Alors que Facebook, YouTube et Twitter sont rĂ©guliĂšrement associĂ©s au problĂšme de la rĂ©gulation des contenus toxiques sur Internet, WhatsApp gagne en influence dans une relative indiffĂ©rence. Le service proposĂ© par l’application de messagerie cryptĂ©e contribue pourtant Ă  la viralitĂ© de contenus complotistes.

Le pictogramme de l’application WhatsApp pour Android (DR).

Avec le confinement, WhatsApp aurait vu son utilisation augmenter de 40% en quelques jours. C’est ce que rappelle William Davies, professeur d’économie politique et de sociologie au Goldsmiths College de l’universitĂ© de Londres, dans les colonnes du Guardian.

Sur WhatsApp, des groupes d’entraide ont vu le jour pour porter secours aux plus vulnĂ©rables, des familles et des amis se sont retrouvĂ©s pour Ă©changer, briser la solitude, partager leurs angoisses ou leurs espoirs
 Pour partager, aussi, des fausses informations et des thĂ©ories du complot.

C’est, avec la circulation des arnaques et des contenus pĂ©dopornographiques, l’une des faces les moins glorieuses de l’application de messagerie instantanĂ©e la plus populaire du monde. DĂšs le dĂ©but du confinement, les contenus complotistes s’y sont partagĂ©s frĂ©nĂ©tiquement : contre la 5G, le Gouvernement, la vaccination, « Big Pharma Â», Bill Gates et mĂȘme l’Institut Pasteur.

En 2018, en Inde, des rumeurs vĂ©hiculĂ©es sur WhatsApp concernant des prĂ©tendus enlĂšvements d’enfants ont provoquĂ© des troubles se soldant par plusieurs morts.

Lorsque le gouvernement indien a tentĂ© de rĂ©guler l’application cryptĂ©e, on a criĂ© au liberticide. Car sur WhatsApp, la libertĂ© est totale. Le leader populiste espagnol Santiago Abascal est allĂ© jusqu’à dĂ©finir son mouvement, Vox, une formation d’extrĂȘme droite, comme le parti qui dit « ce que les Espagnols disent sur leur WhatsApp ».

Sans crainte du « politiquement correct », on peut en effet exprimer sur la plateforme tout ce qui nous passe par la tĂȘte, des idĂ©es les plus dĂ©lirantes aux prĂ©jugĂ©s les plus haineux, comme l’ont montrĂ©, l’annĂ©e derniĂšre, Buzzfeed dans une enquĂȘte sur la propagation de contenus antisĂ©mites ou faisant l’apologie du nazisme et, plus rĂ©cemment, Arte Radio, avec ses rĂ©vĂ©lations sur les propos racistes tenus par des policiers français.

En 2014, Facebook s’est offert WhatsApp pour 19 milliards de dollars. C’est l’acquisition la plus chĂšre de l’histoire de l’économie numĂ©rique. Les 450 millions d’utilisateurs d’alors sur WhatsApp ont dĂ©passĂ© la barre des 2 milliards en fĂ©vrier 2020. Dans de nombreux pays, l’application est devenue, par dĂ©faut, le premier moyen de communication. Gratuite et informelle, elle est trĂšs prisĂ©e chez les jeunes.

>>> Lire, sur Conspiracy Watch : Radicalité informationnelle : « les jeunes considÚrent les médias moins comme établissant des faits que comme proposant des narrations » (23/10/2018)

Devenu un mastodonte de l’économie numĂ©rique – WhatsApp est la premiĂšre messagerie du monde et la deuxiĂšme application la plus utilisĂ©e aprĂšs Facebook –, la plateforme a longtemps refusĂ© de considĂ©rer qu’elle Ă©tait autre chose qu’un service de messagerie sĂ©curisĂ©e.

L’annonce de l’ajout prochain de nouvelles fonctionnalitĂ©s Ă  l’application, comme celle permettant de rechercher des messages par date et par type, la font pourtant Ă©voluer vers quelque chose de plus qu’une simple messagerie.

À l’instar des autres plateformes, WhatsApp s’est rĂ©cemment engagĂ© Ă  s’autorĂ©guler, conscient que son fonctionnement pourrait bien aggraver la crise de confiance qui ronge les institutions dĂ©mocratiques.

« Archipélisation »

Car en facilitant la circulation sans contrĂŽle d’« informations » Ă  la fiabilitĂ© parfois plus que douteuse, l’application risque Ă©galement de favoriser une tendance prĂ©occupante, aux consĂ©quences encore sous-estimĂ©es : la constitution de groupes d’intĂ©rĂȘts fermĂ©s sur eux-mĂȘmes et impermĂ©ables aux faits qui contredisent leur maniĂšre de voir le monde. Une tendance qui rejoint le fameux effet d’« archipĂ©lisation » rĂ©cemment diagnostiquĂ© par JĂ©rĂŽme Fourquet : une fragmentation de la sociĂ©tĂ© en une myriade de petites communautĂ©s qui, Ă  terme, fait perdre de vue le sens de l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral.

L’archipel français, de JĂ©rĂŽme Fourquet (Seuil, 2019).

Comme les courriels, les messages cryptĂ©s de WhatsApp sont partageables dans des groupes qu’on rejoint sur invitation. La possibilitĂ© de transfĂ©rer des messages d’un groupe Ă  l’autre en fait une puissante arme Ă  la fois d’information et de dĂ©sinformation. Cette fonctionnalitĂ© a rĂ©cemment Ă©tĂ© limitĂ©e pour freiner la circulation des infox liĂ©es Ă  la pandĂ©mie de Covid-19.

Initialement, un groupe ne pouvait dĂ©passer 100 personnes. Ce nombre a Ă©tĂ© portĂ© Ă  256. De quoi se sentir encore entre soi. Mais si chacun des 256 membres d’un groupe relaie Ă  son tour un message Ă  256 autres membres d’un autre groupe, ce sont 65 536 personnes qui sont touchĂ©es l’instant d’aprĂšs par le mĂȘme message (vidĂ©o, enregistrement audio, image, GIF, document
). Et ainsi de suite.

CrĂ©Ă©s pour organiser une manifestation sportive, une fĂȘte d’anniversaire, un Ă©vĂ©nement culturel ou un rendez-vous sous tout autre prĂ©texte, les groupes mĂšnent ensuite leur propre vie, perdant souvent de vue en cours de route leur but initial. Ils peuvent s’élargir Ă  de nouveaux membres et chaque utilisateur peut crĂ©er de nouveaux groupes. L’annĂ©e derniĂšre, le New York Magazine notait ainsi que les groupes WhatsApp Â« ont remplacĂ© purement et simplement le modĂšle d’organisation des rĂ©seaux sociaux de la dĂ©cennie prĂ©cĂ©dente », celui du rĂ©seau social autocentrĂ© associĂ© Ă  un fil d’actualitĂ©s raffraichi en permanence.

Des groupes d’intĂ©rĂȘts – consommateurs, Ă©tudiants, parents d’élĂšves, co-propriĂ©taires, etc. – y partagent leurs informations ou coordonnent leurs actions. L’une des recettes de la cohĂ©sion du groupe est de faire rĂ©fĂ©rence Ă  une cause, de dĂ©noncer une injustice ou de dĂ©signer un ennemi menaçant le groupe ou ses valeurs. Le risque existe que le ressentiment, la frustration ou la colĂšre ne deviennent alors le ciment du groupe. L’application vĂ©rifie pleinement les enseignements issus de l’étude des dynamiques de groupe, Ă  savoir que les membres d’un groupe peuvent ĂȘtre amenĂ©s Ă  avoir des comportements qu’ils n’auraient jamais eu en dehors de celui-ci, de leur propre initiative.

Sur WhatsApp, le cryptage intĂ©gral empĂȘche de fait toute surveillance. À moins d’une fuite provoquĂ©e par un membre du groupe, les Ă©changes entre les membres demeurent confidentiels. Offrant Ă  tout un chacun une sorte de sanctuaire numĂ©rique privĂ©, WhatsApp est devenu un refuge en mĂȘme temps qu’un incubateur pour les thĂ©ories du complot.

Il se pourrait que WhatsApp soit intrinsĂšquement plus dangereux que les plateformes ouvertes comme Twitter et Facebook car, dans la mesure oĂč elle vous met en relation avec des proches qui ne peuvent a priori qu’ĂȘtre bien intentionnĂ©s Ă  votre Ă©gard, on y baisse la garde.

En tant qu’outil d’influence politique, WhatsApp n’a pas encore Ă©tĂ© pleinement exploitĂ©, en partie parce que les utilisateurs semblent rĂ©ticents Ă  rejoindre des groupes trĂšs larges avec des personnes qu’ils ne connaissent pas. Mais au BrĂ©sil, oĂč l’application est massivement utilisĂ©e (plus de 96% de la population), l’application a Ă©tĂ© utilisĂ©e dans le cadre de la campagne prĂ©sidentielle de 2018. Au point que WhatsApp a dĂ» supprimer plus de 400 000 comptes enfreignant ses rĂšgles d’utilisation, qui proscrivent le recours Ă  des robots utilisĂ©s pour envoyer des messages en masse ou crĂ©er des comptes ou des groupes de maniĂšre automatisĂ©e.

William Davies insiste sur une autre dimension de Whatsapp :

« L’influence rĂ©elle ou imaginaire des groupes WhatsApp dans les arcanes du pouvoir et dans les mĂ©dias contribue sans aucun doute Ă  renforcer le sentiment que la vie publique est une imposture, derriĂšre laquelle se cachent des rĂ©seaux invisibles Ă  travers lesquels le pouvoir est coordonnĂ©. WhatsApp est un peu devenu les “coulisses” de la vie publique derriĂšre lesquelles on suppose que les gens expriment ce qu’ils pensent et croient vraiment en secret. C’est une sensibilitĂ© qui a longtemps alimentĂ© les thĂ©ories du complot, en particulier les thĂšses antisĂ©mites. Les groupes WhatsApp invisibles proposent dĂ©sormais une mise Ă  jour moderne du genre d’”explication” qu’on observait autrefois autour des loges maçonniques ou des Rothschild. »

Tel est peut-ĂȘtre l’effet le plus dĂ©lĂ©tĂšre de WhatsApp : son message, c’est le cryptage.

Voir aussi :

#PasLeTemps !

Une annĂ©e d’antisĂ©mitisme sur Twitter : une Ă©tude inĂ©dite de l’ADL

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(Merci Ă  P. M. pour sa contribution Ă  ce texte)


Article publié le 24 Juil 2020 sur Conspiracywatch.info