂȘtre le fait d’une mutation qualitative de membres de la classe politique « dĂ©mocrates Â» et « rĂ©publicains Â». Prendre en compte la diversitĂ© des origines possibles du fascisme c’est revenir Ă  cette notion « d’autonomie relative Â» des fascistes dont parlait Gramsci. Il n’existe pas un seul bloc fasciste mais une galaxie fasciste caractĂ©risĂ©e par la diversitĂ© de ses analyses.

Nous n’avons pas le temps nĂ©cessaire pour dĂ©crire toute cette diversitĂ©. Contentons-nous de rappeler deux de ses principaux courants. Le premier se base sur une logique centrĂ©e sur l’affirmation de l’existence d’un danger que subirait la « civilisation occidentale Â» du fait de la montĂ©e de « l’islamisme Â» pour certains, de la montĂ©e de l’Islam pour d’autres, de l’immigration que l’on prĂ©tend devenue massive pour d’autres encore. L’idĂ©ologue de la bourgeoisie Samuel Huntington a thĂ©orisĂ© cette approche dans ses livres Le choc des civilisations et Qui sommes-nous ? IdentitĂ© nationale et choc des cultures. Un des visages principaux du fascisme [du discours sur le pĂ©ril musulman Ă  la thĂšse du « grand remplacement Â» en passant par celle d’une identitĂ© nationale menacĂ©e par l’immigration] s’origine de ce postulat d’une guerre des civilisations. L’aura de cette thĂšse dĂ©passe largement l’extrĂȘme-droite, faisant d’elle une des assises centrales de justification de la fascisation de l’appareil d’État. C’est pourquoi se limiter Ă  l’affrontement avec les groupes explicitement fascistes ou d’extrĂȘme-droite sans combattre la fascisation de l’appareil d’État est une autre erreur possible. Le second courant est plus classique et est constituĂ© du « nationalisme rĂ©volutionnaire Â» mettant en avant des thĂšses proches du fascisme que nous avons connu dans les annĂ©es 1930 [critique du parlementarisme, appel Ă  l’ordre moral, racisme explicite, etc.].

Ces deux courants ont nĂ©anmoins un point commun essentiel : la prĂ©sentation de la lutte des classes comme divisant la nation, comme destructrice de l’unitĂ© nationale, comme complicitĂ© objective face au pĂ©ril civilisationnel qui nous menacerait.

Sur notre séquence historique

Nous sommes actuellement dans une sĂ©quence historique caractĂ©risĂ©e par l’arrivĂ©e au pouvoir depuis plus de quatre dĂ©cennies du nĂ©olibĂ©ralisme sous la forme d’une mondialisation capitaliste. Ce nĂ©olibĂ©ralisme n’est rien d’autre que la politique Ă©conomique correspondant aux intĂ©rĂȘts des monopoles et grands groupes du capital financier. BasĂ©e sur une course mondiale Ă  la maximisation du profit cette phase nĂ©olibĂ©rale se concrĂ©tise par la destruction des conquĂȘtes sociales, par une dĂ©localisation massive Ă  la recherche des coĂ»ts toujours plus bas du travail, par une flexibilisation gĂ©nĂ©ralisĂ©e du travail, un repli de l’État sur ses seules fonctions rĂ©galiennes [le maintien de l’ordre, la justice et la dĂ©fense guerriĂšre des intĂ©rĂȘts du capitalisme français et europĂ©en au niveau international]. La consĂ©quence en est une paupĂ©risation massive des classes populaires et un dĂ©classement social des couches moyennes.

Une autre consĂ©quence de la mondialisation capitaliste est l’exacerbation de la concurrence entre les diffĂ©rents pays capitalistes qui se concrĂ©tise par le dĂ©veloppement des guerres pour la maĂźtrise des sources de matiĂšres premiĂšres et par une militarisation croissante. Le dĂ©veloppement des discours chauvins sur l’identitĂ© nationale menacĂ©e n’est que l’expression de cette base matĂ©rielle que constitue la lutte entre les puissances impĂ©rialistes pour se partager le monde.

Nous sommes Ă©galement dans un contexte de dĂ©veloppement et de radicalisation des luttes sociales concrĂ©tisĂ© par le mouvement contre les rĂ©formes des retraites, celui des cheminots contre la privatisation, celui des Gilets jaunes, celui contre les violences policiĂšres, etc. AprĂšs une phase de deux dĂ©cennies de recul face Ă  la logique implacable de la mondialisation capitaliste, le temps est de nouveau celui des luttes sociales grandissantes. La pandĂ©mie du coronavirus, en mettant en exergue les consĂ©quences des choix Ă©conomiques nĂ©olibĂ©raux des derniĂšres dĂ©cennies, accroit encore plus la colĂšre sociale et plonge la classe dominante dans une crise de lĂ©gitimitĂ© importante. Les prises de conscience d’une cause systĂ©mique de la paupĂ©risation et de la prĂ©carisation massive connaissent un progrĂšs inĂ©dit depuis le tournant nĂ©olibĂ©ral des dĂ©cennies 1970 et 1980. La possibilitĂ© de mouvements sociaux de grande ampleur est prĂ©sente et anticipĂ©e dans les analyses et les choix du gouvernement. Bien sĂ»r, ces mouvements sociaux ne constituent pas un danger immĂ©diat pour la classe dominante. Cependant cette derniĂšre possĂšde une expĂ©rience historique lui permettant de saisir les dangers potentiels de la situation sociale actuelle. Il ne faut jamais sous-estimer notre ennemi.

Ce contexte d’une bourgeoisie affaiblie mais encore forte et d’un mouvement social en progression importante mais encore insuffisamment puissant permet d’expliquer la fascisation actuelle de l’appareil d’État. La reprise par Macron et ses ministres de pans entiers d’analyses jusque-lĂ  spĂ©cifiques Ă  l’extrĂȘme-droite reflĂšte cette fascisation, de mĂȘme que les mesures liberticides contenues dans l’entrĂ©e dans le droit commun de l’État d’urgence, dans la loi sur la « sĂ©curitĂ© globale Â» ou dans celle contre le pseudo-sĂ©paratisme. Si la classe dominante n’a pas encore besoin du fascisme, elle en prĂ©pare les conditions au cas oĂč l’évolution de la situation sociale le rendrait nĂ©cessaire. Dans cette prĂ©paration de l’hypothĂšse fasciste comme dernier recours, la classe dominante entretient deux fers au feu : la tolĂ©rance vis-Ă -vis de groupes plus ou moins explicitement fascistes d’une part et l’accĂ©lĂ©ration de la fascisation de l’appareil d’État d’autre part.

Dans ce contexte il est illusoire de combattre le fascisme en sous-estimant la gravitĂ© de la fascisation de l’appareil d’État. Il est tout aussi illusoire de sous-estimer le combat contre les groupes explicitement fascistes. Une fois au pouvoir ces groupes ne pourront ĂȘtre combattus que par la lutte armĂ©e comme au temps du nazisme. C’est dĂšs aujourd’hui que nous sommes confrontĂ©s au double combat contre la fascisation et contre les groupes fascistes.




Source: Mars-infos.org